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Redécouverte longtemps après la mort de Chateaubriand, cette biographie du réformateur de la Trappe semble répertoriée par beaucoup d’illustres commentateurs, notamment André Maurois et Charles Dantzig (dans son Dictionnaire égoïste) comme l’autre chef d’œuvre de l’auteur des Mémoires. Or c’est certes un livre intrigant, exercice de style réalisé par un génie littéraire dans la ligne du Génie du christianisme (qui visait à réconcilier mystique chrétienne et hédonisme en approchant la religion par l’esthétisme et la jouissance masochiste des mortifications) à la demande de son directeur de conscience, sur un sujet qui donne prise à son lyrisme mais qui visiblement l’ennuie. Le livre est par conséquent totalement bâclé et passablement ennuyeux.
On apprend fort peu de Rancé, ou par touches impressionnistes. À 37 ans de débauche ont succédé 37 ans de cloître dans l’étroite observance d’un règlement réformé dans un sens extrêmement strict. Les moines de la Trappe renonçaient non seulement à tout confort, mais aussi à tout contact avec l’extérieur, sauf apparemment le père abbé Rancé qui faisait ses mondanités. Les trappistes renonçaient enfin (sauf le père abbé encore une fois qui pesait sur le débat public par ses écrits) à toute ambition intellectuelle, se contentant d’attendre la mort après la 1ère mise au tombeau de l’entrée au cloître.
Les deux premiers tiers du livre sont pour l’essentiel des divagations mondaines impossible à suivre rassemblant tous les potins disponibles sur les personnages ayant croisé Rancé : une quinzaine de noms propres à chaque page, agrémentés de trois références au théâtre grec et d’une ou deux citations latines, le tout saupoudré de sous-entendus dans le style ampoulé du milieu du 19ème siècle, c’est parfaitement imbitable. La dernière partie est davantage consacrée au rayonnement de Rancé et aux controverses auxquelles il a pris part, notamment sur la place des études dans la vie des cénobites.
Chateaubriand abuse des citations du début à la fin de ce travail imposé, et notamment cite longuement les lettres de Rancé dont le style est limpide quoique empli de tournures datées. La confrontation de deux styles si représentatifs de leurs siècles (17ème classique épuré, 19ème superlatif chargé mais spirituel) est un des charmes de cet ouvrage exaspérant mais touchant par ses incongruités, tellement caractéristique des ambivalences de Chateaubriand, qui a suffisamment de repentance pour écrire un ouvrage sur injonction de son directeur de conscience, mais trop peu de tourment moral pour ne pas le bâcler. Il ressort à tout bout de champ des passages extraits d’autres de ses livres, notamment le « quam juvat » de Tibulle de façon tout à fait inappropriée, et s’éloigne dès que possible du sujet initial : religion et repentance…
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mercredi 26 juillet 2006
samedi 13 mars 2004
Les Mémoires d’outre-tombe, tome II, Chateaubriand, Verbier, 13 mars 2004
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Fini ce jour le deuxième tome des Mémoires d’Outre-tombe, de Chateaubriand (il y en a quatre au total). J’avais récupéré les deux premiers tomes parmi les livres laissés par mon grand-père René, avec une autre excellente trouvaille bien plus digeste : la vie devant soi de Romain Gary / Emile Ajar.
J’aurais aimé disserter de Chateaubriand avec mon Bon Papa : s’il l’avait lu à mon avis il était fan. Chateaubriand est parfois énervant de bigoterie, mais il a un sens de l’honneur et de la grandeur indéniable, qui me font penser à mon grand-père. Tous deux partagent cette ambiguïté entre fidélité inébranlable à leur idéologie (christianisme et monarchisme pour Chateaubriand, pétainisme teinté d’un fatalisme à mi-chemin entre le bouddhisme et le fascisme, aussi curieux que ça puisse paraître, s’agissant de mon extraordinaire grand-père), et ferme volonté de ne pas se raconter d’histoires, de juger en profondeur et en équilibre en respectant la réalité et sa complexité. Le jugement de Chateaubriand sur Napoléon est à cet égard caractéristique et éminemment important dans l’ouvrage puisque toute la 1ère partie de la « carrière politique » de l’auteur y est consacrée (soit la moitié du tome II) : la biographie de Napoléon par Chateaubriand ressemble parfois au réquisitoire d’un procureur au tribunal de l’histoire (Article du Mercure de 1807 : « … l’historien paraît, chargé de la vengeance des peuples »). La partialité du résumé choque par endroits, en particulier lorsqu’elle se conjugue avec un style ampoulé (« épique » dit pudiquement le préfacier de cette édition) et un agenouillement systématique devant tout ce qui a un peu de sang bleu ou un rapport quelconque avec le Pape. Malgré tout le jugement d’ensemble apparaît fort juste : on sent la colère de Chateaubriand contre les crimes de l’Empereur, mais il crie également au génie, un génie froid au bilan calamiteux, du moins tel qu’on pouvait le percevoir en 1815. Au moins la grandeur de Bonaparte ne fait-elle aucun doute, et Chateaubriand lui en est d’autant plus reconnaissant qu’il est ulcéré par la petitesse, fort répandue à cette époque troublée : « Il y a des temps où l’on ne doit dépenser le mépris qu’avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux. »
Chateaubriand a des airs de spectateur engagé à la Aron même s’il a eu plus d’activités : se rêvant explorateur, il part à la découverte de l’Amérique du Nord autour de ses vingt ans, revient après le début de la Révolution puis s’exile en Belgique et s’engage dans l’armée de Condé, ce qu’il dénomme pompeusement sa « carrière militaire ». Celle-ci tourne court et il s’exile alors plus chichement, longuement et littérairement en Angleterre, revient sous l’Empire qu’il sert à Rome avant de démissionner en 1804 après l’exécution du Duc d’Enghien. Il devient alors opposant à Napoléon. Le génie du christianisme (1802) avait eu un grand retentissement et propulsé Chateaubriand sur le devant de la scène, ce qui lui permet de revendiquer la réhabilitation du christianisme, bien amoché par le Siècle des philosophes. Encore faut-il observer que ce succès entrait dans les plans de Napoléon qui préparait le Concordat et était donc content de mettre Chateaubriand à son service.
Ce pavé fort instructif tombe parfois des mains, malgré des fulgurances soutenues par une culture classique incroyablement riche, par exemple cette citation de Tibulle (Elégies, I, vers 45-46) : « quam iuvat immites ventos audire cubantem », quel plaisir d’entendre les vents sauvages, tandis qu’on est au lit (et de presser tendrement sa maîtresse sur son cœur). Autre citation célébrissime : « Tout à coup une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché. »
Sur la démarche des mémoires, Chateaubriand précise dès l’introduction qu’il ne dira pas une vérité exhaustive et qu’il taira ses turpitudes, avançant que déballer ses errements personnels ne serait d’aucun intérêt. Il semble cependant que ce si bon chrétien ait régulièrement vécu dans le pêché et se soit trouvé être un grand amoureux...
La lecture des tomes III et IV dépendra de leur sommaire. Il est possible que l’âge avançant Chateaubriand devienne insupportablement acariâtre, mais son récit de la Restauration doit être délectable…
Fini ce jour le deuxième tome des Mémoires d’Outre-tombe, de Chateaubriand (il y en a quatre au total). J’avais récupéré les deux premiers tomes parmi les livres laissés par mon grand-père René, avec une autre excellente trouvaille bien plus digeste : la vie devant soi de Romain Gary / Emile Ajar.
J’aurais aimé disserter de Chateaubriand avec mon Bon Papa : s’il l’avait lu à mon avis il était fan. Chateaubriand est parfois énervant de bigoterie, mais il a un sens de l’honneur et de la grandeur indéniable, qui me font penser à mon grand-père. Tous deux partagent cette ambiguïté entre fidélité inébranlable à leur idéologie (christianisme et monarchisme pour Chateaubriand, pétainisme teinté d’un fatalisme à mi-chemin entre le bouddhisme et le fascisme, aussi curieux que ça puisse paraître, s’agissant de mon extraordinaire grand-père), et ferme volonté de ne pas se raconter d’histoires, de juger en profondeur et en équilibre en respectant la réalité et sa complexité. Le jugement de Chateaubriand sur Napoléon est à cet égard caractéristique et éminemment important dans l’ouvrage puisque toute la 1ère partie de la « carrière politique » de l’auteur y est consacrée (soit la moitié du tome II) : la biographie de Napoléon par Chateaubriand ressemble parfois au réquisitoire d’un procureur au tribunal de l’histoire (Article du Mercure de 1807 : « … l’historien paraît, chargé de la vengeance des peuples »). La partialité du résumé choque par endroits, en particulier lorsqu’elle se conjugue avec un style ampoulé (« épique » dit pudiquement le préfacier de cette édition) et un agenouillement systématique devant tout ce qui a un peu de sang bleu ou un rapport quelconque avec le Pape. Malgré tout le jugement d’ensemble apparaît fort juste : on sent la colère de Chateaubriand contre les crimes de l’Empereur, mais il crie également au génie, un génie froid au bilan calamiteux, du moins tel qu’on pouvait le percevoir en 1815. Au moins la grandeur de Bonaparte ne fait-elle aucun doute, et Chateaubriand lui en est d’autant plus reconnaissant qu’il est ulcéré par la petitesse, fort répandue à cette époque troublée : « Il y a des temps où l’on ne doit dépenser le mépris qu’avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux. »
Chateaubriand a des airs de spectateur engagé à la Aron même s’il a eu plus d’activités : se rêvant explorateur, il part à la découverte de l’Amérique du Nord autour de ses vingt ans, revient après le début de la Révolution puis s’exile en Belgique et s’engage dans l’armée de Condé, ce qu’il dénomme pompeusement sa « carrière militaire ». Celle-ci tourne court et il s’exile alors plus chichement, longuement et littérairement en Angleterre, revient sous l’Empire qu’il sert à Rome avant de démissionner en 1804 après l’exécution du Duc d’Enghien. Il devient alors opposant à Napoléon. Le génie du christianisme (1802) avait eu un grand retentissement et propulsé Chateaubriand sur le devant de la scène, ce qui lui permet de revendiquer la réhabilitation du christianisme, bien amoché par le Siècle des philosophes. Encore faut-il observer que ce succès entrait dans les plans de Napoléon qui préparait le Concordat et était donc content de mettre Chateaubriand à son service.
Ce pavé fort instructif tombe parfois des mains, malgré des fulgurances soutenues par une culture classique incroyablement riche, par exemple cette citation de Tibulle (Elégies, I, vers 45-46) : « quam iuvat immites ventos audire cubantem », quel plaisir d’entendre les vents sauvages, tandis qu’on est au lit (et de presser tendrement sa maîtresse sur son cœur). Autre citation célébrissime : « Tout à coup une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché. »
Sur la démarche des mémoires, Chateaubriand précise dès l’introduction qu’il ne dira pas une vérité exhaustive et qu’il taira ses turpitudes, avançant que déballer ses errements personnels ne serait d’aucun intérêt. Il semble cependant que ce si bon chrétien ait régulièrement vécu dans le pêché et se soit trouvé être un grand amoureux...
La lecture des tomes III et IV dépendra de leur sommaire. Il est possible que l’âge avançant Chateaubriand devienne insupportablement acariâtre, mais son récit de la Restauration doit être délectable…
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