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Trois courtes biographies de peintres illustrent une réflexion rêveuse de Pierre Michon sur la grâce et la disgrâce, sur le petit nombre d’élus détenteurs du vrai talent et les autres, les laborieux. La langue de Michon est toujours aussi majestueuse et particulière mais le propos est mystérieux, à l’instar de l’intitulé des chapitres.
Le premier, « Dieu ne finit pas », est une méditation sur la vie de Goya, petit homme médiocre et attentif à le demeurer, et pourtant immense artiste, centrée sur l’amour du peintre pour Pepa, sa femme, qu’il épousa semble t-il au moins en partie pour ses frères, peintres introduits à la cour et susceptibles de lui procurer des entrées, mais peut-être aussi pour la tranquillité qu’elle lui apportait.
Alors que Goya est cité à la première phrase du premier chapitre, Watteau, auquel est consacré le deuxième, « Je veux me divertir », n’est nommé qu’au dernier paragraphe, sans doute pour la devinette. C’est cette fois un vieux curé qui témoigne de ses quelques rencontres avec Watteau, fasciné par son désir de posséder toutes les femmes, par son dépit de cette impossibilité et par la traduction de cette impossibilité en peintures. Peu avant de mourir, Watteau demande au curé, qui s’exécute à contrecœur, de brûler ses toiles de possession, peut-être pour ne pas en être dépossédé dans la mort.
Le troisième et dernier chapitre, « Fie-toi à ce signe », concerne un serviteur, et non un maître : c’est l’histoire de Lorentino, disciple de Piero della Francesca, peu à peu désillusionné sur son propre talent. La hiérarchie fatale des talents apparaît comme une vérité initiale et intangible mais progressivement et cruellement révélée : tout en haut Piero della Francesca, maître intouchable et bon, auquel même aveugle Lorentino amène son fils, ensuite les autres disciples comparses de Lorentino, aux carrières honorables, ensuite Lorentino, auquel n’échoit que quelques chutes de commandes, enfin Bartolomeo, le disciple de Lorentino, à peine plus qu’un paysan. Lorentino a pourtant en lui la matière d’un chef d’œuvre, et sera à son tour, mais furtivement, un maître : une commande particulière lui fut adressée par un paysan qui la paya au moyen d’un cochon. La peinture de Saint-Martin qui en résulta fut un incontestable chef d’œuvre, peut-être le seul de Lorentino. Placée dans une église, quelques-uns l’admirèrent puis le temps fit son œuvre et la toile redevint peu à peu poussière, Lorentino fut oublié.
« Diosa le regarda particulièrement pendant tout le temps qu’il peignit ce tableau ; car il avait en toute chose la main que jadis il avait porté sur elle, mais elle ne savait pas sur quoi il la portait. Elle se dit que peut-être elle aurait des robes, ou plutôt Angioletta maintenant.
Et Bartolomeo avait bien un maître. Le disciple vit travailler un maître, entre le mercredi des cendres et Pâques. On ne sait pas ce qu’il en fit, peut-être un chef d’œuvre lui aussi vers sa soixantième année, peut-être rien. »
Qui sont les maîtres, qui sont les serviteurs ? Qu’est-ce qui fait un grand peintre ? Pierre Michon lui-même se considère t-il comme maître ou serviteur ? J’ai le sentiment qu’il se pose ces questions sans intention d’y répondre, davantage pour le prétexte d’un thème ou d’une problématique unifiant quelques biographies poétiques.
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samedi 5 janvier 2008
vendredi 26 mai 2006
Corps du roi, Pierre Michon, train Nantes-Paris, 26 mai 2006
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Pierre Michon est décidément un double de P. (ou plutôt l’inverse). Ce court récit, cadeau de ce même P. en retour de Vies minuscules que je lui avais offert parce qu’il me semblait décrire son quotidien et ses affres, se termine par une main au cul de l’auteur à une serveuse, le jour de sa victoire sur Booz endormi. Le sortilège de ce poème qu’il a lu publiquement à de multiples reprises cesse enfin de faire effet sur lui ce qui ne l’empêche pas de le lire toujours aussi bien. Dans le caniveau, mis dehors et molesté par trois gros bras, il s’endort repu tel Booz endormi après une journée de moisson. Seul P. conjugue comme Michon cette élégance et cette trivialité, sur fond de mégalomanie autocentrée mais dédaigneuse de soi-même.
Les cinq textes de Corps du roi parlent d’écriture : le premier décrit une photo de Beckett, roi de la littérature dont il prolonge la dynastie initiée par Shakespeare, Joyce, Bruno, Dante et Vico, mais aussi simple Samuel Beckett (d’où les deux corps du roi). Le deuxième accuse Flaubert d’avoir le premier pris la littérature au sérieux, partant à la recherche du sublime au point de sacrifier les plaisirs quotidiens et entraînant à sa suite une foule mystique désireuse de ne pas vivre ou d’avoir une vie d’arbre, à la recherche du sublime, du livre absolu (d’où le titre de « corps de bois », où l’on songe à Bernardo Soares). Le troisième est vraiment obscur ou simplement simple, sur un extrait de traité de chasse d’un auteur arabe du moyen âge, décrivant les mouvements de l’aigle Gerfaut dans lequel Michon décèle la figure de la mort. Le quatrième texte est une description d’une photo de Faulkner « qui a vu l’éléphant », c’est-à-dire normalement la guerre, mais pour Faulkner ce sera plutôt l’écrasement par l’aïeul au destin trop large et inégalable, ce qui le pousse à abuser de la gnôle. Le cinquième enfin relate un certain nombre de récitations par l’auteur de Booz endormi à voix haute et sa victoire finale sur ce poème. Ce dernier texte plus personnel nous permet de prendre des nouvelles, qui ont l’air plutôt bonnes, de l’auteur : une paternité tardive dont il est très fier (plus que de sa fille elle-même on dirait), de nombreux amis écrivains et pochetrons et une certaine sérénité (comparée au désespoir de Vies minuscules) qui n’exclut pas l’âpreté.
Pierre Michon est décidément un double de P. (ou plutôt l’inverse). Ce court récit, cadeau de ce même P. en retour de Vies minuscules que je lui avais offert parce qu’il me semblait décrire son quotidien et ses affres, se termine par une main au cul de l’auteur à une serveuse, le jour de sa victoire sur Booz endormi. Le sortilège de ce poème qu’il a lu publiquement à de multiples reprises cesse enfin de faire effet sur lui ce qui ne l’empêche pas de le lire toujours aussi bien. Dans le caniveau, mis dehors et molesté par trois gros bras, il s’endort repu tel Booz endormi après une journée de moisson. Seul P. conjugue comme Michon cette élégance et cette trivialité, sur fond de mégalomanie autocentrée mais dédaigneuse de soi-même.
Les cinq textes de Corps du roi parlent d’écriture : le premier décrit une photo de Beckett, roi de la littérature dont il prolonge la dynastie initiée par Shakespeare, Joyce, Bruno, Dante et Vico, mais aussi simple Samuel Beckett (d’où les deux corps du roi). Le deuxième accuse Flaubert d’avoir le premier pris la littérature au sérieux, partant à la recherche du sublime au point de sacrifier les plaisirs quotidiens et entraînant à sa suite une foule mystique désireuse de ne pas vivre ou d’avoir une vie d’arbre, à la recherche du sublime, du livre absolu (d’où le titre de « corps de bois », où l’on songe à Bernardo Soares). Le troisième est vraiment obscur ou simplement simple, sur un extrait de traité de chasse d’un auteur arabe du moyen âge, décrivant les mouvements de l’aigle Gerfaut dans lequel Michon décèle la figure de la mort. Le quatrième texte est une description d’une photo de Faulkner « qui a vu l’éléphant », c’est-à-dire normalement la guerre, mais pour Faulkner ce sera plutôt l’écrasement par l’aïeul au destin trop large et inégalable, ce qui le pousse à abuser de la gnôle. Le cinquième enfin relate un certain nombre de récitations par l’auteur de Booz endormi à voix haute et sa victoire finale sur ce poème. Ce dernier texte plus personnel nous permet de prendre des nouvelles, qui ont l’air plutôt bonnes, de l’auteur : une paternité tardive dont il est très fier (plus que de sa fille elle-même on dirait), de nombreux amis écrivains et pochetrons et une certaine sérénité (comparée au désespoir de Vies minuscules) qui n’exclut pas l’âpreté.
mardi 17 mai 2005
Vies minuscules, Pierre Michon, Paris, 17 mai 2005
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Voilà un livre bien étrange et inclassable, une lecture laborieuse mais souvent éblouissante, dont le seul titre (et peut-être aussi mes endormissements répétés à son contact) a intrigué C. au point qu’elle l’a ouvert pour en lire quelques phrases.
Pierre Michon fait le récit de son enfance au travers de biographies d’ancêtres plus ou moins supposés, d’amantes, de personnes croisées, et de sa grande sœur morte en bas âge. Il présente ainsi ses origines modestes et paysannes, source de ses deux moteurs qui sont la honte et la pitié, ses errances alcooliques et psychotropes, son désespoir d’écrire un jour l’œuvre définitive et mégalomane à laquelle il se sent appelé, et sa ruine écrite d’avance. Il se présente comme le dernier d’une lignée de déchéance et il veut célébrer ceux qui l’ont précédé, comme pour s’excuser de ne pas leur donner suite.
C’est donc un bouquin totalement dépressif et désespéré, triste et nostalgique, haineux de soi-même. Pierre Michon ne se souhaite à personne et s’accuse de s’être piégé lui-même, le jour où il a découvert Arthur Rimbaud. C’est dur mais ça fait souvent mouche, l’impression de justesse étant renforcée et complétée par la poésie du style, d’une richesse baroque dans une rigueur classique. Vraiment étonnant, rébarbatif et admirable. Je ne me souviens pas d’avoir lu un livre avec autant de mots inconnus, incoonnus et beaux et dont on devine le sens, ou des mots déjà croisés mais utilisés pour leur vrai sens profond, comme « vergogne », toujours précédé de « sans ». Ici les morts finissent par se taire, « de vergogne ». Les mots, utilisés chacun pour eux-mêmes et sortis des lieux communs, retrouvent leur sens. Chaque phrase a dû demander des jours ; beaucoup demandent à être lues et relues afin d’identifier le sujet et le verbe, souvent inversés, souvent noyés dans un flot inarrêtable d’énumérations descriptives.
J’ai lu sur internet qu’écrire ce livre avait enfin apaisé Pierre Michon. Il a pu ensuite commencer une nouvelle existence plus sereine, il écrit et il a même un enfant. Happy end.
Voilà un livre bien étrange et inclassable, une lecture laborieuse mais souvent éblouissante, dont le seul titre (et peut-être aussi mes endormissements répétés à son contact) a intrigué C. au point qu’elle l’a ouvert pour en lire quelques phrases.
Pierre Michon fait le récit de son enfance au travers de biographies d’ancêtres plus ou moins supposés, d’amantes, de personnes croisées, et de sa grande sœur morte en bas âge. Il présente ainsi ses origines modestes et paysannes, source de ses deux moteurs qui sont la honte et la pitié, ses errances alcooliques et psychotropes, son désespoir d’écrire un jour l’œuvre définitive et mégalomane à laquelle il se sent appelé, et sa ruine écrite d’avance. Il se présente comme le dernier d’une lignée de déchéance et il veut célébrer ceux qui l’ont précédé, comme pour s’excuser de ne pas leur donner suite.
C’est donc un bouquin totalement dépressif et désespéré, triste et nostalgique, haineux de soi-même. Pierre Michon ne se souhaite à personne et s’accuse de s’être piégé lui-même, le jour où il a découvert Arthur Rimbaud. C’est dur mais ça fait souvent mouche, l’impression de justesse étant renforcée et complétée par la poésie du style, d’une richesse baroque dans une rigueur classique. Vraiment étonnant, rébarbatif et admirable. Je ne me souviens pas d’avoir lu un livre avec autant de mots inconnus, incoonnus et beaux et dont on devine le sens, ou des mots déjà croisés mais utilisés pour leur vrai sens profond, comme « vergogne », toujours précédé de « sans ». Ici les morts finissent par se taire, « de vergogne ». Les mots, utilisés chacun pour eux-mêmes et sortis des lieux communs, retrouvent leur sens. Chaque phrase a dû demander des jours ; beaucoup demandent à être lues et relues afin d’identifier le sujet et le verbe, souvent inversés, souvent noyés dans un flot inarrêtable d’énumérations descriptives.
J’ai lu sur internet qu’écrire ce livre avait enfin apaisé Pierre Michon. Il a pu ensuite commencer une nouvelle existence plus sereine, il écrit et il a même un enfant. Happy end.
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