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Venant après les lourdauds précédents (Valéjo, Gore, Hemon), ce livre m’apparaît comme un bijou d’équilibre, de concision et de légèreté. Rien que du plaisir, un savoir faire jamais pris en défaut et quand même de l’épaisseur, du sang sur les murs. Ici la virtuosité se paie le luxe de la discrétion. Par exemple je ne m’aperçois que maintenant, en le cherchant pour résumer la trame, que le héros n’a pas de nom, ce que la narration constante à la 2nde personne du singulier a permis d’occulter. On se demande à la lecture quel est l’effet recherché par ce procédé : renforcer l’identification au héros, souligner le caractère introspectif de la crise existentielle qu’il traverse, unifier le ton du récit dans un registre détendu… Le fait que le héros n’ait pas de nom incite à privilégier la première hypothèse.
L’inconnu au bataillon enchaine les soirées new yorkaises en s’en foutant plein le pif avec son compère Tad Allagash pour oublier que son top model de femme, Amanda White, ramassée à Kansas City, l’a plaqué après un an de mariage. Les excès nocturnes finissent par lui coûter son poste de vérificateur de faits au New Yorker. Quand son frère Michael parvient enfin à le coincer chez lui, ils se mettent sur la gueule avant de se réconcilier, le jour anniversaire de la mort de leur mère, épisode que notre héros avait enfoui sous le tapis. Il admet finalement que son mariage était une simple erreur et rappelle Vicky, la fille bien croisée au milieu de livre. Ténu comme intrigue, rien d’extravagant. Mais on s’intéresse et on s’identifie, au point que j’ai failli pleurer dans le métro à la lecture des dernières conversations entre le héros et sa mère mourante.
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mardi 11 novembre 2008
mercredi 18 juin 2008
La belle vie, Jay McInerney, Paris, 18 juin 2008
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La suite des aventures de Russell et Corinne Calloway fait encore davantage que l’épisode précédent, 30 ans et des poussières, penser à une improbable rencontre entre Bret Easton Ellis et la collection Arlequin.
Autour du coup de foudre de Corinne et Luke, un banquier en crise existentielle qui vient de se retirer prématurément des affaires et tombe sur Corinne, qu’il prend pour un ange, au sortir de 24 heures de déblaiement du World Trade Center qui est passé à un cheveu de lui tomber dessus, McInerney retrace le parcours de nos deux héros durant leur trentaine et en particulier l’épisode de la procréation de deux jumeaux, Storey et Jeremy, à partir des ovules d’Hillary, la sœur de Corinne.
Comme toujours pour ainsi dire, ou du moins à chaque fois que McInerney se penche sur la situation, le couple bat de l’aile. Corinne essaie de se débrouiller avec son sentiment de culpabilité (d’avoir accouché prématurément, d’avoir arrêté de bosser pour avoir des enfants, d’avoir défié les lois de la nature en recourant aux ovules d’Hillary…) tandis que Russell vit sa vie d’égoïste maniéré et content de lui. Peu à peu Luke et Corinne prennent conscience, tandis qu’ils passent tous deux leurs nuits à travailler bénévolement à la cantine de Jerry pour encourager à coup de sandwichs les sauveteurs, pompiers, gardes nationaux et autres policiers qui s’affairent sur Ground Zero, du coup de foudre qui les a frappé le 12 septembre. Leur histoire idyllique, tant sur le plan sentimental, culturel que sexuel, les décide à quitter leurs conjoints respectifs, qui ont tous deux été préalablement convaincus d’adultère et font profil bas, et à fonder une nouvelle famille, ce qui est quasi fait au tout dernier chapitre du livre, quand tout capote. Le premier et seul mensonge entre eux aura été fatal : ils se tombent dessus en compagnie de leurs familles à la représentation de Casse-Noisette alors que Corinne avait prétendu qu’elle recevait des amis, ne souhaitant pas parler à Luke de cette sortie familiale. Est-ce de voir leurs familles ou est-ce ce que ce mensonge révèle ou pour une autre raison, à l’instant précis de leur rencontre au théâtre les plans d’évasion se trouvent annulés et chacun sait qu’il retournera à sa vie. McInerney se garde bien cependant de donner le fin mot de l’histoire.
L’essentiel du livre étant consacré à une romance idyllique, ça dégouline parfois un peu, en dépit de tout le talent de McInerney, et la succession de grands thèmes (le 11 septembre, la sexualité en famille – Luke aborde enfin avec sa mère l’épisode où enfant il s’était retrouvé coincé dans le placard de la chambre parentale tandis qu’elle baisait avec son amant, ce juste après être tombé sur sa fille de 14 ans en train de sucer un camarade dans sa chambre -, la procréation à tout prix, le désenchantement du banquier, les mauvaises raisons pour lesquelles on se montre charitable – la surpopulation des bénévoles du 11 septembre est très drôle et bien rendue -), donne parfois un effet un peu artificiel. Mais c’est extrêmement bien fait, avec une grande rigueur scénaristique (voir les très nombreuses allusions à des éléments de 30 ans et des poussières qui font chaque fois l’objet d’un bref résumé, dont on demande s’ils permettent à ce second tome des aventures des Calloway de s’autosuffire) et un grand plaisir de lecture qu’on aurait tort de bouder même si c’est un peu trivial.
La suite des aventures de Russell et Corinne Calloway fait encore davantage que l’épisode précédent, 30 ans et des poussières, penser à une improbable rencontre entre Bret Easton Ellis et la collection Arlequin.
Autour du coup de foudre de Corinne et Luke, un banquier en crise existentielle qui vient de se retirer prématurément des affaires et tombe sur Corinne, qu’il prend pour un ange, au sortir de 24 heures de déblaiement du World Trade Center qui est passé à un cheveu de lui tomber dessus, McInerney retrace le parcours de nos deux héros durant leur trentaine et en particulier l’épisode de la procréation de deux jumeaux, Storey et Jeremy, à partir des ovules d’Hillary, la sœur de Corinne.
Comme toujours pour ainsi dire, ou du moins à chaque fois que McInerney se penche sur la situation, le couple bat de l’aile. Corinne essaie de se débrouiller avec son sentiment de culpabilité (d’avoir accouché prématurément, d’avoir arrêté de bosser pour avoir des enfants, d’avoir défié les lois de la nature en recourant aux ovules d’Hillary…) tandis que Russell vit sa vie d’égoïste maniéré et content de lui. Peu à peu Luke et Corinne prennent conscience, tandis qu’ils passent tous deux leurs nuits à travailler bénévolement à la cantine de Jerry pour encourager à coup de sandwichs les sauveteurs, pompiers, gardes nationaux et autres policiers qui s’affairent sur Ground Zero, du coup de foudre qui les a frappé le 12 septembre. Leur histoire idyllique, tant sur le plan sentimental, culturel que sexuel, les décide à quitter leurs conjoints respectifs, qui ont tous deux été préalablement convaincus d’adultère et font profil bas, et à fonder une nouvelle famille, ce qui est quasi fait au tout dernier chapitre du livre, quand tout capote. Le premier et seul mensonge entre eux aura été fatal : ils se tombent dessus en compagnie de leurs familles à la représentation de Casse-Noisette alors que Corinne avait prétendu qu’elle recevait des amis, ne souhaitant pas parler à Luke de cette sortie familiale. Est-ce de voir leurs familles ou est-ce ce que ce mensonge révèle ou pour une autre raison, à l’instant précis de leur rencontre au théâtre les plans d’évasion se trouvent annulés et chacun sait qu’il retournera à sa vie. McInerney se garde bien cependant de donner le fin mot de l’histoire.
L’essentiel du livre étant consacré à une romance idyllique, ça dégouline parfois un peu, en dépit de tout le talent de McInerney, et la succession de grands thèmes (le 11 septembre, la sexualité en famille – Luke aborde enfin avec sa mère l’épisode où enfant il s’était retrouvé coincé dans le placard de la chambre parentale tandis qu’elle baisait avec son amant, ce juste après être tombé sur sa fille de 14 ans en train de sucer un camarade dans sa chambre -, la procréation à tout prix, le désenchantement du banquier, les mauvaises raisons pour lesquelles on se montre charitable – la surpopulation des bénévoles du 11 septembre est très drôle et bien rendue -), donne parfois un effet un peu artificiel. Mais c’est extrêmement bien fait, avec une grande rigueur scénaristique (voir les très nombreuses allusions à des éléments de 30 ans et des poussières qui font chaque fois l’objet d’un bref résumé, dont on demande s’ils permettent à ce second tome des aventures des Calloway de s’autosuffire) et un grand plaisir de lecture qu’on aurait tort de bouder même si c’est un peu trivial.
mercredi 7 novembre 2007
Trente ans et des poussières, Jay McInernay, train Aix-Paris, 7 novembre 2007
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Un an de la vie de Russell et Corinne Calloway, couple marié trentenaire sans enfant, new yorkais d’adoption mais jusqu’au bout des ongles, autour du krack boursier d’octobre 1987. Russell et corinne sont beaux, jeunes, amoureux, mondains, successfuls ; lui travaille dans une maison d’édition prestigieuse, Corbin Dern, et a quelques best sellers à son actif, en particulier celui de son meilleur ami Jeff Pierce ; elle est courtière en titres financiers un peu par résignation alors qu’elle se fantasme en Mère Theresa et sert deux fois par semaine la soupe populaire. On sent progressivement que ce bel ordonnancement a tendance à se dérégler depuis que Jeff est devenu un auteur à succès. Se sentant un peu dans l’impasse sur le plan professionnel (il a surpris son patron Harold Stone en train de fricoter avec sa secrétaire) et sans doute aussi pour s’accomplir autant que son copain Jeff, Russell entreprend de racheter Corbin Dern en faisant appel à Trina Cox, une connaissance de fac devenue banquière d’affaire. Celle-ci l’oriente vers Bernie Melman, homme d’affaire juif milliardaire, tout petit mais doté d’un bagout inarrêtable et très drôle. Se faisant, Russell se perd en route et s’éloigne de Corinne, qui replonge dans l’anorexie de son enfance pendant que Jeff devient franchement toxico. Russell et Corinne préviennent les parents de Jeff qui est contraint à une cure de désintoxication. Russell finit par tromper Corinne avec Trina et se fait griller illico. Corinne retourne chez sa mère pendant que l’OPA sur Corbin Dern foire lamentablement, le krack boursier donnant l’occasion à Bernie Melman de poursuivre le projet sans Russell et pour finir Jeff, appelé à demander pardon à tout va dans le cadre de sa cure, lâche à Russell qu’il a fricoté avec Corinne avant leur mariage. Finalement Jeff meurt du sida et après quelques temps Russell et Corinne se remettent ensemble et repartent pour de nouvelles aventures, déchargés de tout objectif de perfection et de leur innocence initiale.
L’écriture de Jay McInernay ressemble fort à celle de Bret Easton Ellis en nettement moins psychédélique et psychotrope et sans les failles qui déchirent la normalité à intervalle régulier chez Ellis. Le cadre new yorkais, le name dropping, l’activité mondaine, la facilité des relations sociales, à la fois denses et primordiales sans que ce soit incompatible avec une grande superficialité, le brio des personnages, et la distance que le narrateur prend avec eux, tout concourt à la sensation de se retrouver dans un roman d’Ellis, la normalité en prime. C’est par conséquent très plaisant à lire, avec un petit côté générationnel urbain à la Bridget Jones qui ferait fureur au cinéma (invraisemblable que personne n’en ait à ce jour tiré un scénario de film), mais l’absence de dérapage barré, s’il facilite la lecture, empêche d’accéder à une épaisseur aussi transcendantale que chez Ellis.
Il y a du fond tout de même, le drame de deux copains amoureux de la même fille, elle-même étant amoureuse des deux, qui ne trouve de solution que dans le quasi-suicide de l’un des deux amis-concurrents, les deux copains tellement proches l’un de l’autre qu’ils ne peuvent s’empêcher de penser que leurs vies auraient pu être échangées, et vivent dans la comparaison permanente. Et puis la perte de la naïveté, avec le temps qui passe, et la perte tout court.
« Assis là, sur le sable froid, cela l’attristait de se rendre compte qu’il comprenait Jeff bien mieux qu’il ne comprendrait jamais Corinne, qu’une des deux espèces d’amour était régie par un ensemble de lois différentes de celles qui régissaient l’autre, parce que, on avait beau faire semblant, l’une était exclusive, et l’autre pas. Et cela l’attristait, aussi, de se rendre compte que malgré tout, quelque chose était perdu entre eux.
-Je nous vois tous les deux, dit-il comme pour compenser cette intuition, deux petits vieux grincheux dans leur gilet tâché, jouant à l’écarté en maudissant en silence les jolies infirmières
-Non, toi je te vois, vieux machin dans son fauteuil à bascule sur la terrasse, à côté de Corinne. Malgré le petit coup de canif au contrat à Francfort, au fond, tu es le type qui demande à la pute de peindre sa maison.
-Qu’est-ce que ça fait de toi ? demanda Russell tandis que Jeff se tassait, pris d’un violent accès de toux.
Il mit une main devant sa bouche en s’appuyant sur l’autre pour se redresser.
-Je suis le type, coassa t-il avant de s’éclaircir la gorge, qui ne peut s’empêcher de croire qu’en demandant à la pute de faire tout autre chose, il atteindra à une fusion extatique avec la matière brute de l’univers. Et qui se retrouve avec une chaude pisse. »
Un an de la vie de Russell et Corinne Calloway, couple marié trentenaire sans enfant, new yorkais d’adoption mais jusqu’au bout des ongles, autour du krack boursier d’octobre 1987. Russell et corinne sont beaux, jeunes, amoureux, mondains, successfuls ; lui travaille dans une maison d’édition prestigieuse, Corbin Dern, et a quelques best sellers à son actif, en particulier celui de son meilleur ami Jeff Pierce ; elle est courtière en titres financiers un peu par résignation alors qu’elle se fantasme en Mère Theresa et sert deux fois par semaine la soupe populaire. On sent progressivement que ce bel ordonnancement a tendance à se dérégler depuis que Jeff est devenu un auteur à succès. Se sentant un peu dans l’impasse sur le plan professionnel (il a surpris son patron Harold Stone en train de fricoter avec sa secrétaire) et sans doute aussi pour s’accomplir autant que son copain Jeff, Russell entreprend de racheter Corbin Dern en faisant appel à Trina Cox, une connaissance de fac devenue banquière d’affaire. Celle-ci l’oriente vers Bernie Melman, homme d’affaire juif milliardaire, tout petit mais doté d’un bagout inarrêtable et très drôle. Se faisant, Russell se perd en route et s’éloigne de Corinne, qui replonge dans l’anorexie de son enfance pendant que Jeff devient franchement toxico. Russell et Corinne préviennent les parents de Jeff qui est contraint à une cure de désintoxication. Russell finit par tromper Corinne avec Trina et se fait griller illico. Corinne retourne chez sa mère pendant que l’OPA sur Corbin Dern foire lamentablement, le krack boursier donnant l’occasion à Bernie Melman de poursuivre le projet sans Russell et pour finir Jeff, appelé à demander pardon à tout va dans le cadre de sa cure, lâche à Russell qu’il a fricoté avec Corinne avant leur mariage. Finalement Jeff meurt du sida et après quelques temps Russell et Corinne se remettent ensemble et repartent pour de nouvelles aventures, déchargés de tout objectif de perfection et de leur innocence initiale.
L’écriture de Jay McInernay ressemble fort à celle de Bret Easton Ellis en nettement moins psychédélique et psychotrope et sans les failles qui déchirent la normalité à intervalle régulier chez Ellis. Le cadre new yorkais, le name dropping, l’activité mondaine, la facilité des relations sociales, à la fois denses et primordiales sans que ce soit incompatible avec une grande superficialité, le brio des personnages, et la distance que le narrateur prend avec eux, tout concourt à la sensation de se retrouver dans un roman d’Ellis, la normalité en prime. C’est par conséquent très plaisant à lire, avec un petit côté générationnel urbain à la Bridget Jones qui ferait fureur au cinéma (invraisemblable que personne n’en ait à ce jour tiré un scénario de film), mais l’absence de dérapage barré, s’il facilite la lecture, empêche d’accéder à une épaisseur aussi transcendantale que chez Ellis.
Il y a du fond tout de même, le drame de deux copains amoureux de la même fille, elle-même étant amoureuse des deux, qui ne trouve de solution que dans le quasi-suicide de l’un des deux amis-concurrents, les deux copains tellement proches l’un de l’autre qu’ils ne peuvent s’empêcher de penser que leurs vies auraient pu être échangées, et vivent dans la comparaison permanente. Et puis la perte de la naïveté, avec le temps qui passe, et la perte tout court.
« Assis là, sur le sable froid, cela l’attristait de se rendre compte qu’il comprenait Jeff bien mieux qu’il ne comprendrait jamais Corinne, qu’une des deux espèces d’amour était régie par un ensemble de lois différentes de celles qui régissaient l’autre, parce que, on avait beau faire semblant, l’une était exclusive, et l’autre pas. Et cela l’attristait, aussi, de se rendre compte que malgré tout, quelque chose était perdu entre eux.
-Je nous vois tous les deux, dit-il comme pour compenser cette intuition, deux petits vieux grincheux dans leur gilet tâché, jouant à l’écarté en maudissant en silence les jolies infirmières
-Non, toi je te vois, vieux machin dans son fauteuil à bascule sur la terrasse, à côté de Corinne. Malgré le petit coup de canif au contrat à Francfort, au fond, tu es le type qui demande à la pute de peindre sa maison.
-Qu’est-ce que ça fait de toi ? demanda Russell tandis que Jeff se tassait, pris d’un violent accès de toux.
Il mit une main devant sa bouche en s’appuyant sur l’autre pour se redresser.
-Je suis le type, coassa t-il avant de s’éclaircir la gorge, qui ne peut s’empêcher de croire qu’en demandant à la pute de faire tout autre chose, il atteindra à une fusion extatique avec la matière brute de l’univers. Et qui se retrouve avec une chaude pisse. »
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