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Je m’aperçois que j’ai interrompu mes travaux d’écriture après la lecture de ce petit ouvrage de mon grand-père. Je ne savais pas si je devais écrire là-dessus, j’ai pas envie de le défoncer, c’est mon grand-père quand même et en bien des points il est cool. Mais ce petit fascicule n’en reste pas moins une aberration pathétique.
Que mon grand-père occupe ses vieux jours à compiler et rafraîchir les souvenirs de son parcours professionnel, c’est une chose, mais pourquoi en publier le résultat insignifiant et lui donner la forme d’un livre. C’est triste à plusieurs égards : manque de lucidité de l’auteur, faiblesse de son entourage (moi compris) qui l’a beaucoup poussé dans cette tâche comme une vieille sénile en maison de retraite à laquelle on fait enchaîner les napperons, et, plus douloureux que le reste, mise en avant du côté suffisant et médiocre de mon grand-père. Comme toujours, ce qui nous irrite chez les autres, et chez les gens qu’on lit en particulier, est bien souvent qu’il nous confronte à ce que l’on a en soi et refuse de voir. En l’espèce, avec ce « livre », la filiation décuple l’effet miroir.
Ce n’est pas tant le parcours de Jacques V. qui pose problème, je suis sûr qu’on aurait pu en faire un chef d’œuvre littéraire et en tout cas il me semble respectable pour le peu qu’on en apprend, l’horreur c’est la médiocrité du rapport. L’auteur se concentre sur la particularité prégnante selon lui de la banque S., qui est d’être une entreprise franco-italienne dont la bi-nationalité a pu se maintenir près d’un siècle, alors même que par moment ses deux mères-patries étaient en guerre. Sorti du lectorat de Valeurs actuelles ou des retraités octogénaires qui cotisent au MEDEF par sentimentalisme, difficile d’émouvoir les foules avec un sujet pareil. En gros c’est l’historique des AG du conseil d’administration de la banque S.… Mon grand-père va crever, il lui reste un message à délivrer à l’humanité, et à ses enfants et petits-enfants en particulier, et voilà le point important auquel il consacre ses dernières énergies. Enfin non si ça l’amuse parfait, mais qu’il ne nous l’inflige pas comme testament. Pour ça il aurait fallu qu’il s’expose au moins un peu.
Bref c’est d’une chiantise absolue (et recherchée ?) et je me le suis quand même coltiné in extenso pour pouvoir en discuter avec lui. Là comme ça je ne vois pas bien ce que je vais pouvoir lui en dire. Peut-être simplement j’essaierai de comprendre pourquoi ça lui tenait à cœur de nous faire chier avec ça.
mardi 29 juin 2004
Zombies, Brett Easton Ellis, Portugal, fin juin 2004
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Dernier ouvrage de Brett Easton Ellis publié en français que je n’avais pas lu, prêté à G. qui m’en avait dit le plus grand mal et… heureuse surprise. Toujours l’artifice habituel de cet écrivain, qui lui permet d’allier légèreté et dramaturgie : des personnages absolument creux, littéralement vides, qui ne se distinguent les uns des autres que par certains tics consuméristes obsessionnels. La peinture d’une société de consommation dégénérée au dernier stade, dans laquelle il est hors de question d’envisager de survivre sans Wayfarer. Il en résulte une frivolité charmante et le désespoir le plus noir. Et comme toujours répétition du même motif à l’infini , avec absorption régulière d’anti-dépresseur et de stimulants divers, pour l’ambiance claustrophobique… Quand on y réfléchit à froid, difficile de comprendre le plaisir morbide que l’on ressent à la lecture d’Ellis.
Zombies présente tout de même la particularité d’être un recueil de nouvelles, ce qui fait que les personnages sont plus facilement identifiables que d’habitude, et il y a des liens, qui restent flous, entre les personnages des différentes nouvelles, si bien que l’on a finalement l’impression que ces histoires successives ont moins ni queue ni tête que dans Moins que zéro ou Les lois de l’attraction. Pour ce qui est des liaisons entre les différentes nouvelles on dirait qu’Ellis s’est inspiré de Manhattan Transfer, et en tout cas c’est très amusant. Au final ça donne du Brett Easton Ellis light, mais réussi : c’est plus léger et plus ludique, mais la saveur et le goût âcre sont bien là.
Dernier ouvrage de Brett Easton Ellis publié en français que je n’avais pas lu, prêté à G. qui m’en avait dit le plus grand mal et… heureuse surprise. Toujours l’artifice habituel de cet écrivain, qui lui permet d’allier légèreté et dramaturgie : des personnages absolument creux, littéralement vides, qui ne se distinguent les uns des autres que par certains tics consuméristes obsessionnels. La peinture d’une société de consommation dégénérée au dernier stade, dans laquelle il est hors de question d’envisager de survivre sans Wayfarer. Il en résulte une frivolité charmante et le désespoir le plus noir. Et comme toujours répétition du même motif à l’infini , avec absorption régulière d’anti-dépresseur et de stimulants divers, pour l’ambiance claustrophobique… Quand on y réfléchit à froid, difficile de comprendre le plaisir morbide que l’on ressent à la lecture d’Ellis.
Zombies présente tout de même la particularité d’être un recueil de nouvelles, ce qui fait que les personnages sont plus facilement identifiables que d’habitude, et il y a des liens, qui restent flous, entre les personnages des différentes nouvelles, si bien que l’on a finalement l’impression que ces histoires successives ont moins ni queue ni tête que dans Moins que zéro ou Les lois de l’attraction. Pour ce qui est des liaisons entre les différentes nouvelles on dirait qu’Ellis s’est inspiré de Manhattan Transfer, et en tout cas c’est très amusant. Au final ça donne du Brett Easton Ellis light, mais réussi : c’est plus léger et plus ludique, mais la saveur et le goût âcre sont bien là.
samedi 5 juin 2004
Hell, Lolita Pille, Paris, 5 juin 2004
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Voilà une petite qui a bien lu Brett Easton Ellis. Elle en donne une version parisienne, moins hallucinée et donnant plus de prises au lecteur. Cependant si elle était capable d’en faire 600 pages on pourrait crier au génie (les 220 pages de Hell se lisent en 4 heures). Et si vraiment elle a écrit ça à 17 ans c’est très impressionnant. Elle écrit très bien, on sent la rage, le ton est juste, l’auteure est renseignée, crédible, très peu de la puérilité qu’on pourrait attendre de n’importe qui à 17 ans.
D’ailleurs Hell est majeure, 18 ou 20 ans ; elle est bien sûr extrêmement belle, extrêmement riche, extrêmement intelligente et extrêmement dépravée. Elle habite dans le 16ème, ne fout plus rien depuis son bac à part s’enfiler des montagnes de coke, claquer des milliards de tunes en restos et boites (Bains, Cabaret, Queen) et se lever à 17h. Elle traîne avec ses copines et consomme des mecs, jusqu’au jour ou Andrea l’embarque dans sa Porsche. Un truc que Brett Easton Ellis ne dirait jamais : ces deux-là sont vraiment amoureux l’un de l’autre et le livre est une histoire d’amour. Amoureux, ils abandonnent la coke et les boites pendant six mois, puis l’ennui les gagne, alors ils se remettent à la coke et aux boites encore plus fort, se perdent en route, se séparent, retournent chacun de leur côté à leurs vies vaines. Au moment où Hell et Andrea se rendent compte qu’au final ils préfèrent quand même se faire chier ensemble, Andrea se crashe en Porsche à la Concorde. Alors Hell n’a plus qu’à retourner se taper plein de Coke et plein de boites en réalisant qu’avant elle était pas encore complètement désespérée et que maintenant ça y est. Cool… La dernière scène, c’est Hell qui remet illico dans un taxi un quidam littéralement ramassé au Queen et ramené chez elle, dont elle a obtenu un enculage dans la bibliothèque de papa.
Une bonne petite lecture divertissante en somme ; les méchancetés infligées par Hell et Andrea à tout ce qui n’est pas Hell et Andrea sont particulièrement réussies. Je me demande si la jeune Pille (pseudo en hommage à ses inspirateurs ?) a écrit d’autres choses depuis : si elle réussit la même légèreté et la même rage en plus dense, ça va cartonner… Enfin question référence culturelle, elle enfonce Adam Thirlwell très profond. Outre la Traviata racontée in extenso, elle cite Vivian la pretty woman : définitivement cool.
Voilà une petite qui a bien lu Brett Easton Ellis. Elle en donne une version parisienne, moins hallucinée et donnant plus de prises au lecteur. Cependant si elle était capable d’en faire 600 pages on pourrait crier au génie (les 220 pages de Hell se lisent en 4 heures). Et si vraiment elle a écrit ça à 17 ans c’est très impressionnant. Elle écrit très bien, on sent la rage, le ton est juste, l’auteure est renseignée, crédible, très peu de la puérilité qu’on pourrait attendre de n’importe qui à 17 ans.
D’ailleurs Hell est majeure, 18 ou 20 ans ; elle est bien sûr extrêmement belle, extrêmement riche, extrêmement intelligente et extrêmement dépravée. Elle habite dans le 16ème, ne fout plus rien depuis son bac à part s’enfiler des montagnes de coke, claquer des milliards de tunes en restos et boites (Bains, Cabaret, Queen) et se lever à 17h. Elle traîne avec ses copines et consomme des mecs, jusqu’au jour ou Andrea l’embarque dans sa Porsche. Un truc que Brett Easton Ellis ne dirait jamais : ces deux-là sont vraiment amoureux l’un de l’autre et le livre est une histoire d’amour. Amoureux, ils abandonnent la coke et les boites pendant six mois, puis l’ennui les gagne, alors ils se remettent à la coke et aux boites encore plus fort, se perdent en route, se séparent, retournent chacun de leur côté à leurs vies vaines. Au moment où Hell et Andrea se rendent compte qu’au final ils préfèrent quand même se faire chier ensemble, Andrea se crashe en Porsche à la Concorde. Alors Hell n’a plus qu’à retourner se taper plein de Coke et plein de boites en réalisant qu’avant elle était pas encore complètement désespérée et que maintenant ça y est. Cool… La dernière scène, c’est Hell qui remet illico dans un taxi un quidam littéralement ramassé au Queen et ramené chez elle, dont elle a obtenu un enculage dans la bibliothèque de papa.
Une bonne petite lecture divertissante en somme ; les méchancetés infligées par Hell et Andrea à tout ce qui n’est pas Hell et Andrea sont particulièrement réussies. Je me demande si la jeune Pille (pseudo en hommage à ses inspirateurs ?) a écrit d’autres choses depuis : si elle réussit la même légèreté et la même rage en plus dense, ça va cartonner… Enfin question référence culturelle, elle enfonce Adam Thirlwell très profond. Outre la Traviata racontée in extenso, elle cite Vivian la pretty woman : définitivement cool.
dimanche 30 mai 2004
Politique, Adam Thirlwell, Paris, 30 mai 2004
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Livre à la mode à la couverture attrayante, globalement médiocre, extrêmement mal écrit (ou mal traduit) sous une tentative d’audace formelle qui hormis certains dialogues se révèle essentiellement et rapidement pénible. Surtout c’est terriblement pédant et prétentieux. L’auteur prétend dérouter le lecteur par d’incessantes injonctions : vous pensez ça mais en fait non, mais finalement si, j’aime untel, j’aime pas telle action, tel jugement, etc… de la provocation ratée. Quant à l’étalage de quelques pauvres références culturelles, c’est carrément misérable de convenu et de lourdeur alors que le concept est amusant : présenter une théorie personnelle à partir d’une anecdote culturelle et montrer comment elle éclaire l’histoire. Seulement ça demande un peu de brio et là à part en deux ou trois occasions, ça tombe complètement à plat. Provoquer en se montrant totalement immodeste, je trouve ça plutôt sympathique au départ, mais quand l’auteur se révèle en carton, ça fait mal.
À part ça quelques scènes de cul sympathiques (le livre est l’histoire d’un ménage à trois) mais là non plus rien d’extraordinaire, loin de là. La meilleure scène du bouquin me semble être la page 277, où l’auteur annonce une scène de sexe, décrit ce qui traîne dans la tête de Moshe et Anjali abandonnés par Nana et conclut ainsi : « Mais pourquoi cela était-il une scène de sexe ? Parce que pendant que j’expliquais ce que Moshe et Anjali ressentaient, il se touchaient, en silence. »
Enfin, exemple de jugement moral lourdingue que l’auteur multiplie, Vaclav Havel s’est selon Thirlwell fait traité d’exhibitionniste moral par Milan Kundera en 1968, c’est le dernier étalage culturel du bouquin et il se termine ainsi : « J’aime Milan Kundera. Je l’aime beaucoup. » Décidément ce Kundera a tout pour déplaire.
Livre à la mode à la couverture attrayante, globalement médiocre, extrêmement mal écrit (ou mal traduit) sous une tentative d’audace formelle qui hormis certains dialogues se révèle essentiellement et rapidement pénible. Surtout c’est terriblement pédant et prétentieux. L’auteur prétend dérouter le lecteur par d’incessantes injonctions : vous pensez ça mais en fait non, mais finalement si, j’aime untel, j’aime pas telle action, tel jugement, etc… de la provocation ratée. Quant à l’étalage de quelques pauvres références culturelles, c’est carrément misérable de convenu et de lourdeur alors que le concept est amusant : présenter une théorie personnelle à partir d’une anecdote culturelle et montrer comment elle éclaire l’histoire. Seulement ça demande un peu de brio et là à part en deux ou trois occasions, ça tombe complètement à plat. Provoquer en se montrant totalement immodeste, je trouve ça plutôt sympathique au départ, mais quand l’auteur se révèle en carton, ça fait mal.
À part ça quelques scènes de cul sympathiques (le livre est l’histoire d’un ménage à trois) mais là non plus rien d’extraordinaire, loin de là. La meilleure scène du bouquin me semble être la page 277, où l’auteur annonce une scène de sexe, décrit ce qui traîne dans la tête de Moshe et Anjali abandonnés par Nana et conclut ainsi : « Mais pourquoi cela était-il une scène de sexe ? Parce que pendant que j’expliquais ce que Moshe et Anjali ressentaient, il se touchaient, en silence. »
Enfin, exemple de jugement moral lourdingue que l’auteur multiplie, Vaclav Havel s’est selon Thirlwell fait traité d’exhibitionniste moral par Milan Kundera en 1968, c’est le dernier étalage culturel du bouquin et il se termine ainsi : « J’aime Milan Kundera. Je l’aime beaucoup. » Décidément ce Kundera a tout pour déplaire.
mardi 11 mai 2004
Manhattan transfer, John Dos Passos, Paris, 11 mai 2004
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Clairement un chef d’œuvre, un truc dense, superbement écrit, composé de 1000 nouvelles enchaînées chronologiquement sur les trente premières années du 20ème siècle, où une quantité éblouissante de personnages se croisent et s’entremêlent dans Manhattan. Impossible à suivre complètement, sans queue ni tête, même si on devine intuitivement une construction superbe et machiavélique où chaque personne occupe une place et signifie quelque chose, des histoires, parfois quelques lignes, qui se suffisent à elles-mêmes tellement l’évocation est puissante.
Le tableau est sombre : tous sont maudits. D’Ellen, ou Elaine, ou Ellie, femme fatale dégoûtée d’elle-même et du venin qu’elle distille, à Jimmy Herf, superbe de gentillesse, de tendresse et d’incertitudes, qui ne sait pas ce qu’il cherche mais sent bien que ça lui échappe, ou James Merivale, pauvre fils à maman dépeint avec une subtilité touchante, ou encore Joe Harland, qui n’en finit pas de descendre mais reste beau sans être digne, et George Baldwin, avocat dépressif chronique mais conquérant, symbole de réussite sociale et de faillite personnelle, puis Stan Emery, miroir d’Ellen qui en sera irrémédiablement amoureuse et ancêtre de Dean Moriarty, et encore sans doute une centaine d’autres.
C’est la ville, ça grouille, c’est sale et chacun suit sa pente sans avoir le moyen de se soucier des autres mais tout en s’étonnant d’en être aussi bouleversé, comme Ellen quand elle sort du tailleur où Ana Cohen vient de se faire défigurer par brûlure : « Pourquoi suis-je si bouleversée ? se demanda t-elle. Juste la guigne de certaines personnes… Ça arrive tous les jours ces choses-là. ». Saturations d’odeurs enfin, qui sont autant de souvenirs : « Cornichons, piment, écorces de melon répandent en vrilles tordues et froides un parfum humide et poivré qui s’élève comme un jardin de primeurs, parmi les odeurs musquées de lits, et le vacarme rance de la rue pavée qui s’éveille. »
Clairement un chef d’œuvre, un truc dense, superbement écrit, composé de 1000 nouvelles enchaînées chronologiquement sur les trente premières années du 20ème siècle, où une quantité éblouissante de personnages se croisent et s’entremêlent dans Manhattan. Impossible à suivre complètement, sans queue ni tête, même si on devine intuitivement une construction superbe et machiavélique où chaque personne occupe une place et signifie quelque chose, des histoires, parfois quelques lignes, qui se suffisent à elles-mêmes tellement l’évocation est puissante.
Le tableau est sombre : tous sont maudits. D’Ellen, ou Elaine, ou Ellie, femme fatale dégoûtée d’elle-même et du venin qu’elle distille, à Jimmy Herf, superbe de gentillesse, de tendresse et d’incertitudes, qui ne sait pas ce qu’il cherche mais sent bien que ça lui échappe, ou James Merivale, pauvre fils à maman dépeint avec une subtilité touchante, ou encore Joe Harland, qui n’en finit pas de descendre mais reste beau sans être digne, et George Baldwin, avocat dépressif chronique mais conquérant, symbole de réussite sociale et de faillite personnelle, puis Stan Emery, miroir d’Ellen qui en sera irrémédiablement amoureuse et ancêtre de Dean Moriarty, et encore sans doute une centaine d’autres.
C’est la ville, ça grouille, c’est sale et chacun suit sa pente sans avoir le moyen de se soucier des autres mais tout en s’étonnant d’en être aussi bouleversé, comme Ellen quand elle sort du tailleur où Ana Cohen vient de se faire défigurer par brûlure : « Pourquoi suis-je si bouleversée ? se demanda t-elle. Juste la guigne de certaines personnes… Ça arrive tous les jours ces choses-là. ». Saturations d’odeurs enfin, qui sont autant de souvenirs : « Cornichons, piment, écorces de melon répandent en vrilles tordues et froides un parfum humide et poivré qui s’élève comme un jardin de primeurs, parmi les odeurs musquées de lits, et le vacarme rance de la rue pavée qui s’éveille. »
mardi 6 avril 2004
Essai sur le goût, Montesquieu, Paris, 6 avril 2004
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Décidé à me pencher sur Montesquieu après une remarque de Stendhal (quelque chose comme : « ce n’est pas de l’admiration que j’ai à l’endroit de Montesquieu, mais de la vénération »), je commence prudemment par ce tout petit essai inachevé destiné à figurer dans l’encyclopédie de Diderot et D’Alembert.
Il s’agit en fait d’un petit traité du plaisir, répertoriant sur un mode relativement abstrait les différentes espèces qu’on en a et leurs causes. Il y a quelques idées étonnantes par leur modernité ou leur naïveté, tel le plaisir d’admirer un vaste panorama comparé à celui d’embrasser une idée vaste, ou encore le fait que l’on apprécie la symétrie pour ce qu’elle permet de diviser le boulot de regarder par deux. Mais dans l’ensemble je serais bien en peine d’en tirer quoi que ce soit… un rapport avec Stendhal peut-être, à propos de l’admiration pour le naturel et du peu de goût pour les poses affectées, dénoncées comme non esthétiques.
Il y a comme une ambiguïté ou un compromis chez Montesquieu entre intellectualisme et sensibilité, et peut-être faut-il chercher ce conflit chez Stendhal qui paraît mettre la sensibilité tellement devant, mais qui se raccroche à l’intelligence quand il ne sent pas.
Ce court essai rédigé de façon un peu sèche fait en tout cas hésiter à se lancer dans un pavé du même tonneau.
Décidé à me pencher sur Montesquieu après une remarque de Stendhal (quelque chose comme : « ce n’est pas de l’admiration que j’ai à l’endroit de Montesquieu, mais de la vénération »), je commence prudemment par ce tout petit essai inachevé destiné à figurer dans l’encyclopédie de Diderot et D’Alembert.
Il s’agit en fait d’un petit traité du plaisir, répertoriant sur un mode relativement abstrait les différentes espèces qu’on en a et leurs causes. Il y a quelques idées étonnantes par leur modernité ou leur naïveté, tel le plaisir d’admirer un vaste panorama comparé à celui d’embrasser une idée vaste, ou encore le fait que l’on apprécie la symétrie pour ce qu’elle permet de diviser le boulot de regarder par deux. Mais dans l’ensemble je serais bien en peine d’en tirer quoi que ce soit… un rapport avec Stendhal peut-être, à propos de l’admiration pour le naturel et du peu de goût pour les poses affectées, dénoncées comme non esthétiques.
Il y a comme une ambiguïté ou un compromis chez Montesquieu entre intellectualisme et sensibilité, et peut-être faut-il chercher ce conflit chez Stendhal qui paraît mettre la sensibilité tellement devant, mais qui se raccroche à l’intelligence quand il ne sent pas.
Ce court essai rédigé de façon un peu sèche fait en tout cas hésiter à se lancer dans un pavé du même tonneau.
dimanche 4 avril 2004
Qui a tué Daniel Pearl ?, Bernard-Henri Levy, Paris, 4 avril 2004
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Romanquête de BHL, qui se met dans les pas de Daniel Pearl, journaliste juif américain du Wall Street Journal enlevé, séquestré puis assassiné au Pakistan au début de 2002 par des fondamentalistes musulmans peu après l’intervention des Américains en Afghanistan. Le sujet du livre est résumé dans sa dernière phrase : « hommage à mon ami posthume et appel au partage des Lumières ».
L’idée du livre est absolument géniale et les résultats de l’enquête inespérés, presque trop beaux pour être vraisemblables : Omar Sheikh, le cerveau de l’enlèvement, est un obsessionnel du kidnapping contre rançon. Incarcéré en Inde en 1994 après avoir exercé sa spécialité sur des touristes, il est libéré en 1999 à la suite du détournement d’un avion par ses acolytes en Afghanistan, en échange de ses 156 passagers (moins 1). Visiblement Omar Sheikh est quelqu’un d’important, et pas le lampiste pour lequel on essaie de le faire passer… Après plusieurs voyages au Pakistan, en Inde, en Angleterre, en Afghanistan, aux Etats-Unis, BHL, avec ses méthodes d’investigation parfois ettonantes (regarder fixement les lieux où sont passés les protagonistes, lire la presse, se projeter dans la psychologie de la victime et du bourreau, en gros rassembler toute l’information disponible, ce qui suppose que la vérité est là, à portée de main, mais que personne n’a fait l’effort de rassembler toutes ses composantes éparses ; à mon avis ce doit souvent être une méthode efficace), en arrive aux conclusions suivantes : Omar Sheikh est à la fois un agent éminent de l’ISI, les services secrets pakistanais, et le « fils préféré » de Ben Laden, notamment chargé des questions financières au sein d’Al Quaïda ; l’assassinat de Daniel Pearl serait une double commande de l’ISI (soucieuse de mettre des batons dans les roues de Musharraf, Mohajir (i.e. venu d’Inde au moment de la partition) qui a commencé à dépunjabiser l’ISI dont 90% des officiers supérieurs sont punjabis de souche et donc inquiets de l’influence croissante des millions de Mojahirs) visant à décrédibiliser le rôle d’allié du Pakistant aux Etats-Unis, et d’Al Quaïda, dont Daniel Pearl s’apprêtait semble t-il à dévoiler des réseaux aux Etats-Unis : il a été enlevé en cherchant à rencontrer Gilani, sorte de gourou ayant implanté sa secte aux Etats-Unis avant de s’exiler au Pakistan.
BHL au cours de son enquête met en évidence les très nombreux liens existant entre l’ISI et les milieux islamistes, et notamment le fait que les pères de l’arme nucléaire pakistanaise sont eux-mêmes des fanatiques considérant que leur bombe appartient à l’ensemble de la nation islamique, et non au seul Pakistan. Vu sous cet angle le risque de prolifération est naturellement décuplé. La conclusion pour BHL est que le Pakistan est le plus voyou des Etats voyous, et le nœud des difficultés du monde au 21ème siècle (plus que le Pakistan lui-même : l’Etat dans l’Etat au Pakistan, bien que la grande majorité des pakistanais semblent sous la plume de BHL complètement braques et fanatisés).
Peut-être le plus intéressant du livre : à la fin BHL lui-même n’est pas certain de ne pas s’être emballé tout seul, de ne pas avoir été manipulé sur toute la ligne. Souvent pris de vertige devant la complexité abyssale des réalités qu’il découvre successivement, il conclue plusieurs de ses chapitres d’un « je ne sais plus… » découragé. D’où vient que ce romanquête, dont on pourrait supposer que le mélange de fiction et de rigueur journalistique soit contre-productif, s’avère au final une forme littéraire intéressante et efficace : le réel est insaisissable, il s’échappe quand on croit le saisir et il ne reste plus qu’à essayer encore.
Il est seulement à regretter que BHL ne puisse pas s’empêcher de faire du BHL : il a de l’énergie et sans doute du courage, mais assurément pas de talent d’écriture… et de la morale un peu niaise à revendre : l’éternel manichéisme des justes contre les salauds ; on comprend qu’il ne veuille pas trop s’en prendre à Daniel Pearl, mais de là à en faire à ce point l’incarnation sur terre de l’innocence… On se prend à rêver de ce qu’aurait pu donner une matière première aussi fabuleuse sous la plume d’un grand écrivain.
Romanquête de BHL, qui se met dans les pas de Daniel Pearl, journaliste juif américain du Wall Street Journal enlevé, séquestré puis assassiné au Pakistan au début de 2002 par des fondamentalistes musulmans peu après l’intervention des Américains en Afghanistan. Le sujet du livre est résumé dans sa dernière phrase : « hommage à mon ami posthume et appel au partage des Lumières ».
L’idée du livre est absolument géniale et les résultats de l’enquête inespérés, presque trop beaux pour être vraisemblables : Omar Sheikh, le cerveau de l’enlèvement, est un obsessionnel du kidnapping contre rançon. Incarcéré en Inde en 1994 après avoir exercé sa spécialité sur des touristes, il est libéré en 1999 à la suite du détournement d’un avion par ses acolytes en Afghanistan, en échange de ses 156 passagers (moins 1). Visiblement Omar Sheikh est quelqu’un d’important, et pas le lampiste pour lequel on essaie de le faire passer… Après plusieurs voyages au Pakistan, en Inde, en Angleterre, en Afghanistan, aux Etats-Unis, BHL, avec ses méthodes d’investigation parfois ettonantes (regarder fixement les lieux où sont passés les protagonistes, lire la presse, se projeter dans la psychologie de la victime et du bourreau, en gros rassembler toute l’information disponible, ce qui suppose que la vérité est là, à portée de main, mais que personne n’a fait l’effort de rassembler toutes ses composantes éparses ; à mon avis ce doit souvent être une méthode efficace), en arrive aux conclusions suivantes : Omar Sheikh est à la fois un agent éminent de l’ISI, les services secrets pakistanais, et le « fils préféré » de Ben Laden, notamment chargé des questions financières au sein d’Al Quaïda ; l’assassinat de Daniel Pearl serait une double commande de l’ISI (soucieuse de mettre des batons dans les roues de Musharraf, Mohajir (i.e. venu d’Inde au moment de la partition) qui a commencé à dépunjabiser l’ISI dont 90% des officiers supérieurs sont punjabis de souche et donc inquiets de l’influence croissante des millions de Mojahirs) visant à décrédibiliser le rôle d’allié du Pakistant aux Etats-Unis, et d’Al Quaïda, dont Daniel Pearl s’apprêtait semble t-il à dévoiler des réseaux aux Etats-Unis : il a été enlevé en cherchant à rencontrer Gilani, sorte de gourou ayant implanté sa secte aux Etats-Unis avant de s’exiler au Pakistan.
BHL au cours de son enquête met en évidence les très nombreux liens existant entre l’ISI et les milieux islamistes, et notamment le fait que les pères de l’arme nucléaire pakistanaise sont eux-mêmes des fanatiques considérant que leur bombe appartient à l’ensemble de la nation islamique, et non au seul Pakistan. Vu sous cet angle le risque de prolifération est naturellement décuplé. La conclusion pour BHL est que le Pakistan est le plus voyou des Etats voyous, et le nœud des difficultés du monde au 21ème siècle (plus que le Pakistan lui-même : l’Etat dans l’Etat au Pakistan, bien que la grande majorité des pakistanais semblent sous la plume de BHL complètement braques et fanatisés).
Peut-être le plus intéressant du livre : à la fin BHL lui-même n’est pas certain de ne pas s’être emballé tout seul, de ne pas avoir été manipulé sur toute la ligne. Souvent pris de vertige devant la complexité abyssale des réalités qu’il découvre successivement, il conclue plusieurs de ses chapitres d’un « je ne sais plus… » découragé. D’où vient que ce romanquête, dont on pourrait supposer que le mélange de fiction et de rigueur journalistique soit contre-productif, s’avère au final une forme littéraire intéressante et efficace : le réel est insaisissable, il s’échappe quand on croit le saisir et il ne reste plus qu’à essayer encore.
Il est seulement à regretter que BHL ne puisse pas s’empêcher de faire du BHL : il a de l’énergie et sans doute du courage, mais assurément pas de talent d’écriture… et de la morale un peu niaise à revendre : l’éternel manichéisme des justes contre les salauds ; on comprend qu’il ne veuille pas trop s’en prendre à Daniel Pearl, mais de là à en faire à ce point l’incarnation sur terre de l’innocence… On se prend à rêver de ce qu’aurait pu donner une matière première aussi fabuleuse sous la plume d’un grand écrivain.
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