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Le mariage réussi de Pennac et de Fante : prodigalité du folklore parisien et truculence des quartiers populaires à la Pennac, rigueur narrative et réalité des personnage à la Fante. L’ascension et la chute sur une année de Gaston, petite frappe vivant de vols et d’escroqueries diverses, qui prend un nouveau départ dans la vie le jour où il prend Marie-Pierre en stop sur le chemin de la Normandie.
Elle a 16 ans, encore mal dégrossie du sous-prolétariat du Havre dont elle veut s’échapper, elle est trop belle. Gaston a repéré le joyau et en tombe sévèrement amoureux. Il lui sort le grand jeu au Grand hôtel de Cabourg et la ramène avec lui dans son squat du faubourg Saint-Denis au dessus du bar Maurice (ça aurait pu être le Mauri7 bien que ce dernier soit tenu par des albanais mais en fait c’est plutôt vers la Gare du nord). Tant que Marie-Pierre est avec lui tout s’enchaîne parfaitement pour Gaston, qui se rêve en chef d’entreprise et compte recadrer peu à peu ses activités vers le secteur légal. Il organise un réseau de distribution pour écouler le contenu hifi de containers détournés par un flic ripoux du Havre et montre un véritable talent à la tâche. Il y a aussi quelques à-côtés, par exemple le vol d’un camion de viande à Rungis, parfaitement organisé et réussi.
La chute qu’on pressentait inévitable surviendra petit à petit : Gaston a du mal à gérer la pression, ses nouveaux amis respectables l’entraînent à partouzer au Cap d’Agde avec Marie-Pierre, il est rattrapé par des malfrats pour d’anciennes affaires et finalement les flics lui tombent dessus après que le grossiste du Havre s’est fait alpagué. Pendant la garde à vue les flics lui lisent le journal de Marie-Pierre, qui s’est fait attrapée à tout bout de champ par les relations de Gaston ; il craque et balance quelques affaires, du coup on le libère sous contrôle judiciaire et il atterrit finalement en gardien de parc. Touchant le fond il va rechercher Marie-Pierre mais il a perdu la main, il ne fait plus de thune et ils se retrouvent à faire des partouzes payés par une ancienne relation bien libidineuse. Supportant mal l’avilissement de Marie-Pierre recherché par ce sponsor, Gaston le bute, est arrêté trois jours après et rentre à Fleury, le cœur enfin en paix.
A mi-chemin entre la comptine pour enfant et le roman noir, âpre et doux, le plaisir de la lecture est fort et continu, porté par un style faussement négligé et virtuose (« Judas n’avait vendu que le Christ mec, c’est la femme que t’aimes ») et des personnages simples mais non dénués d’épaisseur. L’empathie qu’on éprouve pour Gaston est semblable à celle que provoque Bandini : le gars est loin d’être irréprochable mais il est cool, digne et fier. Bref c’est de la bonne.
lundi 7 novembre 2005
mardi 1 novembre 2005
L’horreur économique, Viviane Forrester, Paris, 1er novembre 2005
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Parcouru dans un RER, ce ridicule essai m’a été remis par mon grand-père (en me précisant que c’était lamentable) lors d’une fouille archéologique dans ses archives, et je comprends que ça dépare en effet toute bibliothèque, même bien caché tout au fond, et qu’on se refile la patate chaude. Je vais me charger moi-même de jeter cet objet à la poubelle, même s’il a l’apparence d’un livre.
Le rageant est que cette connasse a réussi son coup : on a parlé de son affligeante protestation, qui s’est beaucoup vendue. L’autre exploit est qu’elle réussit à tirer sur 200 pages fort mal écrites une idée unique et pauvre : on fait croire aux chômeurs qu’ils devraient travailler, en les culpabilisant au passage, alors qu’il n’y aura tout simplement plus jamais de travail pour eux et qu’il faut dépasser la notion de travail. En gros il faudrait que certains inutiles s’accommodent de leur inutilité. Et vas-y que je te sors les violons sur le sort fait aux pauvres et aux exclus victimes de la manigance des profiteurs. C’est indigne à gerber, sur le fond comme sur la forme, et ça ne mérite pas une ligne de plus.
Parcouru dans un RER, ce ridicule essai m’a été remis par mon grand-père (en me précisant que c’était lamentable) lors d’une fouille archéologique dans ses archives, et je comprends que ça dépare en effet toute bibliothèque, même bien caché tout au fond, et qu’on se refile la patate chaude. Je vais me charger moi-même de jeter cet objet à la poubelle, même s’il a l’apparence d’un livre.
Le rageant est que cette connasse a réussi son coup : on a parlé de son affligeante protestation, qui s’est beaucoup vendue. L’autre exploit est qu’elle réussit à tirer sur 200 pages fort mal écrites une idée unique et pauvre : on fait croire aux chômeurs qu’ils devraient travailler, en les culpabilisant au passage, alors qu’il n’y aura tout simplement plus jamais de travail pour eux et qu’il faut dépasser la notion de travail. En gros il faudrait que certains inutiles s’accommodent de leur inutilité. Et vas-y que je te sors les violons sur le sort fait aux pauvres et aux exclus victimes de la manigance des profiteurs. C’est indigne à gerber, sur le fond comme sur la forme, et ça ne mérite pas une ligne de plus.
Journal, Jules Renard, Paris, 1er novembre 2005
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Petite lecture anodine, ces extraits du journal que Jules Renard a tenu de 1887 à 1910, réunis par un certain Claude Barbousse, sont finalement sympathiques. Assez peu de traits d’esprit saillants (on se demande où Bouvard va pêcher ses citations) et un personnage finalement assez triste, parfois médiocre, dont la plus grande réussite semble avoir été son couple et son amour jamais démenti pour Marinette. Sa vie partagée entre six mois parisiens rue du Rocher à fréquenter le milieu littéraire et théâtral, et six mois à Chitry, village de la Nièvre dont son père était maire et dont il deviendra conseiller municipal, laisse pas mal de place au spleen et à l’ennui. Tourné de façon presque avant-gardiste vers l’introspection et le retour sur une enfance mal vécue (dont il tirera Poil de carotte en rebaptisant ses parents les Lepic), Renard se regarde le nombril sans retenue, mais après tout c’est bien l’objet d’un journal.
Qu’est-ce qu’on en retient ? Pas grand chose, passées la description amusante de la vie de l’époque et peut-être comme le note Barbousse dans son introduction les contradictions du bonhomme, citadin mais paysan, socialiste pacifiste mais pas totalement net sur les juifs, passablement conservateur et méprisant le suffrage universel, rêvant de frasques sexuels mais menant une vie de famille rangée… Cette personnalité contradictoire débouche sur un certain mal être, que la littérature permet de rendre pittoresque et suffisamment agréable pour valoir d’être vécu.
Petite lecture anodine, ces extraits du journal que Jules Renard a tenu de 1887 à 1910, réunis par un certain Claude Barbousse, sont finalement sympathiques. Assez peu de traits d’esprit saillants (on se demande où Bouvard va pêcher ses citations) et un personnage finalement assez triste, parfois médiocre, dont la plus grande réussite semble avoir été son couple et son amour jamais démenti pour Marinette. Sa vie partagée entre six mois parisiens rue du Rocher à fréquenter le milieu littéraire et théâtral, et six mois à Chitry, village de la Nièvre dont son père était maire et dont il deviendra conseiller municipal, laisse pas mal de place au spleen et à l’ennui. Tourné de façon presque avant-gardiste vers l’introspection et le retour sur une enfance mal vécue (dont il tirera Poil de carotte en rebaptisant ses parents les Lepic), Renard se regarde le nombril sans retenue, mais après tout c’est bien l’objet d’un journal.
Qu’est-ce qu’on en retient ? Pas grand chose, passées la description amusante de la vie de l’époque et peut-être comme le note Barbousse dans son introduction les contradictions du bonhomme, citadin mais paysan, socialiste pacifiste mais pas totalement net sur les juifs, passablement conservateur et méprisant le suffrage universel, rêvant de frasques sexuels mais menant une vie de famille rangée… Cette personnalité contradictoire débouche sur un certain mal être, que la littérature permet de rendre pittoresque et suffisamment agréable pour valoir d’être vécu.
jeudi 13 octobre 2005
Asiles de fous, Régis Jauffret, Paris, 13 octobre 2005
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Je ne me souvenais plus en commençant ce livre pourquoi je l’avais acheté. Sans doute avais-je dû lire une critique enthousiaste au moment de la rentrée littéraire, prétendant qu’on avait rarement analysée une rupture avec une telle finesse. Sans doute est-ce la curiosité de me souvenir de la raison de l’achat qui m’a fait en commencer la lecture. Quant à ce qui me l’a fait finir, je mets ça sur le compte de ma ramboïtude (il faut finir la mission) et sur les amusantes digressions de quelques lignes qui rythment cet insignifiant récit sur le modèle suivant : « la famille, porcherie ancestrale, et aujourd’hui entreprise de salaison ultramoderne, à la chaîne du froid jamais interrompue, jambon de père, tranché, daté, sous blister, tripes de maman, en bocaux, en barquettes, avec les produits frais à côté des yaourts, et moi le fils comme du gras arraché, en rade sur le bord de l’assiette, relégué dans la boite à ordures, abjecte villégiature auprès des kleenex, des trognons, des coquilles d’œufs de poules élevées en batterie, et consommés la veille avec du riz sauvage, multicolore, scintillant comme les pensionnaires des joailliers étendus dans leurs écrins, rêveurs, perdus dans un sommeil profond, mélancolique, pareils à ces mômes allongés dans les dortoirs dévorés du regard par des pions concupiscents comme ces clientes mûres, en arrêt devant les vitrines de la place Vendôme, imaginant le plaisir d’enfiler cette bague au solitaire rosé comme un champ de neige au soleil levant, ou de se parer de cette rivière de diamants bleus comme l’eau du bain dans lequel elles passent des après-midi entiers à feuilleter des magazines de décoration, ou à buller comme des carpes en buvant du café glacé et en fumant des joints mal roulés par leur bonne janséniste qui les dénonce en vain chaque jour au planton du commissariat de la rue Poncelet. »
Ce genre de phrase savoureuse ne masque pas le vide du propos, l’histoire de Damien, qui envoie son père signifier à sa petite amie Gisèle qu’il ne reviendra plus à l’appartement commun, cette dernière subissant en prime les sentences méchantes et rébarbatives de la maman, Solange. Ce maigre canevas est censé illustrer la thèse de l’auteur, selon laquelle toutes les familles sont des asiles de fous dont on ne peut se sauver qu’en coupant les ponts, pour échapper à l’amour obligatoire et impossible. La divagation du propos cherche à rendre la folie, de même que les changements de locuteur sans préavis, les quatre protagonistes se relayant pour exposer leur vision des scènes. Mais tout ça ne tient pas debout, ne prend pas corps, et cette folie fait finalement bien peu d’effets.
Une dernière citation pour la route : « Je ne lui en veux pas d’être un mec, on n’en veut pas aux ciels gris. »
Je ne me souvenais plus en commençant ce livre pourquoi je l’avais acheté. Sans doute avais-je dû lire une critique enthousiaste au moment de la rentrée littéraire, prétendant qu’on avait rarement analysée une rupture avec une telle finesse. Sans doute est-ce la curiosité de me souvenir de la raison de l’achat qui m’a fait en commencer la lecture. Quant à ce qui me l’a fait finir, je mets ça sur le compte de ma ramboïtude (il faut finir la mission) et sur les amusantes digressions de quelques lignes qui rythment cet insignifiant récit sur le modèle suivant : « la famille, porcherie ancestrale, et aujourd’hui entreprise de salaison ultramoderne, à la chaîne du froid jamais interrompue, jambon de père, tranché, daté, sous blister, tripes de maman, en bocaux, en barquettes, avec les produits frais à côté des yaourts, et moi le fils comme du gras arraché, en rade sur le bord de l’assiette, relégué dans la boite à ordures, abjecte villégiature auprès des kleenex, des trognons, des coquilles d’œufs de poules élevées en batterie, et consommés la veille avec du riz sauvage, multicolore, scintillant comme les pensionnaires des joailliers étendus dans leurs écrins, rêveurs, perdus dans un sommeil profond, mélancolique, pareils à ces mômes allongés dans les dortoirs dévorés du regard par des pions concupiscents comme ces clientes mûres, en arrêt devant les vitrines de la place Vendôme, imaginant le plaisir d’enfiler cette bague au solitaire rosé comme un champ de neige au soleil levant, ou de se parer de cette rivière de diamants bleus comme l’eau du bain dans lequel elles passent des après-midi entiers à feuilleter des magazines de décoration, ou à buller comme des carpes en buvant du café glacé et en fumant des joints mal roulés par leur bonne janséniste qui les dénonce en vain chaque jour au planton du commissariat de la rue Poncelet. »
Ce genre de phrase savoureuse ne masque pas le vide du propos, l’histoire de Damien, qui envoie son père signifier à sa petite amie Gisèle qu’il ne reviendra plus à l’appartement commun, cette dernière subissant en prime les sentences méchantes et rébarbatives de la maman, Solange. Ce maigre canevas est censé illustrer la thèse de l’auteur, selon laquelle toutes les familles sont des asiles de fous dont on ne peut se sauver qu’en coupant les ponts, pour échapper à l’amour obligatoire et impossible. La divagation du propos cherche à rendre la folie, de même que les changements de locuteur sans préavis, les quatre protagonistes se relayant pour exposer leur vision des scènes. Mais tout ça ne tient pas debout, ne prend pas corps, et cette folie fait finalement bien peu d’effets.
Une dernière citation pour la route : « Je ne lui en veux pas d’être un mec, on n’en veut pas aux ciels gris. »
vendredi 30 septembre 2005
Schopenhauer, philosophe de l’absurde, Clément Rosset, Carcassonne, 30 septembre 2005
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Achèverai-je un jour l’assommant Clausewitz ? À force d’entendre Houellebecq se répandre et invoquer Schopenhauer, l’excitation de lire le dernier Houellebecq m’a passé, remplacée par une curiosité pour Schopenhauer, que par ailleurs Beigbéder citait parmi les diaristes qui l’avaient inspiré. Renseignement pris, Le monde comme volonté et comme représentation n’a rien d’un journal (où l’on retrouve la dilettance qui fait tout le charme de Beigbéder) et tout d’un énorme pavé à faire pâlir un moins scolastique. J’ai donc opté pour le résumé vulgarisateur proposé par Clément Rosset et je m’en réjouis grandement. La lecture est plaisante en dépit de certains passages escarpés, l’analyse est élogieuse mais rigoureuse, concise mais complète, et ouvre de vastes perspectives.
Schopenhauer est un précurseur, de Nietzsche, de Freud et de Marx, sorte de créateur de l’anti-humanisme. Il a selon Clément Rosset fait preuve d’une grande maladresse de formulation et n’a pas su exploiter ses immenses intuitions, se situant en successeur de Kant alors qu’il en détruisait les préceptes fondamentaux. Son apport essentiel est celui d’une conception généalogique de la philosophie, qui revient à rechercher la motivation, ou le but poursuivi, par une idée ou plutôt par celui qui l’énonce ou celui qui l’adopte. S’en suivent deux constats majeurs :
1. Les liens de causalité avancés pour expliquer l’ordre des choses n’expliquent en fait jamais rien, pour la bonne raison qu’il n’y a pas de cause finale. L’imposture habituelle consiste à persuader ou à se persuader qu’en expliquant un bout on a fait le tour de la question alors que le mystère reste entier.
2. Cette satisfaction facile permet simplement à l’homme de limiter l’étonnement perpétuel qu’il devrait avoir de toute chose, d’où la mise à jour d’un subterfuge inconscient permettant de ne pas avoir à affronter l’absence de finalité du monde.
Cette « fonctionnalité » des raisonnements humains est la grande découverte, que le docteur Freud exploitera plus tard en citant nommément Schopenhauer sur certains points. J’étais d’ailleurs frappé par l’assertion de Schopenhauer selon laquelle la santé mentale d’un individu peut se jauger à sa mémoire, les choses qu’il oublie étant celles qu’il n’a pas la force d’affronter. J’ai du souci à me faire…
La pierre angulaire de Schopenhauer, qui rejoint la folie en ce qu’elle est un présupposé dont découle tout le reste, est que l’absence de finalité connaissable du monde devient une absence de finalité radicale : le mode n’a aucun sens, mais il a une unité profonde, manifeste dans son organisation. De là l’absurdité du monde : toute chose a une cause nécessaire, mais aucune raison ultime ne justifie l’ensemble. Dès lors pourquoi voulons-nous ? Pourquoi acceptons-nous ce jeu de dupes ? C’est le désir lui-même qui est absurde : nous savons que nous ne tirerons pas de satisfaction de sa réalisation, ou dans le meilleur des cas une satisfaction partielle et fugace, et nous mettons tout de même tout en œuvre pour nous plier à cet impératif incompréhensible, incarné par exemple de façon particulièrement accomplie dans le désir de procréation. Il nous faut bien reconnaître finalement que nous ne sommes pas plus libres qu’un arbre ou un caillou et que nous ne faisons comme eux qu’obéir à la Volonté, principe sans cause organisateur du monde. Nous croyons être libres parce que nous envisageons des possibilités, mais une seule de celles que nous envisageons est réellement possible. Là où nous croyons vouloir, nous ne faisons que nous soumettre à la Volonté. Ainsi Schopenhauer écrit dans son Essai sur le libre-arbitre : « Spinoza dit (épître 62) qu’une pierre lancée par quelqu’un dans l’espace, si elle était douée de conscience, pourrait s’imaginer qu’elle ne fait en cela qu’obéir à sa volonté. Moi j’ajoute que la pierre aurait raison. » La particularité de l’homme, c’est la connaissance des tendances qui l’agitent, mais cela ne signifie pas qu’il ait un pouvoir sur elles : « le caractère, c’est-à-dire la somme de toutes les volontés de la personne, est donc le lieu de la nécessité qui l’enchaîne au Vouloir. » C’est finalement l’individu que Schopenhauer remet en cause : pas de liberté, pas de devenir, mais l’éternel retour du même, par-delà la mort de chacun qui en quelque sorte est déjà advenue. C’est ici que l’on rejoint Houellebecq et sa passion pour le clonage, ou sa colère contre la douleur qui « va très au-delà de sa fonction de stimulus ».
Schopenhauer s’explique finalement par une colère contre l’inconnaissable, en réaction notamment contre Leibniz qui choisit face au même mystère de dormir tranquille. Passionnante dans sa radicalité, cette pensée reste totalement inétayée et fantasme l’inconnaissable à partir de l’hypothèse : et s’il n’y avait tout simplement rien ?
Achèverai-je un jour l’assommant Clausewitz ? À force d’entendre Houellebecq se répandre et invoquer Schopenhauer, l’excitation de lire le dernier Houellebecq m’a passé, remplacée par une curiosité pour Schopenhauer, que par ailleurs Beigbéder citait parmi les diaristes qui l’avaient inspiré. Renseignement pris, Le monde comme volonté et comme représentation n’a rien d’un journal (où l’on retrouve la dilettance qui fait tout le charme de Beigbéder) et tout d’un énorme pavé à faire pâlir un moins scolastique. J’ai donc opté pour le résumé vulgarisateur proposé par Clément Rosset et je m’en réjouis grandement. La lecture est plaisante en dépit de certains passages escarpés, l’analyse est élogieuse mais rigoureuse, concise mais complète, et ouvre de vastes perspectives.
Schopenhauer est un précurseur, de Nietzsche, de Freud et de Marx, sorte de créateur de l’anti-humanisme. Il a selon Clément Rosset fait preuve d’une grande maladresse de formulation et n’a pas su exploiter ses immenses intuitions, se situant en successeur de Kant alors qu’il en détruisait les préceptes fondamentaux. Son apport essentiel est celui d’une conception généalogique de la philosophie, qui revient à rechercher la motivation, ou le but poursuivi, par une idée ou plutôt par celui qui l’énonce ou celui qui l’adopte. S’en suivent deux constats majeurs :
1. Les liens de causalité avancés pour expliquer l’ordre des choses n’expliquent en fait jamais rien, pour la bonne raison qu’il n’y a pas de cause finale. L’imposture habituelle consiste à persuader ou à se persuader qu’en expliquant un bout on a fait le tour de la question alors que le mystère reste entier.
2. Cette satisfaction facile permet simplement à l’homme de limiter l’étonnement perpétuel qu’il devrait avoir de toute chose, d’où la mise à jour d’un subterfuge inconscient permettant de ne pas avoir à affronter l’absence de finalité du monde.
Cette « fonctionnalité » des raisonnements humains est la grande découverte, que le docteur Freud exploitera plus tard en citant nommément Schopenhauer sur certains points. J’étais d’ailleurs frappé par l’assertion de Schopenhauer selon laquelle la santé mentale d’un individu peut se jauger à sa mémoire, les choses qu’il oublie étant celles qu’il n’a pas la force d’affronter. J’ai du souci à me faire…
La pierre angulaire de Schopenhauer, qui rejoint la folie en ce qu’elle est un présupposé dont découle tout le reste, est que l’absence de finalité connaissable du monde devient une absence de finalité radicale : le mode n’a aucun sens, mais il a une unité profonde, manifeste dans son organisation. De là l’absurdité du monde : toute chose a une cause nécessaire, mais aucune raison ultime ne justifie l’ensemble. Dès lors pourquoi voulons-nous ? Pourquoi acceptons-nous ce jeu de dupes ? C’est le désir lui-même qui est absurde : nous savons que nous ne tirerons pas de satisfaction de sa réalisation, ou dans le meilleur des cas une satisfaction partielle et fugace, et nous mettons tout de même tout en œuvre pour nous plier à cet impératif incompréhensible, incarné par exemple de façon particulièrement accomplie dans le désir de procréation. Il nous faut bien reconnaître finalement que nous ne sommes pas plus libres qu’un arbre ou un caillou et que nous ne faisons comme eux qu’obéir à la Volonté, principe sans cause organisateur du monde. Nous croyons être libres parce que nous envisageons des possibilités, mais une seule de celles que nous envisageons est réellement possible. Là où nous croyons vouloir, nous ne faisons que nous soumettre à la Volonté. Ainsi Schopenhauer écrit dans son Essai sur le libre-arbitre : « Spinoza dit (épître 62) qu’une pierre lancée par quelqu’un dans l’espace, si elle était douée de conscience, pourrait s’imaginer qu’elle ne fait en cela qu’obéir à sa volonté. Moi j’ajoute que la pierre aurait raison. » La particularité de l’homme, c’est la connaissance des tendances qui l’agitent, mais cela ne signifie pas qu’il ait un pouvoir sur elles : « le caractère, c’est-à-dire la somme de toutes les volontés de la personne, est donc le lieu de la nécessité qui l’enchaîne au Vouloir. » C’est finalement l’individu que Schopenhauer remet en cause : pas de liberté, pas de devenir, mais l’éternel retour du même, par-delà la mort de chacun qui en quelque sorte est déjà advenue. C’est ici que l’on rejoint Houellebecq et sa passion pour le clonage, ou sa colère contre la douleur qui « va très au-delà de sa fonction de stimulus ».
Schopenhauer s’explique finalement par une colère contre l’inconnaissable, en réaction notamment contre Leibniz qui choisit face au même mystère de dormir tranquille. Passionnante dans sa radicalité, cette pensée reste totalement inétayée et fantasme l’inconnaissable à partir de l’hypothèse : et s’il n’y avait tout simplement rien ?
dimanche 18 septembre 2005
Les dépossédés, Robert Mc Liam Wilson et Donovan Wylie, La Réunion, 18 septembre 2005
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Nouvelle interruption de Clausewitz, qui freine décidément le rythme de lecture, pour un cas d’urgence : la parution d’un nouveau livre de Mc Liam Wilson, que je tiens pour un de mes héros contemporains (avec Betrand Cantat et Gabriel Heinze), sans être tout à fait sur qu’il y ait une raison à cela plus valable qu’une autre.
Il s’agit en fait d’un fond de tiroir, publié comme La douleur de Manfred en 1992 en Angleterre, quatre ans après Ripley Bogle et quatre ans avant Eurêka street, mais jamais traduit jusqu’ici. Et de fait l’auteur qualifie lui-même son livre d’échec, et au mieux de livre sur l’échec, et c’est effectivement un livre raté.
L’auteur et un jeune camarade photographe, Donovan Wylie, projettent une immersion dans la pauvreté à Londres, Glasgow et Belfast, afin de témoigner de ce qu’ils verront. Les photos de Donovan Wylie, certes mal rendues par le format et le grain de l’impression, me semblent à quelques exceptions prés d’une grande immaturité, marquée par une retenue exagérée qui étrangement ne masque pas un parti pris misérabiliste. On sent le jeune adulé un peu vite, qui s’est crû génial, et qui redescend dans la douleur avec ce projet. Mc Liam Wilson ne s’en tire pas beaucoup mieux. On sent qu’il a vécu des rencontres extraordinaires (tout comme Donovan Wylie), il en restitue avec brio certaines séquences, mais il s’empêtre aussi au passage dans des théories du complot, ou peu s’en faut, des incantations morales répétitives, des credo politiques des plus naïfs et en définitive un foutu bordel sans autre cohérence que le ressenti et le débordement de l’auteur tel qu’il a bien voulu se donner la peine de le gérer. Enfin, et peut-être surtout, l’échange entre les deux auteurs semble être tombé complètement à plat. Les photos ne collent pas au texte, ni inversement et, à mon avis, ni dans les sujets, ni dans la démarche. Wylie cherche un sujet difficile pour tester son talent, alors que Mc Liam Wilson semble essayer de se dégager de la culpabilité de sa réussite d’écrivain. Non que les deux ne soient pas sincères dans leur sentiment de révolte mais visiblement ils ne se sont pas mis d’accord sur la traduction artistique à lui donner et ne se sont sans doute pas suffisamment interrogé sur leur démarche.
Reste que la lecture de Mc Liam Wilson est toujours un grand plaisir. J’en aurais bien, malgré tous ces défauts, lu 200 pages de plus. Il y a ce goût particulier, une ironie omniprésente alliée au flegme britannique, souvent exprimée par des juxtapositions vocabulistiques incongrues et savoureuses.
Nouvelle interruption de Clausewitz, qui freine décidément le rythme de lecture, pour un cas d’urgence : la parution d’un nouveau livre de Mc Liam Wilson, que je tiens pour un de mes héros contemporains (avec Betrand Cantat et Gabriel Heinze), sans être tout à fait sur qu’il y ait une raison à cela plus valable qu’une autre.
Il s’agit en fait d’un fond de tiroir, publié comme La douleur de Manfred en 1992 en Angleterre, quatre ans après Ripley Bogle et quatre ans avant Eurêka street, mais jamais traduit jusqu’ici. Et de fait l’auteur qualifie lui-même son livre d’échec, et au mieux de livre sur l’échec, et c’est effectivement un livre raté.
L’auteur et un jeune camarade photographe, Donovan Wylie, projettent une immersion dans la pauvreté à Londres, Glasgow et Belfast, afin de témoigner de ce qu’ils verront. Les photos de Donovan Wylie, certes mal rendues par le format et le grain de l’impression, me semblent à quelques exceptions prés d’une grande immaturité, marquée par une retenue exagérée qui étrangement ne masque pas un parti pris misérabiliste. On sent le jeune adulé un peu vite, qui s’est crû génial, et qui redescend dans la douleur avec ce projet. Mc Liam Wilson ne s’en tire pas beaucoup mieux. On sent qu’il a vécu des rencontres extraordinaires (tout comme Donovan Wylie), il en restitue avec brio certaines séquences, mais il s’empêtre aussi au passage dans des théories du complot, ou peu s’en faut, des incantations morales répétitives, des credo politiques des plus naïfs et en définitive un foutu bordel sans autre cohérence que le ressenti et le débordement de l’auteur tel qu’il a bien voulu se donner la peine de le gérer. Enfin, et peut-être surtout, l’échange entre les deux auteurs semble être tombé complètement à plat. Les photos ne collent pas au texte, ni inversement et, à mon avis, ni dans les sujets, ni dans la démarche. Wylie cherche un sujet difficile pour tester son talent, alors que Mc Liam Wilson semble essayer de se dégager de la culpabilité de sa réussite d’écrivain. Non que les deux ne soient pas sincères dans leur sentiment de révolte mais visiblement ils ne se sont pas mis d’accord sur la traduction artistique à lui donner et ne se sont sans doute pas suffisamment interrogé sur leur démarche.
Reste que la lecture de Mc Liam Wilson est toujours un grand plaisir. J’en aurais bien, malgré tous ces défauts, lu 200 pages de plus. Il y a ce goût particulier, une ironie omniprésente alliée au flegme britannique, souvent exprimée par des juxtapositions vocabulistiques incongrues et savoureuses.
mercredi 10 août 2005
L’égoïste romantique, Frédéric Beigbeder, Caromb, 10 août 2005
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Livre commencé à l’envers, par une sieste lecture des soixante dernières pages par C., fort agréable… Finalement repris depuis le début ; au bord d’une piscine, difficile pour Clausewitz de rivaliser avec Beigbeder et ses plaisirs faciles.
Il s’agit du journal intime d’Oscar Dufrenne (alias FB) publié semaine après semaine dans VSD. On se doute que c’est en partie romancé, en partie seulement, d’ailleurs j’ai le vague souvenir d’être tombé sur ce journal dans VSD. La vie de Beigbeder est divertissante : excès nocturnes à base d’alcool, de drogue et de baise, mondanités au restaurant, bons mots entre amis snobs, visites express des night-clubs branchés de diverses capitales, inaugurations de night-clubs parisiens, jonglages littéraires, métaphysiques du couple, éblouissements de beauté, déprimes digestives, désastres amoureux, et tout ça avec pour seul mot d’ordre, « halte à la lourdeur ».
Le livre est à son image, léger, plein d’esprit, parfois brillant, souvent facile. A t-on le droit d’aimer ça ou est-ce salissant ? Moi j’aime bien le personnage et je prends son laxisme pour de la modestie, sans évacuer complètement l’éventualité d’une simple médiocrité. En tout cas c’est son livre le plus réussi, sans doute parce que la forme du journal est celle qui correspond le mieux à son talent de bavardage. Du coup je note les recommandations d’Oscar Dufrenne en la matière : Journal de Jules Renard et Kafka, Le monde comme volonté et représentation de Schopenhauer, Papiers collés de Perros et le Livre de l’intranquillité de Pessoa.
Livre commencé à l’envers, par une sieste lecture des soixante dernières pages par C., fort agréable… Finalement repris depuis le début ; au bord d’une piscine, difficile pour Clausewitz de rivaliser avec Beigbeder et ses plaisirs faciles.
Il s’agit du journal intime d’Oscar Dufrenne (alias FB) publié semaine après semaine dans VSD. On se doute que c’est en partie romancé, en partie seulement, d’ailleurs j’ai le vague souvenir d’être tombé sur ce journal dans VSD. La vie de Beigbeder est divertissante : excès nocturnes à base d’alcool, de drogue et de baise, mondanités au restaurant, bons mots entre amis snobs, visites express des night-clubs branchés de diverses capitales, inaugurations de night-clubs parisiens, jonglages littéraires, métaphysiques du couple, éblouissements de beauté, déprimes digestives, désastres amoureux, et tout ça avec pour seul mot d’ordre, « halte à la lourdeur ».
Le livre est à son image, léger, plein d’esprit, parfois brillant, souvent facile. A t-on le droit d’aimer ça ou est-ce salissant ? Moi j’aime bien le personnage et je prends son laxisme pour de la modestie, sans évacuer complètement l’éventualité d’une simple médiocrité. En tout cas c’est son livre le plus réussi, sans doute parce que la forme du journal est celle qui correspond le mieux à son talent de bavardage. Du coup je note les recommandations d’Oscar Dufrenne en la matière : Journal de Jules Renard et Kafka, Le monde comme volonté et représentation de Schopenhauer, Papiers collés de Perros et le Livre de l’intranquillité de Pessoa.
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