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« L’hiver de la vie, comme quelqu’un aurait dû dire, commence à la naissance. Les années les plus dures sont de un à quatre-vingt-dix ans. Après, ça va tout seul. »
Pour ce troisième et dernier volet de la Crucifixion, Miller traverse une période terrible d’abandon et de désespoir, avant de ressusciter dans l’euphorie du départ imminent pour Paris (où il vécut de 1930 à 1939, traversant semble t-il d’autres passages délicats : divorce d’avec Mona – June dans la vraie vie – en 1931 et clochardisation avant la publication du 1er Tropiques en 1934). Les choses commencent à se gâter lorsque Mona fait la rencontre de Stasia, une sauvageonne totalement barrée qui emménage avec eux. Il s’agit moins d’un ménage à trois (Stasia prétend toujours être vierge) que d’une concurrence exacerbée entre Miller et Stasia pour l’amour de Mona, qui bien sur les aime tous les deux autant.
Miller est peu à peu exclu et pète les câbles dans la cave qu’ils occupent à Brooklyn, pendant que les filles courent le Village à la recherche de pigeons. Pour finir elles embarquent sans prévenir pour Paris, plongeant Miller dans un isolement et un désespoir accablants : une nouvelle fois, retour chez les parents. C’est à ce moment que Miller conçoit le projet d’écrire son histoire avec Mona, ce qui semble avoir occupé l’intégralité de son œuvre. Évidemment il y a toujours un ou deux anges gardiens qui traînent et qui lui permettent d’endurer son malheur jusqu’à ce que le retour de Mona le ressuscite. Elle revient seule, s’étant disputée avec Stasia (Jean Kronski dans la vraie vie, qui se serait en fait lancée dans une relation avec Anaïs Nin – Anaïs Nin qui conte dans son journal quelques épisodes fougueux en compagnie de Miller, mais à une période bien plus tardive…). Tout s’inverse alors et le bonheur éclabousse tout le dernier tiers du livre : Miller pond son roman, Mona trouve parmi ses pigeons un type désireux de le publier ainsi qu’un superbe appartement à Brooklyn, et avec l’argent du livre ils s’en vont pour Paris. Fin de l’accouchement au forceps d’un écrivain.
Ni Plexus, ni Nexus ne retrouvent la fougue dévastatrice de Sexus, le plus factuel des trois. Miller a une tendance avérée aux divagations mystiques, ce qui n’est pas de mon goût car ça tourne toujours plus ou moins autour d’être soi-même… En général il commence un chapitre par un récit factuel, avant de dériver vers des considérations abstraites ou des références culturelles (avec notamment pour grand héros de ce 3ème tome Knut Hamsum, prix Nobel de littérature et collabo notoire lors de la 2nde guerre mondiale). Mais les trois tomes sont d’une qualité littéraire époustouflante : outre la richesse sémantique prodigieuse et la multiplication de références brillantes, Miller n’a pas son pareil pour imager son propos avec des associations saugrenues et drôles, qui si on les regarde à froid en décomposant chaque élément sont tout à fait absurdes, mais qui percutent puissamment si l’on s’en tient à leur viscérale force poétique : « Et ainsi, comme un concerto de piano pour la main gauche, la journée glissait » ; « Isaac Poussière, né de la poussière et qui retourne à la poussière. De la poussière à la poussière. Ajoutez un codicille en faveur du bon vieux temps. » Il faut mentionner la passion de Miller pour tout ce qui est juif (ce qu’est Mona bien qu’elle s’en défende), en particulier le mysticisme, l’érudition et le goût de l’argutie. D’ailleurs tous les juifs qu’il croise le prennent pour l’un des leurs. Est-ce de l’antisémitisme refoulé ou un snobisme chic ?
Un petit extrait de pur Miller pour finir, parmi les dernières lignes de la Crucifixion donc sans doute écrites vers 1959 à Big Sur : « N’était-elle pas ouverte à tous, cette terre bénie de la liberté (à l’exception bien sur des peaux rouges, des peaux noires et des ventres jaunes d’Asie). C’est dans ces dispositions d’esprit que mes Grosspapas et mes Grosmamas étaient venus. Le grand voyage vers la terre promise. Windjammers. Trois mois en mer, avec la dysenterie, le beri-beri, les poux, les morpions, la rage, la fièvre jaune, la malaria et autres délices de ce genre de croisières. Ils avaient trouvé la vie à leur goût, ici, en Amérique, mes ancêtres, bien que, dans leurs efforts pour garder l’âme chevillée au corps, ils aient succombé avant l’âge. (Mais leurs tombes sont encore en bon état). »
lundi 22 janvier 2007
Allah n’est pas obligé, Ahmadou Kourouma, Paris, 22 janvier 2007
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« Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ses choses ici bas. » C’est le refrain de cette ballade tragique, ponctuée de « Faforo (bangala du père) ! » et de « Gnamokodé (bâtard de bâtardise) ! », qui voit l’enfant soldat Birahima errer en compagnie du Grigriman Yacouba à travers les guerres tribales du Liberia et de la Sierra Leone, à la recherche de sa tante Mahan qui a été désignée pour l’éduquer à la mort de sa mère.
C’est un livre d’enfant, sur le mode de L’attrape-cœur ou de La vie devant soi, qui narre avec naïveté et fatalité trois années d’une litanie d’atrocités, avec en prime une ambition polyglotte très réussie dans la mise en œuvre (la traduction ou la définition des mots français français, français d’Afrique ou pidgin est indiquée entre parenthèse directement dans le texte) mais sans trouver vraiment de fondement dans le personnage de Birahima (sauf qu’il a hérité de dictionnaires). Tout comme les récits et analyses politiques sont bons mais surprenants dans la bouche d’un enfant soldat.
Le récit est répétitif et lancinant, des phrases similaires revenant autant de fois que les mêmes situations se présentent : « Le camp militaire était limité par des crânes humains portés par des pieux. Ça c’est la guerre tribale qui veut ça. » La galerie de portraits des chefs de bande rencontrés est d’une grande constance dans le sadisme et la folie paranoïaque et sanguinaire, avec peut-être une mention spéciale pour Foday Sankoh, le chef des RUF de Sierra Leone, qui projeta de couper les mains de tous les citoyens (« manches courtes » ou « manches longues » selon l’inspiration) pour empêcher la tenue d’élections démocratiques ou encore imposait aux enfants désireux de devenir enfants soldats (poste envié pour la bouffe, la drogue et parfois même le salaire) de commencer par tuer leurs propres parents pour prouver leur loyauté. Les oraisons funèbres d’enfants soldats se suivent et se ressemblent. La crédulité des Africains et leur docilité vis-à-vis de chefs ne respectant aucun principe sont atterrantes et Kourouma a le grand mérite de ne pas les édulcorer. Seul Birahima semble douter (ponctuellement) de l’efficacité des grigris anti-balles… Birahima qui d’ailleurs passe sous silence ses propres turpitudes, comme s’il n’avait aucune conscience de ses actes d’enfant soldat…
« Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ses choses ici bas. » C’est le refrain de cette ballade tragique, ponctuée de « Faforo (bangala du père) ! » et de « Gnamokodé (bâtard de bâtardise) ! », qui voit l’enfant soldat Birahima errer en compagnie du Grigriman Yacouba à travers les guerres tribales du Liberia et de la Sierra Leone, à la recherche de sa tante Mahan qui a été désignée pour l’éduquer à la mort de sa mère.
C’est un livre d’enfant, sur le mode de L’attrape-cœur ou de La vie devant soi, qui narre avec naïveté et fatalité trois années d’une litanie d’atrocités, avec en prime une ambition polyglotte très réussie dans la mise en œuvre (la traduction ou la définition des mots français français, français d’Afrique ou pidgin est indiquée entre parenthèse directement dans le texte) mais sans trouver vraiment de fondement dans le personnage de Birahima (sauf qu’il a hérité de dictionnaires). Tout comme les récits et analyses politiques sont bons mais surprenants dans la bouche d’un enfant soldat.
Le récit est répétitif et lancinant, des phrases similaires revenant autant de fois que les mêmes situations se présentent : « Le camp militaire était limité par des crânes humains portés par des pieux. Ça c’est la guerre tribale qui veut ça. » La galerie de portraits des chefs de bande rencontrés est d’une grande constance dans le sadisme et la folie paranoïaque et sanguinaire, avec peut-être une mention spéciale pour Foday Sankoh, le chef des RUF de Sierra Leone, qui projeta de couper les mains de tous les citoyens (« manches courtes » ou « manches longues » selon l’inspiration) pour empêcher la tenue d’élections démocratiques ou encore imposait aux enfants désireux de devenir enfants soldats (poste envié pour la bouffe, la drogue et parfois même le salaire) de commencer par tuer leurs propres parents pour prouver leur loyauté. Les oraisons funèbres d’enfants soldats se suivent et se ressemblent. La crédulité des Africains et leur docilité vis-à-vis de chefs ne respectant aucun principe sont atterrantes et Kourouma a le grand mérite de ne pas les édulcorer. Seul Birahima semble douter (ponctuellement) de l’efficacité des grigris anti-balles… Birahima qui d’ailleurs passe sous silence ses propres turpitudes, comme s’il n’avait aucune conscience de ses actes d’enfant soldat…
dimanche 7 janvier 2007
Plexus, Henry Miller, Paris, 7 janvier 2007
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« Et si l’on me demandait : As-tu joui de ton séjour sur terre ?, je répondrais : « Ma vie n’a été qu’une longue crucifixion en rose. »
La suite des aventures du monstre Miller est nettement moins jubilatoire que la crucifixion 1ère époque, ne serait-ce qu’en raison de l’absence complète d’épisodes obscènes, le sexe se résumant à de furtives allusions quand c’était une des matières prépondérantes du bien nommé Sexus. Sans doute le décalage de 13 années entre la rédaction des deux tomes n’y est pas pour rien.
Plexus relate les difficultés matérielles du couple Mona / Val, elle travaillant (c’est-à-dire faisant la serveuse ou l’entraîneuse et recevant des subsides de ses admirateurs par des procédés sur lesquels Miller préfère ne pas trop se pencher), lui bullant à de rares exceptions pour se concentrer sur l’écriture ou l’attente de l’écriture. Toujours au gré des rencontres et des opportunités, Mona et Val se font marchands de petits poèmes, vendeurs ambulants de bonbons, tenanciers d’un speakeasy éphémère à leur domicile. Val finit en vendeur d’encyclopédie au porte à porte, non sans avoir préalablement refusé des offres mirobolantes dans la publicité ou certaines publications.
Ils sont contraints à certains moments de retourner vivre chacun chez leurs parents, ceux de Miller se montrant légitimement soucieux d’avoir chez eux leur grand fils de 34 ans, deux fois marié et père d’une petite fille. Cette Crucifixion en rose est avant tout une leçon de persévérance pour les artistes en herbe dont le talent tarde à être reconnu. Du moins non c’est avant tout un beau morceau de littérature. Les allers-retours chronologiques sont un peu systématiques (Miller tombe sur un type dans la rue et l’on sait qu’on va en prendre pour 15 pages du récit de leurs frasques communes à l’adolescence) mais permettent aussi une respiration agréable. Sur le plan intellectuel, Miller fait feu de tout bois et multiplie les références, en particulier à ses quatre cavaliers de l’apocalypse que sont Nietzsche l’iconoclaste, Dostoïevski le grand inquisiteur (c’est chic d’avoir un écrivain russe pour mentor, si l’on pense au culte de Mc Liam Wilson pour Tolstoï), Elie Faure le magicien et Oswald Spengler (auteur du Déclin de l’occident) le bâtisseur de schémas. Il invoque également nombre de figures plus obscures mais prometteuses comme John Brown (idéaliste révolutionnaire américain précurseur de la lutte contre l’esclavage), Gilles de Rais (compagnon de Jeanne d’Arc et par ailleurs meurtrier violeur en très grande série) et une multitude d’autres. Sa culture absolument encyclopédique semble confirmer la supposition de Miller selon laquelle 2 à 3 heures de lecture quotidiennes tout au long de sa vie devraient permettre de mourir en ayant lu toutes les choses importantes. À noter enfin quelques passages franchement ennuyeux, en particulier les récits de rêves et la fin ésotérique consacrée à l’apologie d’Oswald Spengler, qui fait suite aux visions prophétiques d’un certain Claude : on se croirait dans Hermann Hesse, quelle horreur (il est d’ailleurs cité fort à propos par Miller) !
« Et si l’on me demandait : As-tu joui de ton séjour sur terre ?, je répondrais : « Ma vie n’a été qu’une longue crucifixion en rose. »
La suite des aventures du monstre Miller est nettement moins jubilatoire que la crucifixion 1ère époque, ne serait-ce qu’en raison de l’absence complète d’épisodes obscènes, le sexe se résumant à de furtives allusions quand c’était une des matières prépondérantes du bien nommé Sexus. Sans doute le décalage de 13 années entre la rédaction des deux tomes n’y est pas pour rien.
Plexus relate les difficultés matérielles du couple Mona / Val, elle travaillant (c’est-à-dire faisant la serveuse ou l’entraîneuse et recevant des subsides de ses admirateurs par des procédés sur lesquels Miller préfère ne pas trop se pencher), lui bullant à de rares exceptions pour se concentrer sur l’écriture ou l’attente de l’écriture. Toujours au gré des rencontres et des opportunités, Mona et Val se font marchands de petits poèmes, vendeurs ambulants de bonbons, tenanciers d’un speakeasy éphémère à leur domicile. Val finit en vendeur d’encyclopédie au porte à porte, non sans avoir préalablement refusé des offres mirobolantes dans la publicité ou certaines publications.
Ils sont contraints à certains moments de retourner vivre chacun chez leurs parents, ceux de Miller se montrant légitimement soucieux d’avoir chez eux leur grand fils de 34 ans, deux fois marié et père d’une petite fille. Cette Crucifixion en rose est avant tout une leçon de persévérance pour les artistes en herbe dont le talent tarde à être reconnu. Du moins non c’est avant tout un beau morceau de littérature. Les allers-retours chronologiques sont un peu systématiques (Miller tombe sur un type dans la rue et l’on sait qu’on va en prendre pour 15 pages du récit de leurs frasques communes à l’adolescence) mais permettent aussi une respiration agréable. Sur le plan intellectuel, Miller fait feu de tout bois et multiplie les références, en particulier à ses quatre cavaliers de l’apocalypse que sont Nietzsche l’iconoclaste, Dostoïevski le grand inquisiteur (c’est chic d’avoir un écrivain russe pour mentor, si l’on pense au culte de Mc Liam Wilson pour Tolstoï), Elie Faure le magicien et Oswald Spengler (auteur du Déclin de l’occident) le bâtisseur de schémas. Il invoque également nombre de figures plus obscures mais prometteuses comme John Brown (idéaliste révolutionnaire américain précurseur de la lutte contre l’esclavage), Gilles de Rais (compagnon de Jeanne d’Arc et par ailleurs meurtrier violeur en très grande série) et une multitude d’autres. Sa culture absolument encyclopédique semble confirmer la supposition de Miller selon laquelle 2 à 3 heures de lecture quotidiennes tout au long de sa vie devraient permettre de mourir en ayant lu toutes les choses importantes. À noter enfin quelques passages franchement ennuyeux, en particulier les récits de rêves et la fin ésotérique consacrée à l’apologie d’Oswald Spengler, qui fait suite aux visions prophétiques d’un certain Claude : on se croirait dans Hermann Hesse, quelle horreur (il est d’ailleurs cité fort à propos par Miller) !
samedi 16 décembre 2006
Les Tongs ? C’est pas le pied, anonyme, Paris, 16 décembre 2006
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La sœur de P. a écrit un petit texte sur sa tentative avortée d’intégrer le département publicité d’une boite coréenne à Seoul, et fantasme sur sa publication éventuelle. Sur ma demande, elle me l’envoie et attend mon avis. Et bien… disons tout net que ça n’a aucune chance d’être publié, et le simple fait qu’elle s’interroge sur ce point laisse songeur sur la capacité d’autoévaluation d’un écrivain débutant.
Le démarrage est catastrophique ; non seulement un lecteur de maison d’édition ne passerait pas me semble t-il la 3ème ligne mais une simple maîtresse d’école en serait horrifiée. Ça s’améliore nettement au bout d’un moment, avec un ton pubard agressif qui a son charme et pas mal de trouvailles, notamment le chef clapette et les Tongs (les Coréens). La critique systématique et universelle est plutôt drôle, même si on est parfois pas loin du racisme, ça a au moins le mérite d’être incorrect et du moment que les Ricains, les Anglais et les Français en prennent aussi pour leur grade…
Au final, ça pourrait être le tout début de quelque chose parce qu’il y a un ton et pas mal de matière, mais il faudrait voir à se mettre au boulot. L’auteur n’a pas l’air du genre perfectionniste ; elle semble dans une sorte de culte du 1er jet qui viserait à préserver le ton spontané, mais je pense qu’elle gagnerait beaucoup à reprendre son texte de A à Z, à le réorganiser avec beaucoup plus de rigueur, et à l’étoffer : pourquoi part-elle en Corée, à la suite de quels déboires, dans quelle entreprise ? On ne comprend rien de tout ça pour l’instant. Pour que ce soit publiable, il faudrait sans doute développer quelques personnages récurrents qui tiendraient lieu de fil rouge, développer les aspects plus personnels, densifier les analyses et considérations d’ordre général, peut-être mettre en scène le récit en l’adressant à quelqu’un… Bref un sacré taffe, mais qui fait envie. Pour moi ce serait la partie plaisante (structurer, étoffer, réécrire), le plus dur étant fait quand on a un sujet et un ton. C’est du moins ce qu’il me semble du haut de ma complète inexpérience s’agissant d’écrire un texte littéraire de plus de deux pages.
La sœur de P. a écrit un petit texte sur sa tentative avortée d’intégrer le département publicité d’une boite coréenne à Seoul, et fantasme sur sa publication éventuelle. Sur ma demande, elle me l’envoie et attend mon avis. Et bien… disons tout net que ça n’a aucune chance d’être publié, et le simple fait qu’elle s’interroge sur ce point laisse songeur sur la capacité d’autoévaluation d’un écrivain débutant.
Le démarrage est catastrophique ; non seulement un lecteur de maison d’édition ne passerait pas me semble t-il la 3ème ligne mais une simple maîtresse d’école en serait horrifiée. Ça s’améliore nettement au bout d’un moment, avec un ton pubard agressif qui a son charme et pas mal de trouvailles, notamment le chef clapette et les Tongs (les Coréens). La critique systématique et universelle est plutôt drôle, même si on est parfois pas loin du racisme, ça a au moins le mérite d’être incorrect et du moment que les Ricains, les Anglais et les Français en prennent aussi pour leur grade…
Au final, ça pourrait être le tout début de quelque chose parce qu’il y a un ton et pas mal de matière, mais il faudrait voir à se mettre au boulot. L’auteur n’a pas l’air du genre perfectionniste ; elle semble dans une sorte de culte du 1er jet qui viserait à préserver le ton spontané, mais je pense qu’elle gagnerait beaucoup à reprendre son texte de A à Z, à le réorganiser avec beaucoup plus de rigueur, et à l’étoffer : pourquoi part-elle en Corée, à la suite de quels déboires, dans quelle entreprise ? On ne comprend rien de tout ça pour l’instant. Pour que ce soit publiable, il faudrait sans doute développer quelques personnages récurrents qui tiendraient lieu de fil rouge, développer les aspects plus personnels, densifier les analyses et considérations d’ordre général, peut-être mettre en scène le récit en l’adressant à quelqu’un… Bref un sacré taffe, mais qui fait envie. Pour moi ce serait la partie plaisante (structurer, étoffer, réécrire), le plus dur étant fait quand on a un sujet et un ton. C’est du moins ce qu’il me semble du haut de ma complète inexpérience s’agissant d’écrire un texte littéraire de plus de deux pages.
jeudi 14 décembre 2006
Sexus, Henry Miller, Paris, 14 décembre 2006
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Premier tome de la Crucifixion en rose, l’autobiographie épaisse de Henry Miller, Sexus relate la période allant de la rencontre de Mara jusqu’au mariage avec Mona (la même personne rebaptisée en cours de route) avec quelques sauts en avant ou en arrière dans le temps, au gré des rencontres. Toute l’existence de Miller semble se dérouler au gré des rencontres, en suivant les envies qui viennent sans jamais laisser s’interposer la moindre limite morale.
À cette époque (1924), Miller a 33 ans, un poste enviable de DRH à la compagnie cosmodémonique des télégraphes et met peu à peu au clou son fantasme d’écriture. Il hait sa femme Maude avec application, semble ignorer sa petite fille (ou refuse d’en parler par pudeur ?), pochetronne et baisouille au gré des rencontres. Un soir au dancing il tombe sur Mara, une entraîneuse, et tombe raide amoureux. Mystérieuse mythomane comme lui toujours à court d’argent, elle semble pouvoir faire contrepoids à son inconséquence par une folie encore plus radicale. Miller divorce, ce qui sonne le démarrage d’une vie sexuelle d’une intensité totalement inédite avec Maude, sans que cela remette une seconde en question l’amour viscéral qu’il porte à Mara (devenue Mona alors que lui devient Val). Ils emménagent ensemble à Brooklyn dans une location hors de prix en empruntant tout ce qu’ils peuvent et se marient. L’épisode finit en légère dérive mentale à la fin de la journée du mariage.
Ici on a clairement affaire à un monstre : de littérature, d’égoïsme, de franchise, de liberté, de frime et de luxure. Le genre qui peut pas croiser une femme désirable sans l’emmancher et qui procure (ou croît procurer) 14 orgasmes à toutes celles qu’il honore de son pénis des plus réactifs. Le style est phénoménal, jubilatoire, avec des cascades d’images percutantes et incroyablement originales. Il n’a pas son pareil pour provoquer des triques violentes dans le métro, dont l’ingrédient excitant est clairement la transgression. Rien ne le fait reculer : baiser la femme d’un copain, son ex-épouse effondrée, la voisine adolescente, une Irlandaise moche en retour de cuite. Miller ne se sent tenu à aucun engagement vis-à-vis de qui que ce soit, fusse Mona. Il n’éprouve aucune culpabilité pour son absence de tristesse le jour où elle tente de se suicider au moment où il était en pleine fornication avec Maude, n’a aucune intention de payer les pensions alimentaires (alors même qu’il demande à payer double au tribunal). Il ne prétend pas à la vertu, ni à aucune fiabilité, et ce sans malignité (sauf exception ludique). Cet individualisme radical choque encore le lecteur de 2006 alors que le récit date de 1939 et relate des faits de 1924, si du moins le lecteur, pourtant prévenu, a la crédulité de croire sur parole les vantardises de l’auteur. Miller est enfin un monstre de bavardage qui dure plaisamment et brillamment cinq pages, multipliant les anecdotes à l’énergie, là où l’écrivain moyen semblerait s’appesantir au bout d’un paragraphe. Quelques longueurs psychédéliques auraient pu être élaguées, mais au plus une centaine de pages sur les quelques 650 de ce premier tome. Reste à tenir le rythme sur le millier qui suit.
Premier tome de la Crucifixion en rose, l’autobiographie épaisse de Henry Miller, Sexus relate la période allant de la rencontre de Mara jusqu’au mariage avec Mona (la même personne rebaptisée en cours de route) avec quelques sauts en avant ou en arrière dans le temps, au gré des rencontres. Toute l’existence de Miller semble se dérouler au gré des rencontres, en suivant les envies qui viennent sans jamais laisser s’interposer la moindre limite morale.
À cette époque (1924), Miller a 33 ans, un poste enviable de DRH à la compagnie cosmodémonique des télégraphes et met peu à peu au clou son fantasme d’écriture. Il hait sa femme Maude avec application, semble ignorer sa petite fille (ou refuse d’en parler par pudeur ?), pochetronne et baisouille au gré des rencontres. Un soir au dancing il tombe sur Mara, une entraîneuse, et tombe raide amoureux. Mystérieuse mythomane comme lui toujours à court d’argent, elle semble pouvoir faire contrepoids à son inconséquence par une folie encore plus radicale. Miller divorce, ce qui sonne le démarrage d’une vie sexuelle d’une intensité totalement inédite avec Maude, sans que cela remette une seconde en question l’amour viscéral qu’il porte à Mara (devenue Mona alors que lui devient Val). Ils emménagent ensemble à Brooklyn dans une location hors de prix en empruntant tout ce qu’ils peuvent et se marient. L’épisode finit en légère dérive mentale à la fin de la journée du mariage.
Ici on a clairement affaire à un monstre : de littérature, d’égoïsme, de franchise, de liberté, de frime et de luxure. Le genre qui peut pas croiser une femme désirable sans l’emmancher et qui procure (ou croît procurer) 14 orgasmes à toutes celles qu’il honore de son pénis des plus réactifs. Le style est phénoménal, jubilatoire, avec des cascades d’images percutantes et incroyablement originales. Il n’a pas son pareil pour provoquer des triques violentes dans le métro, dont l’ingrédient excitant est clairement la transgression. Rien ne le fait reculer : baiser la femme d’un copain, son ex-épouse effondrée, la voisine adolescente, une Irlandaise moche en retour de cuite. Miller ne se sent tenu à aucun engagement vis-à-vis de qui que ce soit, fusse Mona. Il n’éprouve aucune culpabilité pour son absence de tristesse le jour où elle tente de se suicider au moment où il était en pleine fornication avec Maude, n’a aucune intention de payer les pensions alimentaires (alors même qu’il demande à payer double au tribunal). Il ne prétend pas à la vertu, ni à aucune fiabilité, et ce sans malignité (sauf exception ludique). Cet individualisme radical choque encore le lecteur de 2006 alors que le récit date de 1939 et relate des faits de 1924, si du moins le lecteur, pourtant prévenu, a la crédulité de croire sur parole les vantardises de l’auteur. Miller est enfin un monstre de bavardage qui dure plaisamment et brillamment cinq pages, multipliant les anecdotes à l’énergie, là où l’écrivain moyen semblerait s’appesantir au bout d’un paragraphe. Quelques longueurs psychédéliques auraient pu être élaguées, mais au plus une centaine de pages sur les quelques 650 de ce premier tome. Reste à tenir le rythme sur le millier qui suit.
dimanche 19 novembre 2006
L’ère du vide, Gilles Lipovetsky, Paris, 19 novembre 2006
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Trouvé par bonheur chez le même bouquiniste bruxellois que le Baudrillard, avec lequel des analogies existent (même année de publication, même ambition de décryptage, en particulier de 68 même si Lipovetsky réfute nommément Baudrillard, accusé de voir une rupture dans le post modernisme là où Lipovestky décèle une continuité), ce livre est une vieille connaissance dont les thèses exposées dans un de mes manuels scolaires m’avaient profondément marqué. La lecture in extenso en confirme tout l’intérêt.
Il est surprenant que l’auteur de cette somme soit toujours méconnu 23 ans après sa publication. Peut-être n’est-ce pas totalement génial, ou pas totalement révolutionnaire ? Peut-être reste t-il trop dans le constat sans préconiser aucune modalité de sortie de crise ? Peut-être ne fait-il que présenter ou reprendre les thèses d’autres penseurs ? Toujours est-il qu’il touche juste en dépit d’un style parfois pesant (ou daté) et que tous les auteurs qu’il cite et dont il expose les thèses avec brio, alors qu’elles sont souvent en 1983 de publication récente, sont ceux qui ont traversé le temps et semblent avoir gagné en reconnaissance (difficile cependant se savoir précisément ce qu’il en était déjà à l’époque…).
Par exemple la présentation de Daniel Bell est limpide. Il dessine dans Les contradictions culturelles du capitalisme une incohérence endogène du système capitaliste qui se mord la queue à la façon de la contradiction marxiste. Les logiques de production (reposant sur l’ascétisme protestant) sont inconciliables avec celles de consommation (nécessitant un hédonisme sans entrave morale, autorisé par la libération de 68) : seul un retour au puritanisme permettra selon Daniel Bell une sortie de crise. La synthèse de Durkheim en 10 lignes est elle aussi frappante : le suicide était initialement un acte de forte intégration sociale, typique des sociétés holistes (dans lesquelles le collectif prime sur l’individuel) et son essor au 19ème siècle correspond au moment où il devient un acte égoïste, c’est-à-dire pour Durkheim pathologique, donc évitable. Il en arrivait à pronostiquer un recul des suicides, ce que les faits n’ont pas forcément contredit, même si les tentatives de suicides se multiplient.
La thèse de Lipovetsky est que nous vivons aujourd’hui l’ère de l’individualisme narcissique, qui poursuit et amplifie la 1ère étape de libération de l’individu mise en œuvre avec le modernisme. L’avènement de la consommation de masse à partir des années 20 marque la mise en place d’un contrôle social d’un type nouveau, fonctionnant à la séduction sur le mode du self service, avec pour impératif d’être soi-même. La conquête de l’identité personnelle passe par l’acceptation de tous les comportements qui deviennent également recevables, perfectionnant en cela le jeu de l’égalité mais conduisant également à la banalisation rapide de toute nouveauté et nivelant inexorablement les valeurs. « L’inflation psy » résulte à la fois de cette responsabilisation des choix de consommation à opérer en permanence qui vont de pair avec l’introspection, et de la nécessité de devoir expliquer et assumer son identité, conduisant inéluctablement à un ensemble flou et banalisé. « Freud ne s’y trompait pas qui, dans un texte célèbre, se comparait à Copernic et Darwin, pour avoir infligé l’un des trois grands démentis à la mégalomanie humaine. »
L’hédonisme narcissique permet de résoudre un certain nombre de conflits, d’accroître l’autonomie et de réduire les violences, mais il génère d’autres tensions : « plus la société s’humanise, plus s’étend le sentiment d’anonymat ; plus il y a d’indulgence et de tolérance, plus le manque de confiance en soi s’accroît ; plus les mœurs se libéralisent, plus le sentiment de vide gagne ; plus la consommation et le dialogue s’institutionnalisent, plus les individus se sentent seuls, en mal de contact ; plus le bien-être croît, plus la dépression l’emporte. »
Sans en faire une explication exhaustive et systématique des tendances sociales (subtilité qui est peut-être une des raisons de l’insuccès relatif du livre), Lipovestky voit dans le « procès de personnalisation » ou la conquête de l’identité personnelle, la grande force à l’œuvre dans les changements profonds qui constituent le post modernisme. Desserrer la contrainte disciplinaire a pour prix l’atomisation de la société, décrisper les différences passe par le nivellement des valeurs (la « désubstancialisation »). « Loin d’être un agent de mystification et de passivité, la séduction est destruction cool du social ».
Le problème avec Lipovetsky, c’est que l’on a beau acquiescer sans hésitation à ses démonstrations, on n’en est pas plus avancé à la fin. Serait-ce le signe qu’il enfonce, avec élégance, des portes ouvertes ?
Trouvé par bonheur chez le même bouquiniste bruxellois que le Baudrillard, avec lequel des analogies existent (même année de publication, même ambition de décryptage, en particulier de 68 même si Lipovetsky réfute nommément Baudrillard, accusé de voir une rupture dans le post modernisme là où Lipovestky décèle une continuité), ce livre est une vieille connaissance dont les thèses exposées dans un de mes manuels scolaires m’avaient profondément marqué. La lecture in extenso en confirme tout l’intérêt.
Il est surprenant que l’auteur de cette somme soit toujours méconnu 23 ans après sa publication. Peut-être n’est-ce pas totalement génial, ou pas totalement révolutionnaire ? Peut-être reste t-il trop dans le constat sans préconiser aucune modalité de sortie de crise ? Peut-être ne fait-il que présenter ou reprendre les thèses d’autres penseurs ? Toujours est-il qu’il touche juste en dépit d’un style parfois pesant (ou daté) et que tous les auteurs qu’il cite et dont il expose les thèses avec brio, alors qu’elles sont souvent en 1983 de publication récente, sont ceux qui ont traversé le temps et semblent avoir gagné en reconnaissance (difficile cependant se savoir précisément ce qu’il en était déjà à l’époque…).
Par exemple la présentation de Daniel Bell est limpide. Il dessine dans Les contradictions culturelles du capitalisme une incohérence endogène du système capitaliste qui se mord la queue à la façon de la contradiction marxiste. Les logiques de production (reposant sur l’ascétisme protestant) sont inconciliables avec celles de consommation (nécessitant un hédonisme sans entrave morale, autorisé par la libération de 68) : seul un retour au puritanisme permettra selon Daniel Bell une sortie de crise. La synthèse de Durkheim en 10 lignes est elle aussi frappante : le suicide était initialement un acte de forte intégration sociale, typique des sociétés holistes (dans lesquelles le collectif prime sur l’individuel) et son essor au 19ème siècle correspond au moment où il devient un acte égoïste, c’est-à-dire pour Durkheim pathologique, donc évitable. Il en arrivait à pronostiquer un recul des suicides, ce que les faits n’ont pas forcément contredit, même si les tentatives de suicides se multiplient.
La thèse de Lipovetsky est que nous vivons aujourd’hui l’ère de l’individualisme narcissique, qui poursuit et amplifie la 1ère étape de libération de l’individu mise en œuvre avec le modernisme. L’avènement de la consommation de masse à partir des années 20 marque la mise en place d’un contrôle social d’un type nouveau, fonctionnant à la séduction sur le mode du self service, avec pour impératif d’être soi-même. La conquête de l’identité personnelle passe par l’acceptation de tous les comportements qui deviennent également recevables, perfectionnant en cela le jeu de l’égalité mais conduisant également à la banalisation rapide de toute nouveauté et nivelant inexorablement les valeurs. « L’inflation psy » résulte à la fois de cette responsabilisation des choix de consommation à opérer en permanence qui vont de pair avec l’introspection, et de la nécessité de devoir expliquer et assumer son identité, conduisant inéluctablement à un ensemble flou et banalisé. « Freud ne s’y trompait pas qui, dans un texte célèbre, se comparait à Copernic et Darwin, pour avoir infligé l’un des trois grands démentis à la mégalomanie humaine. »
L’hédonisme narcissique permet de résoudre un certain nombre de conflits, d’accroître l’autonomie et de réduire les violences, mais il génère d’autres tensions : « plus la société s’humanise, plus s’étend le sentiment d’anonymat ; plus il y a d’indulgence et de tolérance, plus le manque de confiance en soi s’accroît ; plus les mœurs se libéralisent, plus le sentiment de vide gagne ; plus la consommation et le dialogue s’institutionnalisent, plus les individus se sentent seuls, en mal de contact ; plus le bien-être croît, plus la dépression l’emporte. »
Sans en faire une explication exhaustive et systématique des tendances sociales (subtilité qui est peut-être une des raisons de l’insuccès relatif du livre), Lipovestky voit dans le « procès de personnalisation » ou la conquête de l’identité personnelle, la grande force à l’œuvre dans les changements profonds qui constituent le post modernisme. Desserrer la contrainte disciplinaire a pour prix l’atomisation de la société, décrisper les différences passe par le nivellement des valeurs (la « désubstancialisation »). « Loin d’être un agent de mystification et de passivité, la séduction est destruction cool du social ».
Le problème avec Lipovetsky, c’est que l’on a beau acquiescer sans hésitation à ses démonstrations, on n’en est pas plus avancé à la fin. Serait-ce le signe qu’il enfonce, avec élégance, des portes ouvertes ?
vendredi 3 novembre 2006
La gauche divine, Jean Baudrillard, Caromb, 3 novembre 2006
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Choisi chez un bouquiniste de Bruxelles par curiosité pour l’auteur (que je confonds en fait, je m’en rends compte en cours de lecture, avec Gaston Bachelard) et parce que le titre de ce livre de 1984 me semble coller à l’actualité électorale française de 2006, cette chronique de la gauche française entre 1978 et 1984 oscille entre provoc, poésie, aphorisme et protestation. Dans l’ensemble c’est du grand n’importe quoi, une compilation de jugements définitifs partant dans tous les sens : l’auteur les jettent en l’air et regardent ceux qui retombent bien. Forcément sur le tas il y en a.
Mais par exemple dissertant sur l’informatique Baudrillard avance que l’ordinateur personnel n’a aucune utilité et qu’on ne voit pas à quoi ça pourrait servir un jour… Il proteste ainsi contre la télé par câble : « On les forcera à être informés s’il le faut, informatisés vivants, nouveaux cobayes, nouveaux otages ». « Informatisés vivants » fait mouche malgré tout.
La thèse de l’auteur, c’est que l’histoire s’est arrêtée (en 68 apparemment, ce qui révèle un certain nombrilisme s’agissant d’un soixante-huitard) et que désormais on simule l’histoire : le peuple fait semblant d’obéir et les hommes politiques font semblant de gouverner mais en fait chacun sait bien qu’il n’y a plus d’enjeu. Par ailleurs la gauche ne veut pas le pouvoir, notamment le PC qui sait que ce serait un suicide et fait bien attention à faire foirer toute possibilité de victoire électorale. Malgré tout le peuple a quand même élu la gauche, semble t-il malgré elle et pour jouir du spectacle de sa mise à mort. La gauche parachève la simulation démocratique par l’alternance, mais elle se révèle particulièrement inapte à l’exercice du pouvoir, même simulé, car elle se veut morale (« divine »), ce qui est incompatible avec la politique : « Ils n’en finiront pas de faire la preuve de leur bonne foi ni de donner au peuple des réparations morales (sous forme entre autres d’ « avantages sociaux ») du fait d’être gouvernés. Rien de pire que la mauvaise conscience politique, qui vient directement de la bonne conscience morale. »
Les assertions sur le peuple, qui ne veut pas être représenté et ne tient pas à ce qu’on lui parle vrai (toutes choses qu’il sait impossibles) mais qui met dans l’arène comme à Rome ceux qu’il choisit par son suffrage, sont amusantes et presque convaincantes. Elles sont en tout cas représentatives de la « méthode Baudrillard » : partir du postulat que toute chose est le contraire de ce qu’elle paraît pour voir s’il n’y aurait pas par hasard quelque chose caché derrière. L’ennui c’est que ça semble tenir davantage du passe-temps que de la recherche passionnée de la vérité ou d’une pensée cohérente…
Choisi chez un bouquiniste de Bruxelles par curiosité pour l’auteur (que je confonds en fait, je m’en rends compte en cours de lecture, avec Gaston Bachelard) et parce que le titre de ce livre de 1984 me semble coller à l’actualité électorale française de 2006, cette chronique de la gauche française entre 1978 et 1984 oscille entre provoc, poésie, aphorisme et protestation. Dans l’ensemble c’est du grand n’importe quoi, une compilation de jugements définitifs partant dans tous les sens : l’auteur les jettent en l’air et regardent ceux qui retombent bien. Forcément sur le tas il y en a.
Mais par exemple dissertant sur l’informatique Baudrillard avance que l’ordinateur personnel n’a aucune utilité et qu’on ne voit pas à quoi ça pourrait servir un jour… Il proteste ainsi contre la télé par câble : « On les forcera à être informés s’il le faut, informatisés vivants, nouveaux cobayes, nouveaux otages ». « Informatisés vivants » fait mouche malgré tout.
La thèse de l’auteur, c’est que l’histoire s’est arrêtée (en 68 apparemment, ce qui révèle un certain nombrilisme s’agissant d’un soixante-huitard) et que désormais on simule l’histoire : le peuple fait semblant d’obéir et les hommes politiques font semblant de gouverner mais en fait chacun sait bien qu’il n’y a plus d’enjeu. Par ailleurs la gauche ne veut pas le pouvoir, notamment le PC qui sait que ce serait un suicide et fait bien attention à faire foirer toute possibilité de victoire électorale. Malgré tout le peuple a quand même élu la gauche, semble t-il malgré elle et pour jouir du spectacle de sa mise à mort. La gauche parachève la simulation démocratique par l’alternance, mais elle se révèle particulièrement inapte à l’exercice du pouvoir, même simulé, car elle se veut morale (« divine »), ce qui est incompatible avec la politique : « Ils n’en finiront pas de faire la preuve de leur bonne foi ni de donner au peuple des réparations morales (sous forme entre autres d’ « avantages sociaux ») du fait d’être gouvernés. Rien de pire que la mauvaise conscience politique, qui vient directement de la bonne conscience morale. »
Les assertions sur le peuple, qui ne veut pas être représenté et ne tient pas à ce qu’on lui parle vrai (toutes choses qu’il sait impossibles) mais qui met dans l’arène comme à Rome ceux qu’il choisit par son suffrage, sont amusantes et presque convaincantes. Elles sont en tout cas représentatives de la « méthode Baudrillard » : partir du postulat que toute chose est le contraire de ce qu’elle paraît pour voir s’il n’y aurait pas par hasard quelque chose caché derrière. L’ennui c’est que ça semble tenir davantage du passe-temps que de la recherche passionnée de la vérité ou d’une pensée cohérente…
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