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A croire que je ne peux pas entendre Bob Dylan parler d’un livre sans courir me le procurer par tous les moyens pour le lire aussitôt. Dans « No direction home », Dylan confie que c’est après la lecture de ce recueil de nouvelles qu’il a choisi son nom de scène. Mais un peu comme pour L’art de la guerre de Sun Tzu qu’il évoquait dans ses mémoires, les promesses tenant au nom prestigieux de l’auteur et au titre excitant du livre ne sont pas tout à fait au rendez-vous. Le style cependant est là, très proche de l’élégance dylanienne. Dylan Thomas fait le récit, à travers une dizaine de nouvelles plus ou moins autobiographiques, de son enfance et de son adolescence au Pays de Galles dans les années 20 et 30. On part des souvenirs de tout petit garçon pour finir sur les premières amours et même si le ton libre, un peu provoquant et subtilement drôle reste le même, le charme exercé par le narrateur s’évanouit progressivement. Est-ce simplement la réalité qui s’éloigne, la poésie qui prend peu à peu le pas sur la confidence ?
Pour autant même dans les premières nouvelles Dylan Thomas parle très peu de lui, c’est son regard sur les personnages et les situations qui est mis en avant : les bonnes qu’il accompagne au parc, une amitié instantanée qui commence par une beigne, un copain qui le rejoint dans sa maison de vacances et appelle sa maman au secours au bout de 24 heures, un début de vacances sous la tente entre garçons, un grand-papa qui fugue pour se rendre à son propre enterrement, … En fait c’est quand même hyper bien, mis à part deux ou trois nouvelles plus ésotériques qu cassent un peu le charme. Je me rends compte que mon engouement est nettement retombé après avoir pris plus de renseignements sur Dylan Thomas, pas loin de la fin du livre, comme si j’avais été déçu que les scènes qu’il décrit datent des années 20 ou 30, alors qu’à la lecture elles me semblaient se dérouler dans la seconde moitié du 19ème siècle. Ou peut-être est-ce la description de son existence de pochetron qui ne collent pas à ses frasques de petit garçon ? Comme une sympathie qui ne tient pas, bizarre…
dimanche 13 janvier 2008
samedi 5 janvier 2008
Maîtres et serviteurs, Pierre Michon, Paris, 5 janvier 2008
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Trois courtes biographies de peintres illustrent une réflexion rêveuse de Pierre Michon sur la grâce et la disgrâce, sur le petit nombre d’élus détenteurs du vrai talent et les autres, les laborieux. La langue de Michon est toujours aussi majestueuse et particulière mais le propos est mystérieux, à l’instar de l’intitulé des chapitres.
Le premier, « Dieu ne finit pas », est une méditation sur la vie de Goya, petit homme médiocre et attentif à le demeurer, et pourtant immense artiste, centrée sur l’amour du peintre pour Pepa, sa femme, qu’il épousa semble t-il au moins en partie pour ses frères, peintres introduits à la cour et susceptibles de lui procurer des entrées, mais peut-être aussi pour la tranquillité qu’elle lui apportait.
Alors que Goya est cité à la première phrase du premier chapitre, Watteau, auquel est consacré le deuxième, « Je veux me divertir », n’est nommé qu’au dernier paragraphe, sans doute pour la devinette. C’est cette fois un vieux curé qui témoigne de ses quelques rencontres avec Watteau, fasciné par son désir de posséder toutes les femmes, par son dépit de cette impossibilité et par la traduction de cette impossibilité en peintures. Peu avant de mourir, Watteau demande au curé, qui s’exécute à contrecœur, de brûler ses toiles de possession, peut-être pour ne pas en être dépossédé dans la mort.
Le troisième et dernier chapitre, « Fie-toi à ce signe », concerne un serviteur, et non un maître : c’est l’histoire de Lorentino, disciple de Piero della Francesca, peu à peu désillusionné sur son propre talent. La hiérarchie fatale des talents apparaît comme une vérité initiale et intangible mais progressivement et cruellement révélée : tout en haut Piero della Francesca, maître intouchable et bon, auquel même aveugle Lorentino amène son fils, ensuite les autres disciples comparses de Lorentino, aux carrières honorables, ensuite Lorentino, auquel n’échoit que quelques chutes de commandes, enfin Bartolomeo, le disciple de Lorentino, à peine plus qu’un paysan. Lorentino a pourtant en lui la matière d’un chef d’œuvre, et sera à son tour, mais furtivement, un maître : une commande particulière lui fut adressée par un paysan qui la paya au moyen d’un cochon. La peinture de Saint-Martin qui en résulta fut un incontestable chef d’œuvre, peut-être le seul de Lorentino. Placée dans une église, quelques-uns l’admirèrent puis le temps fit son œuvre et la toile redevint peu à peu poussière, Lorentino fut oublié.
« Diosa le regarda particulièrement pendant tout le temps qu’il peignit ce tableau ; car il avait en toute chose la main que jadis il avait porté sur elle, mais elle ne savait pas sur quoi il la portait. Elle se dit que peut-être elle aurait des robes, ou plutôt Angioletta maintenant.
Et Bartolomeo avait bien un maître. Le disciple vit travailler un maître, entre le mercredi des cendres et Pâques. On ne sait pas ce qu’il en fit, peut-être un chef d’œuvre lui aussi vers sa soixantième année, peut-être rien. »
Qui sont les maîtres, qui sont les serviteurs ? Qu’est-ce qui fait un grand peintre ? Pierre Michon lui-même se considère t-il comme maître ou serviteur ? J’ai le sentiment qu’il se pose ces questions sans intention d’y répondre, davantage pour le prétexte d’un thème ou d’une problématique unifiant quelques biographies poétiques.
Trois courtes biographies de peintres illustrent une réflexion rêveuse de Pierre Michon sur la grâce et la disgrâce, sur le petit nombre d’élus détenteurs du vrai talent et les autres, les laborieux. La langue de Michon est toujours aussi majestueuse et particulière mais le propos est mystérieux, à l’instar de l’intitulé des chapitres.
Le premier, « Dieu ne finit pas », est une méditation sur la vie de Goya, petit homme médiocre et attentif à le demeurer, et pourtant immense artiste, centrée sur l’amour du peintre pour Pepa, sa femme, qu’il épousa semble t-il au moins en partie pour ses frères, peintres introduits à la cour et susceptibles de lui procurer des entrées, mais peut-être aussi pour la tranquillité qu’elle lui apportait.
Alors que Goya est cité à la première phrase du premier chapitre, Watteau, auquel est consacré le deuxième, « Je veux me divertir », n’est nommé qu’au dernier paragraphe, sans doute pour la devinette. C’est cette fois un vieux curé qui témoigne de ses quelques rencontres avec Watteau, fasciné par son désir de posséder toutes les femmes, par son dépit de cette impossibilité et par la traduction de cette impossibilité en peintures. Peu avant de mourir, Watteau demande au curé, qui s’exécute à contrecœur, de brûler ses toiles de possession, peut-être pour ne pas en être dépossédé dans la mort.
Le troisième et dernier chapitre, « Fie-toi à ce signe », concerne un serviteur, et non un maître : c’est l’histoire de Lorentino, disciple de Piero della Francesca, peu à peu désillusionné sur son propre talent. La hiérarchie fatale des talents apparaît comme une vérité initiale et intangible mais progressivement et cruellement révélée : tout en haut Piero della Francesca, maître intouchable et bon, auquel même aveugle Lorentino amène son fils, ensuite les autres disciples comparses de Lorentino, aux carrières honorables, ensuite Lorentino, auquel n’échoit que quelques chutes de commandes, enfin Bartolomeo, le disciple de Lorentino, à peine plus qu’un paysan. Lorentino a pourtant en lui la matière d’un chef d’œuvre, et sera à son tour, mais furtivement, un maître : une commande particulière lui fut adressée par un paysan qui la paya au moyen d’un cochon. La peinture de Saint-Martin qui en résulta fut un incontestable chef d’œuvre, peut-être le seul de Lorentino. Placée dans une église, quelques-uns l’admirèrent puis le temps fit son œuvre et la toile redevint peu à peu poussière, Lorentino fut oublié.
« Diosa le regarda particulièrement pendant tout le temps qu’il peignit ce tableau ; car il avait en toute chose la main que jadis il avait porté sur elle, mais elle ne savait pas sur quoi il la portait. Elle se dit que peut-être elle aurait des robes, ou plutôt Angioletta maintenant.
Et Bartolomeo avait bien un maître. Le disciple vit travailler un maître, entre le mercredi des cendres et Pâques. On ne sait pas ce qu’il en fit, peut-être un chef d’œuvre lui aussi vers sa soixantième année, peut-être rien. »
Qui sont les maîtres, qui sont les serviteurs ? Qu’est-ce qui fait un grand peintre ? Pierre Michon lui-même se considère t-il comme maître ou serviteur ? J’ai le sentiment qu’il se pose ces questions sans intention d’y répondre, davantage pour le prétexte d’un thème ou d’une problématique unifiant quelques biographies poétiques.
samedi 15 décembre 2007
Lunar Park, Bret Easton Ellis, Paris, 15 décembre 2007
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Bret Easton Ellis raconte la tentative de Bret Easton Ellis, écrivain à succès bisexuel et omnidéfoncé, de fonder un foyer stable et apaisé, avec femme, enfants et chien. Pour nous expliquer comment il en est arrivé là, il retrace sommairement son parcours depuis la publication de son premier livre, alors qu’il était encore étudiant, et que l’on peut résumer à une énorme orgie ininterrompue de drogues, d’alcools et d’antidépresseurs. Après une énième overdose agrémentée d’un arrêt cardiaque, il saisit la proposition de Jayne de venir s’installer chez elle dans les Midlands. Jayne est une actrice très célèbre qui lui a fait un enfant dans le dos une douzaine d’années auparavant, enfant auquel Jayne a par inadvertance donné le prénom de Robert, celui du père honni d’Ellis, et dont Ellis ne s’est jamais préoccupé.
Le cœur de l’intrigue se déroule sur une semaine à partir de Halloween. Ellis est là depuis quelques mois et la situation est déjà difficile : il recommence à boire et à se droguer, fricote avec ses étudiantes, couche de moins en moins avec Jayne et ne parvient pas à établir le contact avec Robby. Il n’y a pas vraiment d’histoire, il s’agit plutôt d’un barrage en vrille progressif : la maison d’Elsinore lane se transforme progressivement en celle de Sherman Oaks où habitait la famille Ellis à L.A., un certain Clayton se balade dans la vieille Mercedes du père d’Ellis, un enquêteur du nom de Kimball apprend à Ellis qu’un type se prend pour Patrick Bateman et reproduit scrupuleusement les crimes d’American Psycho, en s’en prenant dans l’ordre aux homonymes adéquats, des mails étranges arrivent, le corbeau en peluche de Sarah, la jeune fille de Jayne, semble vivante et agressive, de jeunes garçons disparaissent, enlevés ou volontairement retirés du monde… Au bout du compte Ellis pète totalement son câble, Robby disparaît et Jayne demande le divorce, le tout sans que l’on suive très bien ce qui relève du réel et ce qui appartient à la vie psychique d’Ellis. A la fin rien n’est résolu, toutes les pistes sont laissées en suspens. On comprend simplement plus ou moins que Robby et Bret sont peut-être la même personne, et que les garçons disparaissent pour échapper aux pères ou pour éviter de les haïr ou de leur mentir. Bret se retrouve face à Robby dans la position de son père et ça porte tous ses démons à leur paroxysme (Ellis prétend d’ailleurs que Patrick Bateman est une représentation de son père). Bref la confusion psychologique d’Ellis est parfaitement rendue. Les imbrications entre réalité, délire, vantardises et confessions font l’originalité de ce livre, très plaisant à lire malgré son foisonnement, avec quelques scènes particulièrement délectables comme le dialogue avec Mc Inernay à la fête d’Halloween (ces deux-là sont copains comme cochons depuis bien longtemps, peut-être servent-ils de modèles pour Russell et Jeff dans 30 ans et des poussières ?), les scènes de chauffe avec Aimee Light, le dîner entre couples bourgeois. Les barrages en vrille sont parfois un peu longuets mais finalement assez variés. Ce qui est très fort c’est le sentiment de sincérité que donne Ellis, qui balance tout y compris (et surtout) ses contradictions et ses turpitudes, avec une dureté qui n’a pas dû être facile à recevoir par ses proches (sa mère et ses sœurs notamment, mais aussi des gens comme Jay Mc Inernay, balancé en sérieux repoudrage, son père quant à lui est heureusement mort depuis bien longtemps) comme si la notion d’intimité n’existait pas ou était de peu de prix si c’est pour écrire un beau passage. Et en même temps c’est tellement barré que c’est obligatoirement largement romancé, ce qui peut constituer une protection…Il y a enfin toute la virtuosité de la mise en abyme, particulièrement éclatante dans la première partie du livre, où l’auteur passe en revue tous les incipit de ses romans, en commençant par… Lunar Park. Bref un sacré ovni un peu inégal, du moins baissant un peu sur la fin, dont il sera intéressant de lire des commentaires ou des exégèses pour en approfondir les diverses significations.
Bret Easton Ellis raconte la tentative de Bret Easton Ellis, écrivain à succès bisexuel et omnidéfoncé, de fonder un foyer stable et apaisé, avec femme, enfants et chien. Pour nous expliquer comment il en est arrivé là, il retrace sommairement son parcours depuis la publication de son premier livre, alors qu’il était encore étudiant, et que l’on peut résumer à une énorme orgie ininterrompue de drogues, d’alcools et d’antidépresseurs. Après une énième overdose agrémentée d’un arrêt cardiaque, il saisit la proposition de Jayne de venir s’installer chez elle dans les Midlands. Jayne est une actrice très célèbre qui lui a fait un enfant dans le dos une douzaine d’années auparavant, enfant auquel Jayne a par inadvertance donné le prénom de Robert, celui du père honni d’Ellis, et dont Ellis ne s’est jamais préoccupé.
Le cœur de l’intrigue se déroule sur une semaine à partir de Halloween. Ellis est là depuis quelques mois et la situation est déjà difficile : il recommence à boire et à se droguer, fricote avec ses étudiantes, couche de moins en moins avec Jayne et ne parvient pas à établir le contact avec Robby. Il n’y a pas vraiment d’histoire, il s’agit plutôt d’un barrage en vrille progressif : la maison d’Elsinore lane se transforme progressivement en celle de Sherman Oaks où habitait la famille Ellis à L.A., un certain Clayton se balade dans la vieille Mercedes du père d’Ellis, un enquêteur du nom de Kimball apprend à Ellis qu’un type se prend pour Patrick Bateman et reproduit scrupuleusement les crimes d’American Psycho, en s’en prenant dans l’ordre aux homonymes adéquats, des mails étranges arrivent, le corbeau en peluche de Sarah, la jeune fille de Jayne, semble vivante et agressive, de jeunes garçons disparaissent, enlevés ou volontairement retirés du monde… Au bout du compte Ellis pète totalement son câble, Robby disparaît et Jayne demande le divorce, le tout sans que l’on suive très bien ce qui relève du réel et ce qui appartient à la vie psychique d’Ellis. A la fin rien n’est résolu, toutes les pistes sont laissées en suspens. On comprend simplement plus ou moins que Robby et Bret sont peut-être la même personne, et que les garçons disparaissent pour échapper aux pères ou pour éviter de les haïr ou de leur mentir. Bret se retrouve face à Robby dans la position de son père et ça porte tous ses démons à leur paroxysme (Ellis prétend d’ailleurs que Patrick Bateman est une représentation de son père). Bref la confusion psychologique d’Ellis est parfaitement rendue. Les imbrications entre réalité, délire, vantardises et confessions font l’originalité de ce livre, très plaisant à lire malgré son foisonnement, avec quelques scènes particulièrement délectables comme le dialogue avec Mc Inernay à la fête d’Halloween (ces deux-là sont copains comme cochons depuis bien longtemps, peut-être servent-ils de modèles pour Russell et Jeff dans 30 ans et des poussières ?), les scènes de chauffe avec Aimee Light, le dîner entre couples bourgeois. Les barrages en vrille sont parfois un peu longuets mais finalement assez variés. Ce qui est très fort c’est le sentiment de sincérité que donne Ellis, qui balance tout y compris (et surtout) ses contradictions et ses turpitudes, avec une dureté qui n’a pas dû être facile à recevoir par ses proches (sa mère et ses sœurs notamment, mais aussi des gens comme Jay Mc Inernay, balancé en sérieux repoudrage, son père quant à lui est heureusement mort depuis bien longtemps) comme si la notion d’intimité n’existait pas ou était de peu de prix si c’est pour écrire un beau passage. Et en même temps c’est tellement barré que c’est obligatoirement largement romancé, ce qui peut constituer une protection…Il y a enfin toute la virtuosité de la mise en abyme, particulièrement éclatante dans la première partie du livre, où l’auteur passe en revue tous les incipit de ses romans, en commençant par… Lunar Park. Bref un sacré ovni un peu inégal, du moins baissant un peu sur la fin, dont il sera intéressant de lire des commentaires ou des exégèses pour en approfondir les diverses significations.
dimanche 2 décembre 2007
Entre les murs, François Bégaudeau, Paris, 2 décembre 2007
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Un professeur de français d’un collège du 19ème arrondissement rend compte de son année scolaire 2003-2004. Chaque chapitre commence par un retour de vacances, avec retrouvaille de collègues débordant de fol enthousiasme. Une bonne part du compte-rendu concerne d’ailleurs la vie entre profs, qui a l’air presque plus pesante que les classes difficiles : gros déprimés à haut niveau de procrastination, victimes pathétiques s’étant manifestement trompé de vocation, et surtout médiocrité du niveau général. L’autre grande alternative aux scènes de classe, ce sont les voyages chez le principal qui se succèdent à un rythme élevé, une fois sur deux pour un certain Dico (ça existe comme prénom ?). L’essentiel de ce qui est rapporté reste les échanges en classe, la confrontation entre la langue grammaticalement correcte, le sens rigoureusement défini par le professeur, et la poésie approximative des jeunes analphabètes (au sens littéral pour certains).
L’ambiance est excellemment rendue, avec les rapports de force, l’hostilité de principe, les moments où perce le dialogue, les exaspérations, la foi du professeur et ses découragements, le ridicule des accoutrements adolescents tellement uniformes, et la surprise dans le regard extérieur. Bégaudeau évite la plupart du temps la bienpensance ou le ton moral ; il arrive à garder, tout comme son héros, un point de vue équilibré, ce qui est assez fort compte tenu du contexte. On ne peut s’empêcher de penser qu’il en rajoute un peu sur le concentré d’immigrés, surtout dans un collège du 19ème (parmi la multitude de prénoms cités, il doit y en avoir 5% qui ne soient ni maghrébin, subsaharien ou asiatique), mais c’est sans doute plus pour mettre en scène le décalage langagier, véritable objet du récit, que par volonté de porter un message quelconque. On reste dans l’ordre du constat fasciné, ce qui en fait un livre à la fois totalement respectable et tout à fait plaisant, mais de portée peut-être un peu limitée.
Un professeur de français d’un collège du 19ème arrondissement rend compte de son année scolaire 2003-2004. Chaque chapitre commence par un retour de vacances, avec retrouvaille de collègues débordant de fol enthousiasme. Une bonne part du compte-rendu concerne d’ailleurs la vie entre profs, qui a l’air presque plus pesante que les classes difficiles : gros déprimés à haut niveau de procrastination, victimes pathétiques s’étant manifestement trompé de vocation, et surtout médiocrité du niveau général. L’autre grande alternative aux scènes de classe, ce sont les voyages chez le principal qui se succèdent à un rythme élevé, une fois sur deux pour un certain Dico (ça existe comme prénom ?). L’essentiel de ce qui est rapporté reste les échanges en classe, la confrontation entre la langue grammaticalement correcte, le sens rigoureusement défini par le professeur, et la poésie approximative des jeunes analphabètes (au sens littéral pour certains).
L’ambiance est excellemment rendue, avec les rapports de force, l’hostilité de principe, les moments où perce le dialogue, les exaspérations, la foi du professeur et ses découragements, le ridicule des accoutrements adolescents tellement uniformes, et la surprise dans le regard extérieur. Bégaudeau évite la plupart du temps la bienpensance ou le ton moral ; il arrive à garder, tout comme son héros, un point de vue équilibré, ce qui est assez fort compte tenu du contexte. On ne peut s’empêcher de penser qu’il en rajoute un peu sur le concentré d’immigrés, surtout dans un collège du 19ème (parmi la multitude de prénoms cités, il doit y en avoir 5% qui ne soient ni maghrébin, subsaharien ou asiatique), mais c’est sans doute plus pour mettre en scène le décalage langagier, véritable objet du récit, que par volonté de porter un message quelconque. On reste dans l’ordre du constat fasciné, ce qui en fait un livre à la fois totalement respectable et tout à fait plaisant, mais de portée peut-être un peu limitée.
dimanche 18 novembre 2007
J’irais cracher sur vos tombes, Boris Vian, Paris, 18 novembre 2007
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J’avais toujours cru d’après son titre que ce livre était plus ou moins autobiographique. En fait c’est un roman totalement imaginé par l’auteur, qui raconte la vengeance de Lee Anderson, noir (à seulement 1/8ème) sans en avoir l’air dans une Amérique raciste. Le fond du message de Boris Vian est étonnant et finalement très fort : ce qui compte dans la vie, c’est de se venger. Le frère de Lee a été lynché parce qu’il fricotait avec une blanche. Son autre frère plus âgé est un brave type incapable de rébellion ; c’est à Lee qu’incombe la vengeance de la mort de son frère. Plutôt que de s’en prendre directement aux assassins, il déménage dans une contrée où personne ne le connaît, prend un boulot dans une librairie et commence à fréquenter les jeunes du coin, en particulier les jeunes filles, très très licencieuses. L’essentiel du récit est consacré aux batifolages de Lee, que son timbre de voix rend irrésistible et dont l’appétit sexuel est d’une grande constance. Le jour où il rencontre les sœurs Asquith, c’est le coup de cœur, il tient sa vengeance. Il les séduit l’une et l’autre (ou plus exactement il viole la première ivre morte et violente la seconde, c’était vraiment la belle vie la drague après-guerre) et les voilà toutes deux prêtes à tout pour lui. Il engrosse Jean, la plus âgée et pour finir les bute toutes les deux avec une violence et un sadisme dignes des cosaques de Jean-Louis Costes. Lui-même finit buté par la police, qui finit le travail entamé par Lou, la plus jeune des sœurs Asquith, séduite elle aussi mais d’une façon bien moins aveugle que sa grande sœur.
Le récit est court et jubilatoire, étonnamment crû pour un best seller de l’année 1947 (sous le pseudonyme de Vernon Sullivan tout de même), mais le scénario est fragile : un noir qui ressemble à un blanc, et dont la seule obsession est une vengeance de race. On peut soupçonner soit Boris Vian, soit Lee Anderson de prendre là prétexte à débauche sexuelle et à révolte métaphysique contre la condition masculine, qui trouve à se défouler dans le massacre de jeunes vierges écervelées et magnifiques. Pas sur donc qu’il y ait vraiment là une ode antiraciste, mais le rythme est trépidant, la séduction permanente et la lecture, qui n’excède pas deux heures, régulièrement émoustillante.
J’avais toujours cru d’après son titre que ce livre était plus ou moins autobiographique. En fait c’est un roman totalement imaginé par l’auteur, qui raconte la vengeance de Lee Anderson, noir (à seulement 1/8ème) sans en avoir l’air dans une Amérique raciste. Le fond du message de Boris Vian est étonnant et finalement très fort : ce qui compte dans la vie, c’est de se venger. Le frère de Lee a été lynché parce qu’il fricotait avec une blanche. Son autre frère plus âgé est un brave type incapable de rébellion ; c’est à Lee qu’incombe la vengeance de la mort de son frère. Plutôt que de s’en prendre directement aux assassins, il déménage dans une contrée où personne ne le connaît, prend un boulot dans une librairie et commence à fréquenter les jeunes du coin, en particulier les jeunes filles, très très licencieuses. L’essentiel du récit est consacré aux batifolages de Lee, que son timbre de voix rend irrésistible et dont l’appétit sexuel est d’une grande constance. Le jour où il rencontre les sœurs Asquith, c’est le coup de cœur, il tient sa vengeance. Il les séduit l’une et l’autre (ou plus exactement il viole la première ivre morte et violente la seconde, c’était vraiment la belle vie la drague après-guerre) et les voilà toutes deux prêtes à tout pour lui. Il engrosse Jean, la plus âgée et pour finir les bute toutes les deux avec une violence et un sadisme dignes des cosaques de Jean-Louis Costes. Lui-même finit buté par la police, qui finit le travail entamé par Lou, la plus jeune des sœurs Asquith, séduite elle aussi mais d’une façon bien moins aveugle que sa grande sœur.
Le récit est court et jubilatoire, étonnamment crû pour un best seller de l’année 1947 (sous le pseudonyme de Vernon Sullivan tout de même), mais le scénario est fragile : un noir qui ressemble à un blanc, et dont la seule obsession est une vengeance de race. On peut soupçonner soit Boris Vian, soit Lee Anderson de prendre là prétexte à débauche sexuelle et à révolte métaphysique contre la condition masculine, qui trouve à se défouler dans le massacre de jeunes vierges écervelées et magnifiques. Pas sur donc qu’il y ait vraiment là une ode antiraciste, mais le rythme est trépidant, la séduction permanente et la lecture, qui n’excède pas deux heures, régulièrement émoustillante.
mercredi 7 novembre 2007
Trente ans et des poussières, Jay McInernay, train Aix-Paris, 7 novembre 2007
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Un an de la vie de Russell et Corinne Calloway, couple marié trentenaire sans enfant, new yorkais d’adoption mais jusqu’au bout des ongles, autour du krack boursier d’octobre 1987. Russell et corinne sont beaux, jeunes, amoureux, mondains, successfuls ; lui travaille dans une maison d’édition prestigieuse, Corbin Dern, et a quelques best sellers à son actif, en particulier celui de son meilleur ami Jeff Pierce ; elle est courtière en titres financiers un peu par résignation alors qu’elle se fantasme en Mère Theresa et sert deux fois par semaine la soupe populaire. On sent progressivement que ce bel ordonnancement a tendance à se dérégler depuis que Jeff est devenu un auteur à succès. Se sentant un peu dans l’impasse sur le plan professionnel (il a surpris son patron Harold Stone en train de fricoter avec sa secrétaire) et sans doute aussi pour s’accomplir autant que son copain Jeff, Russell entreprend de racheter Corbin Dern en faisant appel à Trina Cox, une connaissance de fac devenue banquière d’affaire. Celle-ci l’oriente vers Bernie Melman, homme d’affaire juif milliardaire, tout petit mais doté d’un bagout inarrêtable et très drôle. Se faisant, Russell se perd en route et s’éloigne de Corinne, qui replonge dans l’anorexie de son enfance pendant que Jeff devient franchement toxico. Russell et Corinne préviennent les parents de Jeff qui est contraint à une cure de désintoxication. Russell finit par tromper Corinne avec Trina et se fait griller illico. Corinne retourne chez sa mère pendant que l’OPA sur Corbin Dern foire lamentablement, le krack boursier donnant l’occasion à Bernie Melman de poursuivre le projet sans Russell et pour finir Jeff, appelé à demander pardon à tout va dans le cadre de sa cure, lâche à Russell qu’il a fricoté avec Corinne avant leur mariage. Finalement Jeff meurt du sida et après quelques temps Russell et Corinne se remettent ensemble et repartent pour de nouvelles aventures, déchargés de tout objectif de perfection et de leur innocence initiale.
L’écriture de Jay McInernay ressemble fort à celle de Bret Easton Ellis en nettement moins psychédélique et psychotrope et sans les failles qui déchirent la normalité à intervalle régulier chez Ellis. Le cadre new yorkais, le name dropping, l’activité mondaine, la facilité des relations sociales, à la fois denses et primordiales sans que ce soit incompatible avec une grande superficialité, le brio des personnages, et la distance que le narrateur prend avec eux, tout concourt à la sensation de se retrouver dans un roman d’Ellis, la normalité en prime. C’est par conséquent très plaisant à lire, avec un petit côté générationnel urbain à la Bridget Jones qui ferait fureur au cinéma (invraisemblable que personne n’en ait à ce jour tiré un scénario de film), mais l’absence de dérapage barré, s’il facilite la lecture, empêche d’accéder à une épaisseur aussi transcendantale que chez Ellis.
Il y a du fond tout de même, le drame de deux copains amoureux de la même fille, elle-même étant amoureuse des deux, qui ne trouve de solution que dans le quasi-suicide de l’un des deux amis-concurrents, les deux copains tellement proches l’un de l’autre qu’ils ne peuvent s’empêcher de penser que leurs vies auraient pu être échangées, et vivent dans la comparaison permanente. Et puis la perte de la naïveté, avec le temps qui passe, et la perte tout court.
« Assis là, sur le sable froid, cela l’attristait de se rendre compte qu’il comprenait Jeff bien mieux qu’il ne comprendrait jamais Corinne, qu’une des deux espèces d’amour était régie par un ensemble de lois différentes de celles qui régissaient l’autre, parce que, on avait beau faire semblant, l’une était exclusive, et l’autre pas. Et cela l’attristait, aussi, de se rendre compte que malgré tout, quelque chose était perdu entre eux.
-Je nous vois tous les deux, dit-il comme pour compenser cette intuition, deux petits vieux grincheux dans leur gilet tâché, jouant à l’écarté en maudissant en silence les jolies infirmières
-Non, toi je te vois, vieux machin dans son fauteuil à bascule sur la terrasse, à côté de Corinne. Malgré le petit coup de canif au contrat à Francfort, au fond, tu es le type qui demande à la pute de peindre sa maison.
-Qu’est-ce que ça fait de toi ? demanda Russell tandis que Jeff se tassait, pris d’un violent accès de toux.
Il mit une main devant sa bouche en s’appuyant sur l’autre pour se redresser.
-Je suis le type, coassa t-il avant de s’éclaircir la gorge, qui ne peut s’empêcher de croire qu’en demandant à la pute de faire tout autre chose, il atteindra à une fusion extatique avec la matière brute de l’univers. Et qui se retrouve avec une chaude pisse. »
Un an de la vie de Russell et Corinne Calloway, couple marié trentenaire sans enfant, new yorkais d’adoption mais jusqu’au bout des ongles, autour du krack boursier d’octobre 1987. Russell et corinne sont beaux, jeunes, amoureux, mondains, successfuls ; lui travaille dans une maison d’édition prestigieuse, Corbin Dern, et a quelques best sellers à son actif, en particulier celui de son meilleur ami Jeff Pierce ; elle est courtière en titres financiers un peu par résignation alors qu’elle se fantasme en Mère Theresa et sert deux fois par semaine la soupe populaire. On sent progressivement que ce bel ordonnancement a tendance à se dérégler depuis que Jeff est devenu un auteur à succès. Se sentant un peu dans l’impasse sur le plan professionnel (il a surpris son patron Harold Stone en train de fricoter avec sa secrétaire) et sans doute aussi pour s’accomplir autant que son copain Jeff, Russell entreprend de racheter Corbin Dern en faisant appel à Trina Cox, une connaissance de fac devenue banquière d’affaire. Celle-ci l’oriente vers Bernie Melman, homme d’affaire juif milliardaire, tout petit mais doté d’un bagout inarrêtable et très drôle. Se faisant, Russell se perd en route et s’éloigne de Corinne, qui replonge dans l’anorexie de son enfance pendant que Jeff devient franchement toxico. Russell et Corinne préviennent les parents de Jeff qui est contraint à une cure de désintoxication. Russell finit par tromper Corinne avec Trina et se fait griller illico. Corinne retourne chez sa mère pendant que l’OPA sur Corbin Dern foire lamentablement, le krack boursier donnant l’occasion à Bernie Melman de poursuivre le projet sans Russell et pour finir Jeff, appelé à demander pardon à tout va dans le cadre de sa cure, lâche à Russell qu’il a fricoté avec Corinne avant leur mariage. Finalement Jeff meurt du sida et après quelques temps Russell et Corinne se remettent ensemble et repartent pour de nouvelles aventures, déchargés de tout objectif de perfection et de leur innocence initiale.
L’écriture de Jay McInernay ressemble fort à celle de Bret Easton Ellis en nettement moins psychédélique et psychotrope et sans les failles qui déchirent la normalité à intervalle régulier chez Ellis. Le cadre new yorkais, le name dropping, l’activité mondaine, la facilité des relations sociales, à la fois denses et primordiales sans que ce soit incompatible avec une grande superficialité, le brio des personnages, et la distance que le narrateur prend avec eux, tout concourt à la sensation de se retrouver dans un roman d’Ellis, la normalité en prime. C’est par conséquent très plaisant à lire, avec un petit côté générationnel urbain à la Bridget Jones qui ferait fureur au cinéma (invraisemblable que personne n’en ait à ce jour tiré un scénario de film), mais l’absence de dérapage barré, s’il facilite la lecture, empêche d’accéder à une épaisseur aussi transcendantale que chez Ellis.
Il y a du fond tout de même, le drame de deux copains amoureux de la même fille, elle-même étant amoureuse des deux, qui ne trouve de solution que dans le quasi-suicide de l’un des deux amis-concurrents, les deux copains tellement proches l’un de l’autre qu’ils ne peuvent s’empêcher de penser que leurs vies auraient pu être échangées, et vivent dans la comparaison permanente. Et puis la perte de la naïveté, avec le temps qui passe, et la perte tout court.
« Assis là, sur le sable froid, cela l’attristait de se rendre compte qu’il comprenait Jeff bien mieux qu’il ne comprendrait jamais Corinne, qu’une des deux espèces d’amour était régie par un ensemble de lois différentes de celles qui régissaient l’autre, parce que, on avait beau faire semblant, l’une était exclusive, et l’autre pas. Et cela l’attristait, aussi, de se rendre compte que malgré tout, quelque chose était perdu entre eux.
-Je nous vois tous les deux, dit-il comme pour compenser cette intuition, deux petits vieux grincheux dans leur gilet tâché, jouant à l’écarté en maudissant en silence les jolies infirmières
-Non, toi je te vois, vieux machin dans son fauteuil à bascule sur la terrasse, à côté de Corinne. Malgré le petit coup de canif au contrat à Francfort, au fond, tu es le type qui demande à la pute de peindre sa maison.
-Qu’est-ce que ça fait de toi ? demanda Russell tandis que Jeff se tassait, pris d’un violent accès de toux.
Il mit une main devant sa bouche en s’appuyant sur l’autre pour se redresser.
-Je suis le type, coassa t-il avant de s’éclaircir la gorge, qui ne peut s’empêcher de croire qu’en demandant à la pute de faire tout autre chose, il atteindra à une fusion extatique avec la matière brute de l’univers. Et qui se retrouve avec une chaude pisse. »
dimanche 7 octobre 2007
L’insoutenable légèreté de l’être, Milan Kundera, Paris, 7 octobre 2007
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À force d’entendre Finkielkraut dans sa réjouissante émission de radio invoquer presque hebdomadairement Kundera, je me suis dit que je l’avais peut-être classé un peu vite au rayon « fausses valeurs » après la lecture de L’ignorance. De fait il y a du contenu dans cette œuvre mythique, c’est même une sorte de roman démonstratif dans lequel l’histoire vient à l’appui d’une réflexion énoncée plus ou moins ouvertement sur le totalitarisme comme refus du réel, et de la mort au premier chef.
L’histoire est centrée sur le couple formé par Tomas et Tereza, avec une description très clinique, presque houellebecquienne, de leur degré de satisfaction respectif (la première des six parties aux intitulés redondants donne le point de vue de Tomas, la deuxième reprend la même portion du récit, mais du point de vue de Tereza), de l’impossibilité de la monogamie pour Tomas qui collectionne les conquêtes pour débusquer la singularité de chacune et s’approprier le monde (toute incidence d’un éventuel déséquilibre narcissique n’est pas même envisagée par Kundera). Incidemment l’histoire dérape sur l’une des maîtresses de Tomas, Sabina, dont le péché mignon est la trahison, ainsi que sur Franz, amoureux transi de Sabina qui vit avec elle en son absence, en conservant chevillé à l’âme ce qu’il suppose que seraient ses exigences et ses préférences quant à son comportement.
Le récit est dur et sans complaisance, tous les personnages sont plutôt malheureux : la lecture est sinistre. Ca part quand même un peu dans tous les sens et ce n’est pas très facile de voir où Kundera veut en venir. Le long développement sur le kitsch comme rejet de la merde semble toutefois être le cœur de la thèse et c’est une partie réussie, ce qui n’est pas toujours le cas des nombreux appendices et sous-exemples, dont on devine l’homogénéité d’ensemble plus qu’on ne la saisit. De fait l’analyse du totalitarisme semble reliée aux ressorts intimes du couple et à l’articulation amour / sexualité qui d’après Tomas (et Kundera ?) ne devrait pas avoir lieu d’être. Je ne suis pas sur d’avoir lu avec une attention suffisante car ça ne m’a pas passionné. Et les adresses au lecteur, qui ont dû être novatrices à la parution du livre, ont le don de m’irriter. On voit en tout cas tout-à-fait clairement d’où vient Adam Thirlwell (qui ne s’en cache pas). A noter la conclusion, là encore très houellebecquienne, sur l’agonie du chien Karénine, à l’immense tristesse de ses maîtres. C’est le passage le moins surprenant, mais c’est beaucoup moins ridicule qu’on pourrait le supposer. Il y a évidemment un message dans cette apologie de l’amour canin, mais lequel exactement ?
À force d’entendre Finkielkraut dans sa réjouissante émission de radio invoquer presque hebdomadairement Kundera, je me suis dit que je l’avais peut-être classé un peu vite au rayon « fausses valeurs » après la lecture de L’ignorance. De fait il y a du contenu dans cette œuvre mythique, c’est même une sorte de roman démonstratif dans lequel l’histoire vient à l’appui d’une réflexion énoncée plus ou moins ouvertement sur le totalitarisme comme refus du réel, et de la mort au premier chef.
L’histoire est centrée sur le couple formé par Tomas et Tereza, avec une description très clinique, presque houellebecquienne, de leur degré de satisfaction respectif (la première des six parties aux intitulés redondants donne le point de vue de Tomas, la deuxième reprend la même portion du récit, mais du point de vue de Tereza), de l’impossibilité de la monogamie pour Tomas qui collectionne les conquêtes pour débusquer la singularité de chacune et s’approprier le monde (toute incidence d’un éventuel déséquilibre narcissique n’est pas même envisagée par Kundera). Incidemment l’histoire dérape sur l’une des maîtresses de Tomas, Sabina, dont le péché mignon est la trahison, ainsi que sur Franz, amoureux transi de Sabina qui vit avec elle en son absence, en conservant chevillé à l’âme ce qu’il suppose que seraient ses exigences et ses préférences quant à son comportement.
Le récit est dur et sans complaisance, tous les personnages sont plutôt malheureux : la lecture est sinistre. Ca part quand même un peu dans tous les sens et ce n’est pas très facile de voir où Kundera veut en venir. Le long développement sur le kitsch comme rejet de la merde semble toutefois être le cœur de la thèse et c’est une partie réussie, ce qui n’est pas toujours le cas des nombreux appendices et sous-exemples, dont on devine l’homogénéité d’ensemble plus qu’on ne la saisit. De fait l’analyse du totalitarisme semble reliée aux ressorts intimes du couple et à l’articulation amour / sexualité qui d’après Tomas (et Kundera ?) ne devrait pas avoir lieu d’être. Je ne suis pas sur d’avoir lu avec une attention suffisante car ça ne m’a pas passionné. Et les adresses au lecteur, qui ont dû être novatrices à la parution du livre, ont le don de m’irriter. On voit en tout cas tout-à-fait clairement d’où vient Adam Thirlwell (qui ne s’en cache pas). A noter la conclusion, là encore très houellebecquienne, sur l’agonie du chien Karénine, à l’immense tristesse de ses maîtres. C’est le passage le moins surprenant, mais c’est beaucoup moins ridicule qu’on pourrait le supposer. Il y a évidemment un message dans cette apologie de l’amour canin, mais lequel exactement ?
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