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Encore un tuyau du vieux Bob, moins percé que les autres. Un peu comme pour Dylan Thomas ou Dylan lui-même, cette autobiographie sent un peu l’esbroufe et l’autocélébration, ou sans doute certains passages moins reluisants ont été passés à la trappe (pas un mot sur le mariage signalé dans la notice biographique « au début des années 30 » alors que le récit court de 1912 à 1942 et qu’un second mariage s’est apparemment tenu en 1942), mais l’essentiel, l’attitude, le cran, les rencontres, sont là et bien là.
Woody, c’est comme Tom Sawyer : c’est l’Amérique, le grand rêve de la liberté. Le livre démarre et s’achève dans un train de marchandises, en hobo parmi les hoboes, avec sa boîte à musique (sa guitare). L’essentiel de l’existence de Woody Guthrie semble avoir été l’itinérance à travers les Etats-Unis d’Amérique parmi les pauvres à la recherche d’un boulot, en soulageant leurs souffrances par de la musique et des paroles inventées sur le tas, le tout porté par la conviction inébranlable que ces gens sont bons et n’aspirent qu’au bonheur, et que c’est la mouise qui les fait se comporter en hyènes. Sans le dire il conçoit sa mission de troubadour à la fois comme un devoir de témoignage sur la dureté des relations sociales et le sort de misère des pauvres de Hooversvilles et des jungle camps, mais aussi comme un rappel à ces pauvres qu’ils ne sont pas que des pauvres, mais aussi des hommes, des frères. Ainsi le 1er chapitre est le récit d’une baston générale entre 70 hoboes dans un wagon de marchandises en marche, et le dernier chapitre est l’épilogue de cette baston, où les mêmes hoboes fraternisent après l’annonce qu’il y a du boulot à Seattle… Guthrie est un peu de gauche.
Entre ces deux chapitres, Guthrie fait le récit de son existence, dans l’ordre chronologique, l’enfance à Okemah dans l’Oklahomah, marqué par le boom pétrolier, une première époque radieuse et opulente, suivie d’une descente progressive aux enfers liée notamment à la folie de sa mère qui semble pyromane. Les maisons brûlent successivement, dont une fois avec la petite sœur dedans, les affaires immobilières du père tournent mal, et Woody devient vagabond, arpentant une Amérique de misère, travaillant de-ci de-là et apprenant sur le tard à jouer de la guitare. Le premier voyage vers la Californie occupe une part importante du récit et a failli le laisser sur le carreau. Une fois là-bas, il aurait pu (prétend-il) s’assurer une place au chaud chez sa tante mais il préfère quand même, à moitié mort de faim, continuer dans le monde des vivants que de pénétrer dans la bourgeoisie éthérée. De même à New York à la toute fin du livre, « à la croisée des chemins », il choisit lui-même (avec la métaphore d’une barque s’éloignant et dont il ne saute pas) de refuser un juteux contrat de music hall et de poursuivre sa vadrouille parmi les travailleurs miséreux.
L’écriture de Guthrie est assez inimitable et fort bien rendue par la traduction française. La syntaxe est souvent approximative ou disons plutôt que le style est très free et créatif (par exemple ce titre d’un délicieux chapitre sur une bataille entre deux bandes d’enfants, digne d’un récit épique de Las Casas sur une bataille napoléonienne : « Pus aucune bande peut pus nous battre »), l’ironie et la tendresse omniprésentes. Par exemple sur la fin de son voyage initiatique pour la Californie : « Ce fut le plus près de la boîte à dominos où je me sois jamais trouvé. Mon esprit reconstitua un million de choses, toute ma vie défila devant moi, et tous les gens que je connaissais, et tout ce qu’ils signifiaient pour moi. Et, sans nul doute, ma ligne politique changea sérieusement à cet instant et à cet endroit mêmes, encore que j’ignorais que je faisais mon éducation à l’époque. » À plein de moments, j’ai pensé à Djian et à sa phrase somptueuse : « le style permet de concentrer toutes les expériences d’un homme en une seule phrase. » De ce point de vue, Guthrie a une sacré classe.
dimanche 18 mai 2008
dimanche 13 avril 2008
Transparences, Ayerdahl, Paris, 13 avril 2008
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Ce polar fait partie des livres offerts par mon père à Noël, et il l’avait lui-même reçu en cadeau de son libraire comme en témoigne la mention « offert par votre libraire. Ne peut être vendu » au dos du livre, qui semble indiquer que le livre est tellement bon qu’il est rentable d’offrir le premier tellement on en fourguera par la suite au lecteur esbaudi. C’est effectivement pas mal dans le genre polar mal écrit pas loin d’être complètement con…
On se laisse quand même prendre évidemment, parce qu’il y a une certaine virtuosité dans le n’importe quoi et des thématiques qui regorgent de fantasmes à grosses ficelles. En résumé Stefen Bellanger, criminologie québécois, obtient un poste de profiler dans l’agence lyonnaise d’Interpol, et se heurte bientôt au dossier Ann X, une jeune Allemande qui a buté ses parents à 12 ans et multiplie les meurtres depuis sans que les témoins de ces meurtres n’arrivent à se rappeler à quoi elle ressemble. En approfondissant leur enquête, Bellanger et son supérieur Decaze s’aperçoivent rapidement qu’ils sont au cœur de manipulations multiples de pleins de services secrets. Au fur et à mesure tout le monde joue triple ou quadruple jeu sauf Michel le SDF de service et seul et unique ami de Bellanger qui malgré sa finesse psychologique est un type totalement insensible et donc extrêmement seul bien qu’il ait le contact facile et un charme irrésistible avec toutes les femmes. D’ailleurs Naïs (le vrai nom d’Anne X) tombe amoureuse de lui, ce qui la décide à mettre un terme à sa carrière criminelle et à se rapprocher de Stefen, d’abord sous de fausses identités, puis en tant que Naïs. Plus que le don de transparence, Naïs a le don de se métamorphoser en des identités multiples et de brouiller l’image qu’elle imprime chez chacun, qui se raccroche à des catégories antérieures pour cataloguer la mémoire de Naïs… Ayerdahl raccroche ici le lecteur au fantasme de la femme multiple, insaisissable et pourtant toujours identique. Pour finir Naïs remonte au sommet du complot qui n’était ourdi par autre que son grand-père, échappe à toutes les polices du monde, repart à la lutte avec Stefen afin qu’il accepte enfin de tomber amoureux d’une tueuse en série et pour finir le convainc de repartir déjouer d’autres complots le jour du 11 septembre 2001, car « ils vont désigner des coupables ».
Le serpent se mord la queue dans cette fin grotesque, dans laquelle toute la philosophie manichéenne qui sous-tend ce genre littéraire se trouve résumée. On notera par ailleurs une véritable modestie de l’auteur qui n’hésite pas à multiplier les références extrêmement actuelles, démontrant ainsi qu’il ne prétend pas écrire pour les siècles futurs. Exemple de trivialité : Stefen commence à reconnaître Ann X dans ses différentes incarnations car à chaque fois la femme en question lui rappelle une certaine chanson de Jean-Jacques Goldman, oui Jean-Jacques Goldman !! On est au-delà de la faute de goût, carrément dans un projet conscient d’anti-littérature ! Reste que ces bavouilles au kilomètre sont plutôt divertissantes, en particulier les joutes psychologiques dont Stefen est supposé spécialiste. Du grand n’importe quoi virtuose et prolixe…
Ce polar fait partie des livres offerts par mon père à Noël, et il l’avait lui-même reçu en cadeau de son libraire comme en témoigne la mention « offert par votre libraire. Ne peut être vendu » au dos du livre, qui semble indiquer que le livre est tellement bon qu’il est rentable d’offrir le premier tellement on en fourguera par la suite au lecteur esbaudi. C’est effectivement pas mal dans le genre polar mal écrit pas loin d’être complètement con…
On se laisse quand même prendre évidemment, parce qu’il y a une certaine virtuosité dans le n’importe quoi et des thématiques qui regorgent de fantasmes à grosses ficelles. En résumé Stefen Bellanger, criminologie québécois, obtient un poste de profiler dans l’agence lyonnaise d’Interpol, et se heurte bientôt au dossier Ann X, une jeune Allemande qui a buté ses parents à 12 ans et multiplie les meurtres depuis sans que les témoins de ces meurtres n’arrivent à se rappeler à quoi elle ressemble. En approfondissant leur enquête, Bellanger et son supérieur Decaze s’aperçoivent rapidement qu’ils sont au cœur de manipulations multiples de pleins de services secrets. Au fur et à mesure tout le monde joue triple ou quadruple jeu sauf Michel le SDF de service et seul et unique ami de Bellanger qui malgré sa finesse psychologique est un type totalement insensible et donc extrêmement seul bien qu’il ait le contact facile et un charme irrésistible avec toutes les femmes. D’ailleurs Naïs (le vrai nom d’Anne X) tombe amoureuse de lui, ce qui la décide à mettre un terme à sa carrière criminelle et à se rapprocher de Stefen, d’abord sous de fausses identités, puis en tant que Naïs. Plus que le don de transparence, Naïs a le don de se métamorphoser en des identités multiples et de brouiller l’image qu’elle imprime chez chacun, qui se raccroche à des catégories antérieures pour cataloguer la mémoire de Naïs… Ayerdahl raccroche ici le lecteur au fantasme de la femme multiple, insaisissable et pourtant toujours identique. Pour finir Naïs remonte au sommet du complot qui n’était ourdi par autre que son grand-père, échappe à toutes les polices du monde, repart à la lutte avec Stefen afin qu’il accepte enfin de tomber amoureux d’une tueuse en série et pour finir le convainc de repartir déjouer d’autres complots le jour du 11 septembre 2001, car « ils vont désigner des coupables ».
Le serpent se mord la queue dans cette fin grotesque, dans laquelle toute la philosophie manichéenne qui sous-tend ce genre littéraire se trouve résumée. On notera par ailleurs une véritable modestie de l’auteur qui n’hésite pas à multiplier les références extrêmement actuelles, démontrant ainsi qu’il ne prétend pas écrire pour les siècles futurs. Exemple de trivialité : Stefen commence à reconnaître Ann X dans ses différentes incarnations car à chaque fois la femme en question lui rappelle une certaine chanson de Jean-Jacques Goldman, oui Jean-Jacques Goldman !! On est au-delà de la faute de goût, carrément dans un projet conscient d’anti-littérature ! Reste que ces bavouilles au kilomètre sont plutôt divertissantes, en particulier les joutes psychologiques dont Stefen est supposé spécialiste. Du grand n’importe quoi virtuose et prolixe…
dimanche 16 mars 2008
Dans la peau d’un noir, JH Griffin, Paris, 16 mars 2008
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Petit reportage pas merveilleusement écrit, avec une pointe d’emphase et parfois un peu de manichéisme moralisateur, Dans la peau d’un noir n’en relate pas moins une expérience fascinante, conduite à la fin des années 60 dans le sud des Etats-Unis.
En ingurgitant des médicaments et en utilisant des teintures, un blanc dans la force de l’âge se transforme en vieux nègre pour connaître le sort réservé aux noirs dans les états les plus ségrégationnistes. L’expérience ne dure que sept semaines (entrecoupée qui plus est de quelques retours à la condition blanche qui ne font qu’accentuer le contraste), ce que Griffin a l’air de trouver très long (ce qui peut se comprendre sur le plan de la distance mentale), et les résultats sont édifiants, quoique pas vraiment surprenants. Un passage particulièrement savoureux réside dans les questions récurrentes des automobilistes à l’auto-stoppeur black quant à sa vie sexuelle supposée trépidante. D’après Griffin, quelque chose comme dix automobilistes sur douze ont eu ce comportement, et sans doute qu’il y a dans le racisme à l’encontre des noirs une angoisse profondément sexuelle. Griffin rapporte une foule de discriminations, vexations, hostilités de toutes sortes, tel ce chauffeur de bus qui refuse de laisser les noirs aller pisser lors d’une pause dans une station service, les commerçants qui refusent les paiements en chèques de voyages, les bancs, les bars, les chiottes, les restaurants, etc…, interdits aux noirs. La condition de noir s’avère ainsi très rapidement extrêmement pesante, au point que quelques instants enfermés dans les toilettes publiques procurent à plusieurs reprises à Griffin un réel soulagement. Enfin, outre l’aspect fantasmatique que revêt cette aptitude caméléon à pouvoir se glisser incognito dans une population étrangère (ça pourrait fonctionner avec les femmes, les riches, les drogués, les hooligans, …), l’expérience de Griffin est fascinante dans ses motivations et ses conséquences psychologiques : volonté de se fuir, perte de sa substance, fantasme de négritude, etc… mais Griffin ne semble pas en avoir conscience. L’intéressant c’est que redevenu blanc, la part du noir en lui n’a pas disparu. Peut-être qu’il y a une part de noir en chacun, comme il y a paraît-il une part de femme ?
Ce récit est-il digne de foi ? Personne ne grille la supercherie, alors que Griffin multiplie progressivement les allers-retours du noir au blanc. Ça paraît incroyable mais peut-être est-ce justement tellement improbable qu’il ne vient à l’esprit de personne de supposer une manipulation. En dépit de ses nombreux larmoiements apeurés, Griffin fait preuve d’un grand courage physique, d’une part avec ce qu’il inflige de transformations à son corps, et d’autre part en rendant publiques ses investigations, ce qui obligera ses parents et sa famille à déménager pour fuir les menaces.
Petit reportage pas merveilleusement écrit, avec une pointe d’emphase et parfois un peu de manichéisme moralisateur, Dans la peau d’un noir n’en relate pas moins une expérience fascinante, conduite à la fin des années 60 dans le sud des Etats-Unis.
En ingurgitant des médicaments et en utilisant des teintures, un blanc dans la force de l’âge se transforme en vieux nègre pour connaître le sort réservé aux noirs dans les états les plus ségrégationnistes. L’expérience ne dure que sept semaines (entrecoupée qui plus est de quelques retours à la condition blanche qui ne font qu’accentuer le contraste), ce que Griffin a l’air de trouver très long (ce qui peut se comprendre sur le plan de la distance mentale), et les résultats sont édifiants, quoique pas vraiment surprenants. Un passage particulièrement savoureux réside dans les questions récurrentes des automobilistes à l’auto-stoppeur black quant à sa vie sexuelle supposée trépidante. D’après Griffin, quelque chose comme dix automobilistes sur douze ont eu ce comportement, et sans doute qu’il y a dans le racisme à l’encontre des noirs une angoisse profondément sexuelle. Griffin rapporte une foule de discriminations, vexations, hostilités de toutes sortes, tel ce chauffeur de bus qui refuse de laisser les noirs aller pisser lors d’une pause dans une station service, les commerçants qui refusent les paiements en chèques de voyages, les bancs, les bars, les chiottes, les restaurants, etc…, interdits aux noirs. La condition de noir s’avère ainsi très rapidement extrêmement pesante, au point que quelques instants enfermés dans les toilettes publiques procurent à plusieurs reprises à Griffin un réel soulagement. Enfin, outre l’aspect fantasmatique que revêt cette aptitude caméléon à pouvoir se glisser incognito dans une population étrangère (ça pourrait fonctionner avec les femmes, les riches, les drogués, les hooligans, …), l’expérience de Griffin est fascinante dans ses motivations et ses conséquences psychologiques : volonté de se fuir, perte de sa substance, fantasme de négritude, etc… mais Griffin ne semble pas en avoir conscience. L’intéressant c’est que redevenu blanc, la part du noir en lui n’a pas disparu. Peut-être qu’il y a une part de noir en chacun, comme il y a paraît-il une part de femme ?
Ce récit est-il digne de foi ? Personne ne grille la supercherie, alors que Griffin multiplie progressivement les allers-retours du noir au blanc. Ça paraît incroyable mais peut-être est-ce justement tellement improbable qu’il ne vient à l’esprit de personne de supposer une manipulation. En dépit de ses nombreux larmoiements apeurés, Griffin fait preuve d’un grand courage physique, d’une part avec ce qu’il inflige de transformations à son corps, et d’autre part en rendant publiques ses investigations, ce qui obligera ses parents et sa famille à déménager pour fuir les menaces.
mardi 19 février 2008
Le bruit et la fureur, William Faulkner, Parati, Bresil, 19 février 2008
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Le titre original, The sound and the Fury, vient de Macbeth : « It is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing ». Les évènements retracés dans le livre font l’objet d’un résumé par le traducteur dans un texte introductif, au motif que le texte de Faulkner est trop obscur. Est-ce à cause de cette préface : le récit, en dépit de son caractère haché et subjectif (on est successivement dans la tête de Benjy, puis de Quentin, puis de Jason) et des complications volontairement posées par Faulkner (un certain nombre de prénom appartiennent par exemple à deux personnages) est relativement limpide. Bizarrement le traducteur prévient que le sujet du livre est la haine de Jason pour la jeune Quentin, alors que tout tourne autour de Caddy, dont Faulkner lui-même dit que son projet de nouvelle est devenu roman après qu’il s’est épris de son personnage. Les trois chapitres sont ainsi chacun consacrés à un frère de Caddy, et semble refléter chacun une facette de l’amour.
Benjy est complètement demeuré, un vrai légume qui vit dans un monde de sensations. Il a pour sa sœur un amour absolu et instinctif. Elle « sent comme les arbres » et elle est toujours bonne pour lui, prenant sa défense, s’inquiétant de ses émotions, donnant du prix à ses marques d’affection et lui en témoignant en retour. Tout le premier chapitre est un va-et-vient entre le 7 avril 1928, date du 32ème anniversaire de Benjy qu’il consacre à zoner avec Luster, le petit-fils de Dilsey, près du terrain de golf à la recherche de 25 cents perdus pour aller au cirque, et des flashs d’enfance où Caddy était encore là. Depuis qu’elle s’est fait chasser par son mari, semble t-il pour avoir eu un enfant (Quentin) qui n’était pas de lui (mais de Quentin précisément, même si le traducteur prétend que l’amour incestueux de Quentin est resté platonique), Jason et sa mère, qui ont recueilli son enfant, ont interdit que son nom soit prononcé. Dès qu’il l’entend pourtant, que ce soit de Luster pour le titiller ou d’un des golfeurs appelant son caddie, des réminiscences d’enfance apparaissent et Benjy se met à chouiner.
Dans le 2ème chapitre on semble accompagner Quentin le jour de son suicide, sans qu’il soit tout à fait établi que tous les évènements rapportés se tiennent sur la même journée. Quentin est étudiant à Harvard, dont les frais de scolarité ont nécessité la vente d’un pré du domaine familial. On est alors en 1910, le père (Jason) n’est pas encore mort de boisson. Quentin se noie et laisse une lettre, sans qu’à aucun moment le cours de ses pensées ou le contenu de la lettre, non dévoilée mais dont on sait que la mère l’a reçue, ne sont explicités. Mais Caddy revient de manière obsessionnelle, alternativement dans une scène d’attouchement et dans une scène de jalousie à propos d’un de ses amants, Dalton Ames. Et Quentin agresse également un camarade fils à papa en lui hurlant : « As-tu jamais eu une sœur ? »
Retour à 1928 dans le 3ème chapitre consacré à la vision du monde de Jason, le mal aimé, l’exclu, qui « n’a besoin de personne pour se tenir sur ses deux jambes ». Il accumule tous les défauts possibles, raciste, méchant, retors, fainéant, menteur, voleur, de mauvaise foi et repu de bonne conscience. C’est lui qui condamne Caddy à l’exil, détourne l’argent qu’elle envoie en faisant déchirer de faux chèques à sa mère, met au feu devant Luster qui en bave d’envie deux billets pour le cirque qu’on lui a donné, etc… Déjà petit c’était le rapporteur. Chez ce méchant on ne sait pas si la méchanceté venge l’exclusion ou si elle rayonne en s’en foutant crânement. Dans une interprétation « caddyesque » du roman, ce serait du dépit de constater l’intimité entre Quentin et Caddy et le lien spécial entre Benjy et Caddy que serait né le cœur de pierre de Jason.
Dans un 4ème et dernier chapitre on retrouve une narration externe pour une étrange conclusion : Quentin s’est barré avec son romano à cravate rouge et avec le trésor accumulé par Jason, 3.000 $. Ce dernier se met immédiatement en chasse, tandis que les noirs et Benjy vont à la messe Au bout d’un moment on comprend, et Jason aussi, que la piste s’est évanouie, car Quentin et son mec ont quitté la troupe du cirque. Jason, bizarrement soulagé, s’en retourne à Jefferson soigner sa migraine et à peine arrivé colle une trempe à Luster.
Un roman magnifique et captivant ! Tous les personnages sont attachants, même le mongol, même le vicelard, à l’exception peut-être de la mère, increvable mégère aux insupportables lamentations répétitives. Elle se croit punie et sa famille maudite, pour un crime non précisé. L’écriture de Faulkner est un tour de force, avec une focale qui se précise peu à peu : Benjy zappe sans arrêt, Quentin va et vient entre passé et présent, Jason est pour l’essentiel concentré dans le quotidien et la conclusion revient à une narration chronologique des plus classiques. Les éléments du drame se mettent en place petit à petit, par touche, telle la castration de Benjy après qu’il a agressé une petite fille qui sortait de l’école. Et Caddy reste un mystère à peine approché : tour à tour petite fille charmante et un brin tyrannique, jeune femme séduisante et un peu perdue dans les jeux de la séduction puis femme à moitié folle d’amour pour la petite fille qu’on lui interdit d’approcher. On la devine bonne, belle et fêlée. Juste ce qu’il faut pour en tomber amoureux.
Le titre original, The sound and the Fury, vient de Macbeth : « It is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing ». Les évènements retracés dans le livre font l’objet d’un résumé par le traducteur dans un texte introductif, au motif que le texte de Faulkner est trop obscur. Est-ce à cause de cette préface : le récit, en dépit de son caractère haché et subjectif (on est successivement dans la tête de Benjy, puis de Quentin, puis de Jason) et des complications volontairement posées par Faulkner (un certain nombre de prénom appartiennent par exemple à deux personnages) est relativement limpide. Bizarrement le traducteur prévient que le sujet du livre est la haine de Jason pour la jeune Quentin, alors que tout tourne autour de Caddy, dont Faulkner lui-même dit que son projet de nouvelle est devenu roman après qu’il s’est épris de son personnage. Les trois chapitres sont ainsi chacun consacrés à un frère de Caddy, et semble refléter chacun une facette de l’amour.
Benjy est complètement demeuré, un vrai légume qui vit dans un monde de sensations. Il a pour sa sœur un amour absolu et instinctif. Elle « sent comme les arbres » et elle est toujours bonne pour lui, prenant sa défense, s’inquiétant de ses émotions, donnant du prix à ses marques d’affection et lui en témoignant en retour. Tout le premier chapitre est un va-et-vient entre le 7 avril 1928, date du 32ème anniversaire de Benjy qu’il consacre à zoner avec Luster, le petit-fils de Dilsey, près du terrain de golf à la recherche de 25 cents perdus pour aller au cirque, et des flashs d’enfance où Caddy était encore là. Depuis qu’elle s’est fait chasser par son mari, semble t-il pour avoir eu un enfant (Quentin) qui n’était pas de lui (mais de Quentin précisément, même si le traducteur prétend que l’amour incestueux de Quentin est resté platonique), Jason et sa mère, qui ont recueilli son enfant, ont interdit que son nom soit prononcé. Dès qu’il l’entend pourtant, que ce soit de Luster pour le titiller ou d’un des golfeurs appelant son caddie, des réminiscences d’enfance apparaissent et Benjy se met à chouiner.
Dans le 2ème chapitre on semble accompagner Quentin le jour de son suicide, sans qu’il soit tout à fait établi que tous les évènements rapportés se tiennent sur la même journée. Quentin est étudiant à Harvard, dont les frais de scolarité ont nécessité la vente d’un pré du domaine familial. On est alors en 1910, le père (Jason) n’est pas encore mort de boisson. Quentin se noie et laisse une lettre, sans qu’à aucun moment le cours de ses pensées ou le contenu de la lettre, non dévoilée mais dont on sait que la mère l’a reçue, ne sont explicités. Mais Caddy revient de manière obsessionnelle, alternativement dans une scène d’attouchement et dans une scène de jalousie à propos d’un de ses amants, Dalton Ames. Et Quentin agresse également un camarade fils à papa en lui hurlant : « As-tu jamais eu une sœur ? »
Retour à 1928 dans le 3ème chapitre consacré à la vision du monde de Jason, le mal aimé, l’exclu, qui « n’a besoin de personne pour se tenir sur ses deux jambes ». Il accumule tous les défauts possibles, raciste, méchant, retors, fainéant, menteur, voleur, de mauvaise foi et repu de bonne conscience. C’est lui qui condamne Caddy à l’exil, détourne l’argent qu’elle envoie en faisant déchirer de faux chèques à sa mère, met au feu devant Luster qui en bave d’envie deux billets pour le cirque qu’on lui a donné, etc… Déjà petit c’était le rapporteur. Chez ce méchant on ne sait pas si la méchanceté venge l’exclusion ou si elle rayonne en s’en foutant crânement. Dans une interprétation « caddyesque » du roman, ce serait du dépit de constater l’intimité entre Quentin et Caddy et le lien spécial entre Benjy et Caddy que serait né le cœur de pierre de Jason.
Dans un 4ème et dernier chapitre on retrouve une narration externe pour une étrange conclusion : Quentin s’est barré avec son romano à cravate rouge et avec le trésor accumulé par Jason, 3.000 $. Ce dernier se met immédiatement en chasse, tandis que les noirs et Benjy vont à la messe Au bout d’un moment on comprend, et Jason aussi, que la piste s’est évanouie, car Quentin et son mec ont quitté la troupe du cirque. Jason, bizarrement soulagé, s’en retourne à Jefferson soigner sa migraine et à peine arrivé colle une trempe à Luster.
Un roman magnifique et captivant ! Tous les personnages sont attachants, même le mongol, même le vicelard, à l’exception peut-être de la mère, increvable mégère aux insupportables lamentations répétitives. Elle se croit punie et sa famille maudite, pour un crime non précisé. L’écriture de Faulkner est un tour de force, avec une focale qui se précise peu à peu : Benjy zappe sans arrêt, Quentin va et vient entre passé et présent, Jason est pour l’essentiel concentré dans le quotidien et la conclusion revient à une narration chronologique des plus classiques. Les éléments du drame se mettent en place petit à petit, par touche, telle la castration de Benjy après qu’il a agressé une petite fille qui sortait de l’école. Et Caddy reste un mystère à peine approché : tour à tour petite fille charmante et un brin tyrannique, jeune femme séduisante et un peu perdue dans les jeux de la séduction puis femme à moitié folle d’amour pour la petite fille qu’on lui interdit d’approcher. On la devine bonne, belle et fêlée. Juste ce qu’il faut pour en tomber amoureux.
mercredi 16 janvier 2008
24 heures dans la vie d’une femme, Stefan Zweig, Paris, 16 janvier 2008
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Comme dans La destruction d’un cœur, tout part d’un séjour dans un hôtel, marqué par le scandale d’une femme, Henriette, abandonnant mari et enfant pour partir avec un homme, certes éminemment séduisant (et français) mais qui n’a séjourné que 24 heures dans l’hôtel. L’auteur prend sa défense contre les commentateurs indignés lors des repas suivants, ce qui conduit Mrs C., une exquise mais très réservée vieille dame anglaise, à vouloir lui confier sa propre histoire, qui constitue l’essentiel de ce court roman.
Longtemps après la mort de son bien-aimé mari et alors que ses deux fils sont déjà grand, Mrs C. se sent totalement inutile et attend la mort en voyageant. Dans un casino de Monte-Carlo, alors qu’elle s’adonne à son passe-temps favori (contempler les mains des joueurs), elle tombe en arrêt devant un jeune Polonais au comportement frénétique, qui après avoir tout perdu sort du casino totalement désespéré et semble résolu au suicide. En dépit de tout ce que ça a d’inconvenant et par suite de certaines circonstances particulières, Mrs C. lui sauve la vie et passe la nuit avec lui, puis fait un tour de calèche et déjeune au restaurant en sa compagnie le lendemain, lui faisant jurer dans une église que jamais plus il ne s’adonnera au jeu. Après lui avoir donné une somme d’argent destiné à ravoir les bijoux de famille volés et placés en gage, elle lui donne rendez-vous à la gare et se rend à une réunion de famille à laquelle elle ne peut se soustraire. C’est alors qu’elle forme l’extraordinaire projet de partir avec lui par le train, qu’une série de contretemps lui fait rater. Désespérée d’avoir raté ses adieux et sa fuite, elle refait par nostalgie le parcours de la veille au soir et retombe au casino nez à nez avec… le polonais, en train de jouer l’argent qu’elle lui avait remis. Une nouvelle tentative pour le sortir de sa passion aliénante se solde par un esclandre, dont Mrs C. a tellement honte qu’elle reprend illico le train jusqu’à l’Angleterre pour tenter, les années passant, d’adoucir le souvenir de cette mésaventure et de son inconduite, dont elle se mortifie. Et ça marche doucement : elle apprendra plus tard avec une relative indifférence que le jeune Polonais s’est suicidé peu après son départ de Monte-Carlo. Tout ça pour conclure, dit Mrs C., que 24 heures peuvent effectivement changer complètement la vie d’une femme.
L’intrigue est absolument remarquable et savoureuse sur le plan psychologique, la démonstration limpide et entièrement convaincante. Le plaidoyer du locuteur reprend en effet de façon presque militante (quoique conscient de se laisser quelque peu emporté dans les excès de la controverse) la maxime de Spinoza : « ne pas juger, comprendre ». Le style quant à lui est d’une grande fluidité mais embarrassé par quelques longueurs et superlatifs. Quand Zweig tient un filon (par exemple l’expressivité des mains autour d’une table de roulette), il ne le lâche pas avant d’en avoir totalement essoré la sève, quitte à se répéter plusieurs fois. Mais peut-être est-ce une technique nécessaire à la pénétration psychologique de ses personnages par le lecteur ?
Comme dans La destruction d’un cœur, tout part d’un séjour dans un hôtel, marqué par le scandale d’une femme, Henriette, abandonnant mari et enfant pour partir avec un homme, certes éminemment séduisant (et français) mais qui n’a séjourné que 24 heures dans l’hôtel. L’auteur prend sa défense contre les commentateurs indignés lors des repas suivants, ce qui conduit Mrs C., une exquise mais très réservée vieille dame anglaise, à vouloir lui confier sa propre histoire, qui constitue l’essentiel de ce court roman.
Longtemps après la mort de son bien-aimé mari et alors que ses deux fils sont déjà grand, Mrs C. se sent totalement inutile et attend la mort en voyageant. Dans un casino de Monte-Carlo, alors qu’elle s’adonne à son passe-temps favori (contempler les mains des joueurs), elle tombe en arrêt devant un jeune Polonais au comportement frénétique, qui après avoir tout perdu sort du casino totalement désespéré et semble résolu au suicide. En dépit de tout ce que ça a d’inconvenant et par suite de certaines circonstances particulières, Mrs C. lui sauve la vie et passe la nuit avec lui, puis fait un tour de calèche et déjeune au restaurant en sa compagnie le lendemain, lui faisant jurer dans une église que jamais plus il ne s’adonnera au jeu. Après lui avoir donné une somme d’argent destiné à ravoir les bijoux de famille volés et placés en gage, elle lui donne rendez-vous à la gare et se rend à une réunion de famille à laquelle elle ne peut se soustraire. C’est alors qu’elle forme l’extraordinaire projet de partir avec lui par le train, qu’une série de contretemps lui fait rater. Désespérée d’avoir raté ses adieux et sa fuite, elle refait par nostalgie le parcours de la veille au soir et retombe au casino nez à nez avec… le polonais, en train de jouer l’argent qu’elle lui avait remis. Une nouvelle tentative pour le sortir de sa passion aliénante se solde par un esclandre, dont Mrs C. a tellement honte qu’elle reprend illico le train jusqu’à l’Angleterre pour tenter, les années passant, d’adoucir le souvenir de cette mésaventure et de son inconduite, dont elle se mortifie. Et ça marche doucement : elle apprendra plus tard avec une relative indifférence que le jeune Polonais s’est suicidé peu après son départ de Monte-Carlo. Tout ça pour conclure, dit Mrs C., que 24 heures peuvent effectivement changer complètement la vie d’une femme.
L’intrigue est absolument remarquable et savoureuse sur le plan psychologique, la démonstration limpide et entièrement convaincante. Le plaidoyer du locuteur reprend en effet de façon presque militante (quoique conscient de se laisser quelque peu emporté dans les excès de la controverse) la maxime de Spinoza : « ne pas juger, comprendre ». Le style quant à lui est d’une grande fluidité mais embarrassé par quelques longueurs et superlatifs. Quand Zweig tient un filon (par exemple l’expressivité des mains autour d’une table de roulette), il ne le lâche pas avant d’en avoir totalement essoré la sève, quitte à se répéter plusieurs fois. Mais peut-être est-ce une technique nécessaire à la pénétration psychologique de ses personnages par le lecteur ?
dimanche 13 janvier 2008
Portrait de l’artiste en jeune chien, Dylan Thomas, Paris, 13 janvier 2008
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A croire que je ne peux pas entendre Bob Dylan parler d’un livre sans courir me le procurer par tous les moyens pour le lire aussitôt. Dans « No direction home », Dylan confie que c’est après la lecture de ce recueil de nouvelles qu’il a choisi son nom de scène. Mais un peu comme pour L’art de la guerre de Sun Tzu qu’il évoquait dans ses mémoires, les promesses tenant au nom prestigieux de l’auteur et au titre excitant du livre ne sont pas tout à fait au rendez-vous. Le style cependant est là, très proche de l’élégance dylanienne. Dylan Thomas fait le récit, à travers une dizaine de nouvelles plus ou moins autobiographiques, de son enfance et de son adolescence au Pays de Galles dans les années 20 et 30. On part des souvenirs de tout petit garçon pour finir sur les premières amours et même si le ton libre, un peu provoquant et subtilement drôle reste le même, le charme exercé par le narrateur s’évanouit progressivement. Est-ce simplement la réalité qui s’éloigne, la poésie qui prend peu à peu le pas sur la confidence ?
Pour autant même dans les premières nouvelles Dylan Thomas parle très peu de lui, c’est son regard sur les personnages et les situations qui est mis en avant : les bonnes qu’il accompagne au parc, une amitié instantanée qui commence par une beigne, un copain qui le rejoint dans sa maison de vacances et appelle sa maman au secours au bout de 24 heures, un début de vacances sous la tente entre garçons, un grand-papa qui fugue pour se rendre à son propre enterrement, … En fait c’est quand même hyper bien, mis à part deux ou trois nouvelles plus ésotériques qu cassent un peu le charme. Je me rends compte que mon engouement est nettement retombé après avoir pris plus de renseignements sur Dylan Thomas, pas loin de la fin du livre, comme si j’avais été déçu que les scènes qu’il décrit datent des années 20 ou 30, alors qu’à la lecture elles me semblaient se dérouler dans la seconde moitié du 19ème siècle. Ou peut-être est-ce la description de son existence de pochetron qui ne collent pas à ses frasques de petit garçon ? Comme une sympathie qui ne tient pas, bizarre…
A croire que je ne peux pas entendre Bob Dylan parler d’un livre sans courir me le procurer par tous les moyens pour le lire aussitôt. Dans « No direction home », Dylan confie que c’est après la lecture de ce recueil de nouvelles qu’il a choisi son nom de scène. Mais un peu comme pour L’art de la guerre de Sun Tzu qu’il évoquait dans ses mémoires, les promesses tenant au nom prestigieux de l’auteur et au titre excitant du livre ne sont pas tout à fait au rendez-vous. Le style cependant est là, très proche de l’élégance dylanienne. Dylan Thomas fait le récit, à travers une dizaine de nouvelles plus ou moins autobiographiques, de son enfance et de son adolescence au Pays de Galles dans les années 20 et 30. On part des souvenirs de tout petit garçon pour finir sur les premières amours et même si le ton libre, un peu provoquant et subtilement drôle reste le même, le charme exercé par le narrateur s’évanouit progressivement. Est-ce simplement la réalité qui s’éloigne, la poésie qui prend peu à peu le pas sur la confidence ?
Pour autant même dans les premières nouvelles Dylan Thomas parle très peu de lui, c’est son regard sur les personnages et les situations qui est mis en avant : les bonnes qu’il accompagne au parc, une amitié instantanée qui commence par une beigne, un copain qui le rejoint dans sa maison de vacances et appelle sa maman au secours au bout de 24 heures, un début de vacances sous la tente entre garçons, un grand-papa qui fugue pour se rendre à son propre enterrement, … En fait c’est quand même hyper bien, mis à part deux ou trois nouvelles plus ésotériques qu cassent un peu le charme. Je me rends compte que mon engouement est nettement retombé après avoir pris plus de renseignements sur Dylan Thomas, pas loin de la fin du livre, comme si j’avais été déçu que les scènes qu’il décrit datent des années 20 ou 30, alors qu’à la lecture elles me semblaient se dérouler dans la seconde moitié du 19ème siècle. Ou peut-être est-ce la description de son existence de pochetron qui ne collent pas à ses frasques de petit garçon ? Comme une sympathie qui ne tient pas, bizarre…
samedi 5 janvier 2008
Maîtres et serviteurs, Pierre Michon, Paris, 5 janvier 2008
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Trois courtes biographies de peintres illustrent une réflexion rêveuse de Pierre Michon sur la grâce et la disgrâce, sur le petit nombre d’élus détenteurs du vrai talent et les autres, les laborieux. La langue de Michon est toujours aussi majestueuse et particulière mais le propos est mystérieux, à l’instar de l’intitulé des chapitres.
Le premier, « Dieu ne finit pas », est une méditation sur la vie de Goya, petit homme médiocre et attentif à le demeurer, et pourtant immense artiste, centrée sur l’amour du peintre pour Pepa, sa femme, qu’il épousa semble t-il au moins en partie pour ses frères, peintres introduits à la cour et susceptibles de lui procurer des entrées, mais peut-être aussi pour la tranquillité qu’elle lui apportait.
Alors que Goya est cité à la première phrase du premier chapitre, Watteau, auquel est consacré le deuxième, « Je veux me divertir », n’est nommé qu’au dernier paragraphe, sans doute pour la devinette. C’est cette fois un vieux curé qui témoigne de ses quelques rencontres avec Watteau, fasciné par son désir de posséder toutes les femmes, par son dépit de cette impossibilité et par la traduction de cette impossibilité en peintures. Peu avant de mourir, Watteau demande au curé, qui s’exécute à contrecœur, de brûler ses toiles de possession, peut-être pour ne pas en être dépossédé dans la mort.
Le troisième et dernier chapitre, « Fie-toi à ce signe », concerne un serviteur, et non un maître : c’est l’histoire de Lorentino, disciple de Piero della Francesca, peu à peu désillusionné sur son propre talent. La hiérarchie fatale des talents apparaît comme une vérité initiale et intangible mais progressivement et cruellement révélée : tout en haut Piero della Francesca, maître intouchable et bon, auquel même aveugle Lorentino amène son fils, ensuite les autres disciples comparses de Lorentino, aux carrières honorables, ensuite Lorentino, auquel n’échoit que quelques chutes de commandes, enfin Bartolomeo, le disciple de Lorentino, à peine plus qu’un paysan. Lorentino a pourtant en lui la matière d’un chef d’œuvre, et sera à son tour, mais furtivement, un maître : une commande particulière lui fut adressée par un paysan qui la paya au moyen d’un cochon. La peinture de Saint-Martin qui en résulta fut un incontestable chef d’œuvre, peut-être le seul de Lorentino. Placée dans une église, quelques-uns l’admirèrent puis le temps fit son œuvre et la toile redevint peu à peu poussière, Lorentino fut oublié.
« Diosa le regarda particulièrement pendant tout le temps qu’il peignit ce tableau ; car il avait en toute chose la main que jadis il avait porté sur elle, mais elle ne savait pas sur quoi il la portait. Elle se dit que peut-être elle aurait des robes, ou plutôt Angioletta maintenant.
Et Bartolomeo avait bien un maître. Le disciple vit travailler un maître, entre le mercredi des cendres et Pâques. On ne sait pas ce qu’il en fit, peut-être un chef d’œuvre lui aussi vers sa soixantième année, peut-être rien. »
Qui sont les maîtres, qui sont les serviteurs ? Qu’est-ce qui fait un grand peintre ? Pierre Michon lui-même se considère t-il comme maître ou serviteur ? J’ai le sentiment qu’il se pose ces questions sans intention d’y répondre, davantage pour le prétexte d’un thème ou d’une problématique unifiant quelques biographies poétiques.
Trois courtes biographies de peintres illustrent une réflexion rêveuse de Pierre Michon sur la grâce et la disgrâce, sur le petit nombre d’élus détenteurs du vrai talent et les autres, les laborieux. La langue de Michon est toujours aussi majestueuse et particulière mais le propos est mystérieux, à l’instar de l’intitulé des chapitres.
Le premier, « Dieu ne finit pas », est une méditation sur la vie de Goya, petit homme médiocre et attentif à le demeurer, et pourtant immense artiste, centrée sur l’amour du peintre pour Pepa, sa femme, qu’il épousa semble t-il au moins en partie pour ses frères, peintres introduits à la cour et susceptibles de lui procurer des entrées, mais peut-être aussi pour la tranquillité qu’elle lui apportait.
Alors que Goya est cité à la première phrase du premier chapitre, Watteau, auquel est consacré le deuxième, « Je veux me divertir », n’est nommé qu’au dernier paragraphe, sans doute pour la devinette. C’est cette fois un vieux curé qui témoigne de ses quelques rencontres avec Watteau, fasciné par son désir de posséder toutes les femmes, par son dépit de cette impossibilité et par la traduction de cette impossibilité en peintures. Peu avant de mourir, Watteau demande au curé, qui s’exécute à contrecœur, de brûler ses toiles de possession, peut-être pour ne pas en être dépossédé dans la mort.
Le troisième et dernier chapitre, « Fie-toi à ce signe », concerne un serviteur, et non un maître : c’est l’histoire de Lorentino, disciple de Piero della Francesca, peu à peu désillusionné sur son propre talent. La hiérarchie fatale des talents apparaît comme une vérité initiale et intangible mais progressivement et cruellement révélée : tout en haut Piero della Francesca, maître intouchable et bon, auquel même aveugle Lorentino amène son fils, ensuite les autres disciples comparses de Lorentino, aux carrières honorables, ensuite Lorentino, auquel n’échoit que quelques chutes de commandes, enfin Bartolomeo, le disciple de Lorentino, à peine plus qu’un paysan. Lorentino a pourtant en lui la matière d’un chef d’œuvre, et sera à son tour, mais furtivement, un maître : une commande particulière lui fut adressée par un paysan qui la paya au moyen d’un cochon. La peinture de Saint-Martin qui en résulta fut un incontestable chef d’œuvre, peut-être le seul de Lorentino. Placée dans une église, quelques-uns l’admirèrent puis le temps fit son œuvre et la toile redevint peu à peu poussière, Lorentino fut oublié.
« Diosa le regarda particulièrement pendant tout le temps qu’il peignit ce tableau ; car il avait en toute chose la main que jadis il avait porté sur elle, mais elle ne savait pas sur quoi il la portait. Elle se dit que peut-être elle aurait des robes, ou plutôt Angioletta maintenant.
Et Bartolomeo avait bien un maître. Le disciple vit travailler un maître, entre le mercredi des cendres et Pâques. On ne sait pas ce qu’il en fit, peut-être un chef d’œuvre lui aussi vers sa soixantième année, peut-être rien. »
Qui sont les maîtres, qui sont les serviteurs ? Qu’est-ce qui fait un grand peintre ? Pierre Michon lui-même se considère t-il comme maître ou serviteur ? J’ai le sentiment qu’il se pose ces questions sans intention d’y répondre, davantage pour le prétexte d’un thème ou d’une problématique unifiant quelques biographies poétiques.
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