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Le titre original, The sound and the Fury, vient de Macbeth : « It is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing ». Les évènements retracés dans le livre font l’objet d’un résumé par le traducteur dans un texte introductif, au motif que le texte de Faulkner est trop obscur. Est-ce à cause de cette préface : le récit, en dépit de son caractère haché et subjectif (on est successivement dans la tête de Benjy, puis de Quentin, puis de Jason) et des complications volontairement posées par Faulkner (un certain nombre de prénom appartiennent par exemple à deux personnages) est relativement limpide. Bizarrement le traducteur prévient que le sujet du livre est la haine de Jason pour la jeune Quentin, alors que tout tourne autour de Caddy, dont Faulkner lui-même dit que son projet de nouvelle est devenu roman après qu’il s’est épris de son personnage. Les trois chapitres sont ainsi chacun consacrés à un frère de Caddy, et semble refléter chacun une facette de l’amour.
Benjy est complètement demeuré, un vrai légume qui vit dans un monde de sensations. Il a pour sa sœur un amour absolu et instinctif. Elle « sent comme les arbres » et elle est toujours bonne pour lui, prenant sa défense, s’inquiétant de ses émotions, donnant du prix à ses marques d’affection et lui en témoignant en retour. Tout le premier chapitre est un va-et-vient entre le 7 avril 1928, date du 32ème anniversaire de Benjy qu’il consacre à zoner avec Luster, le petit-fils de Dilsey, près du terrain de golf à la recherche de 25 cents perdus pour aller au cirque, et des flashs d’enfance où Caddy était encore là. Depuis qu’elle s’est fait chasser par son mari, semble t-il pour avoir eu un enfant (Quentin) qui n’était pas de lui (mais de Quentin précisément, même si le traducteur prétend que l’amour incestueux de Quentin est resté platonique), Jason et sa mère, qui ont recueilli son enfant, ont interdit que son nom soit prononcé. Dès qu’il l’entend pourtant, que ce soit de Luster pour le titiller ou d’un des golfeurs appelant son caddie, des réminiscences d’enfance apparaissent et Benjy se met à chouiner.
Dans le 2ème chapitre on semble accompagner Quentin le jour de son suicide, sans qu’il soit tout à fait établi que tous les évènements rapportés se tiennent sur la même journée. Quentin est étudiant à Harvard, dont les frais de scolarité ont nécessité la vente d’un pré du domaine familial. On est alors en 1910, le père (Jason) n’est pas encore mort de boisson. Quentin se noie et laisse une lettre, sans qu’à aucun moment le cours de ses pensées ou le contenu de la lettre, non dévoilée mais dont on sait que la mère l’a reçue, ne sont explicités. Mais Caddy revient de manière obsessionnelle, alternativement dans une scène d’attouchement et dans une scène de jalousie à propos d’un de ses amants, Dalton Ames. Et Quentin agresse également un camarade fils à papa en lui hurlant : « As-tu jamais eu une sœur ? »
Retour à 1928 dans le 3ème chapitre consacré à la vision du monde de Jason, le mal aimé, l’exclu, qui « n’a besoin de personne pour se tenir sur ses deux jambes ». Il accumule tous les défauts possibles, raciste, méchant, retors, fainéant, menteur, voleur, de mauvaise foi et repu de bonne conscience. C’est lui qui condamne Caddy à l’exil, détourne l’argent qu’elle envoie en faisant déchirer de faux chèques à sa mère, met au feu devant Luster qui en bave d’envie deux billets pour le cirque qu’on lui a donné, etc… Déjà petit c’était le rapporteur. Chez ce méchant on ne sait pas si la méchanceté venge l’exclusion ou si elle rayonne en s’en foutant crânement. Dans une interprétation « caddyesque » du roman, ce serait du dépit de constater l’intimité entre Quentin et Caddy et le lien spécial entre Benjy et Caddy que serait né le cœur de pierre de Jason.
Dans un 4ème et dernier chapitre on retrouve une narration externe pour une étrange conclusion : Quentin s’est barré avec son romano à cravate rouge et avec le trésor accumulé par Jason, 3.000 $. Ce dernier se met immédiatement en chasse, tandis que les noirs et Benjy vont à la messe Au bout d’un moment on comprend, et Jason aussi, que la piste s’est évanouie, car Quentin et son mec ont quitté la troupe du cirque. Jason, bizarrement soulagé, s’en retourne à Jefferson soigner sa migraine et à peine arrivé colle une trempe à Luster.
Un roman magnifique et captivant ! Tous les personnages sont attachants, même le mongol, même le vicelard, à l’exception peut-être de la mère, increvable mégère aux insupportables lamentations répétitives. Elle se croit punie et sa famille maudite, pour un crime non précisé. L’écriture de Faulkner est un tour de force, avec une focale qui se précise peu à peu : Benjy zappe sans arrêt, Quentin va et vient entre passé et présent, Jason est pour l’essentiel concentré dans le quotidien et la conclusion revient à une narration chronologique des plus classiques. Les éléments du drame se mettent en place petit à petit, par touche, telle la castration de Benjy après qu’il a agressé une petite fille qui sortait de l’école. Et Caddy reste un mystère à peine approché : tour à tour petite fille charmante et un brin tyrannique, jeune femme séduisante et un peu perdue dans les jeux de la séduction puis femme à moitié folle d’amour pour la petite fille qu’on lui interdit d’approcher. On la devine bonne, belle et fêlée. Juste ce qu’il faut pour en tomber amoureux.
mardi 19 février 2008
mercredi 16 janvier 2008
24 heures dans la vie d’une femme, Stefan Zweig, Paris, 16 janvier 2008
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Comme dans La destruction d’un cœur, tout part d’un séjour dans un hôtel, marqué par le scandale d’une femme, Henriette, abandonnant mari et enfant pour partir avec un homme, certes éminemment séduisant (et français) mais qui n’a séjourné que 24 heures dans l’hôtel. L’auteur prend sa défense contre les commentateurs indignés lors des repas suivants, ce qui conduit Mrs C., une exquise mais très réservée vieille dame anglaise, à vouloir lui confier sa propre histoire, qui constitue l’essentiel de ce court roman.
Longtemps après la mort de son bien-aimé mari et alors que ses deux fils sont déjà grand, Mrs C. se sent totalement inutile et attend la mort en voyageant. Dans un casino de Monte-Carlo, alors qu’elle s’adonne à son passe-temps favori (contempler les mains des joueurs), elle tombe en arrêt devant un jeune Polonais au comportement frénétique, qui après avoir tout perdu sort du casino totalement désespéré et semble résolu au suicide. En dépit de tout ce que ça a d’inconvenant et par suite de certaines circonstances particulières, Mrs C. lui sauve la vie et passe la nuit avec lui, puis fait un tour de calèche et déjeune au restaurant en sa compagnie le lendemain, lui faisant jurer dans une église que jamais plus il ne s’adonnera au jeu. Après lui avoir donné une somme d’argent destiné à ravoir les bijoux de famille volés et placés en gage, elle lui donne rendez-vous à la gare et se rend à une réunion de famille à laquelle elle ne peut se soustraire. C’est alors qu’elle forme l’extraordinaire projet de partir avec lui par le train, qu’une série de contretemps lui fait rater. Désespérée d’avoir raté ses adieux et sa fuite, elle refait par nostalgie le parcours de la veille au soir et retombe au casino nez à nez avec… le polonais, en train de jouer l’argent qu’elle lui avait remis. Une nouvelle tentative pour le sortir de sa passion aliénante se solde par un esclandre, dont Mrs C. a tellement honte qu’elle reprend illico le train jusqu’à l’Angleterre pour tenter, les années passant, d’adoucir le souvenir de cette mésaventure et de son inconduite, dont elle se mortifie. Et ça marche doucement : elle apprendra plus tard avec une relative indifférence que le jeune Polonais s’est suicidé peu après son départ de Monte-Carlo. Tout ça pour conclure, dit Mrs C., que 24 heures peuvent effectivement changer complètement la vie d’une femme.
L’intrigue est absolument remarquable et savoureuse sur le plan psychologique, la démonstration limpide et entièrement convaincante. Le plaidoyer du locuteur reprend en effet de façon presque militante (quoique conscient de se laisser quelque peu emporté dans les excès de la controverse) la maxime de Spinoza : « ne pas juger, comprendre ». Le style quant à lui est d’une grande fluidité mais embarrassé par quelques longueurs et superlatifs. Quand Zweig tient un filon (par exemple l’expressivité des mains autour d’une table de roulette), il ne le lâche pas avant d’en avoir totalement essoré la sève, quitte à se répéter plusieurs fois. Mais peut-être est-ce une technique nécessaire à la pénétration psychologique de ses personnages par le lecteur ?
Comme dans La destruction d’un cœur, tout part d’un séjour dans un hôtel, marqué par le scandale d’une femme, Henriette, abandonnant mari et enfant pour partir avec un homme, certes éminemment séduisant (et français) mais qui n’a séjourné que 24 heures dans l’hôtel. L’auteur prend sa défense contre les commentateurs indignés lors des repas suivants, ce qui conduit Mrs C., une exquise mais très réservée vieille dame anglaise, à vouloir lui confier sa propre histoire, qui constitue l’essentiel de ce court roman.
Longtemps après la mort de son bien-aimé mari et alors que ses deux fils sont déjà grand, Mrs C. se sent totalement inutile et attend la mort en voyageant. Dans un casino de Monte-Carlo, alors qu’elle s’adonne à son passe-temps favori (contempler les mains des joueurs), elle tombe en arrêt devant un jeune Polonais au comportement frénétique, qui après avoir tout perdu sort du casino totalement désespéré et semble résolu au suicide. En dépit de tout ce que ça a d’inconvenant et par suite de certaines circonstances particulières, Mrs C. lui sauve la vie et passe la nuit avec lui, puis fait un tour de calèche et déjeune au restaurant en sa compagnie le lendemain, lui faisant jurer dans une église que jamais plus il ne s’adonnera au jeu. Après lui avoir donné une somme d’argent destiné à ravoir les bijoux de famille volés et placés en gage, elle lui donne rendez-vous à la gare et se rend à une réunion de famille à laquelle elle ne peut se soustraire. C’est alors qu’elle forme l’extraordinaire projet de partir avec lui par le train, qu’une série de contretemps lui fait rater. Désespérée d’avoir raté ses adieux et sa fuite, elle refait par nostalgie le parcours de la veille au soir et retombe au casino nez à nez avec… le polonais, en train de jouer l’argent qu’elle lui avait remis. Une nouvelle tentative pour le sortir de sa passion aliénante se solde par un esclandre, dont Mrs C. a tellement honte qu’elle reprend illico le train jusqu’à l’Angleterre pour tenter, les années passant, d’adoucir le souvenir de cette mésaventure et de son inconduite, dont elle se mortifie. Et ça marche doucement : elle apprendra plus tard avec une relative indifférence que le jeune Polonais s’est suicidé peu après son départ de Monte-Carlo. Tout ça pour conclure, dit Mrs C., que 24 heures peuvent effectivement changer complètement la vie d’une femme.
L’intrigue est absolument remarquable et savoureuse sur le plan psychologique, la démonstration limpide et entièrement convaincante. Le plaidoyer du locuteur reprend en effet de façon presque militante (quoique conscient de se laisser quelque peu emporté dans les excès de la controverse) la maxime de Spinoza : « ne pas juger, comprendre ». Le style quant à lui est d’une grande fluidité mais embarrassé par quelques longueurs et superlatifs. Quand Zweig tient un filon (par exemple l’expressivité des mains autour d’une table de roulette), il ne le lâche pas avant d’en avoir totalement essoré la sève, quitte à se répéter plusieurs fois. Mais peut-être est-ce une technique nécessaire à la pénétration psychologique de ses personnages par le lecteur ?
dimanche 13 janvier 2008
Portrait de l’artiste en jeune chien, Dylan Thomas, Paris, 13 janvier 2008
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A croire que je ne peux pas entendre Bob Dylan parler d’un livre sans courir me le procurer par tous les moyens pour le lire aussitôt. Dans « No direction home », Dylan confie que c’est après la lecture de ce recueil de nouvelles qu’il a choisi son nom de scène. Mais un peu comme pour L’art de la guerre de Sun Tzu qu’il évoquait dans ses mémoires, les promesses tenant au nom prestigieux de l’auteur et au titre excitant du livre ne sont pas tout à fait au rendez-vous. Le style cependant est là, très proche de l’élégance dylanienne. Dylan Thomas fait le récit, à travers une dizaine de nouvelles plus ou moins autobiographiques, de son enfance et de son adolescence au Pays de Galles dans les années 20 et 30. On part des souvenirs de tout petit garçon pour finir sur les premières amours et même si le ton libre, un peu provoquant et subtilement drôle reste le même, le charme exercé par le narrateur s’évanouit progressivement. Est-ce simplement la réalité qui s’éloigne, la poésie qui prend peu à peu le pas sur la confidence ?
Pour autant même dans les premières nouvelles Dylan Thomas parle très peu de lui, c’est son regard sur les personnages et les situations qui est mis en avant : les bonnes qu’il accompagne au parc, une amitié instantanée qui commence par une beigne, un copain qui le rejoint dans sa maison de vacances et appelle sa maman au secours au bout de 24 heures, un début de vacances sous la tente entre garçons, un grand-papa qui fugue pour se rendre à son propre enterrement, … En fait c’est quand même hyper bien, mis à part deux ou trois nouvelles plus ésotériques qu cassent un peu le charme. Je me rends compte que mon engouement est nettement retombé après avoir pris plus de renseignements sur Dylan Thomas, pas loin de la fin du livre, comme si j’avais été déçu que les scènes qu’il décrit datent des années 20 ou 30, alors qu’à la lecture elles me semblaient se dérouler dans la seconde moitié du 19ème siècle. Ou peut-être est-ce la description de son existence de pochetron qui ne collent pas à ses frasques de petit garçon ? Comme une sympathie qui ne tient pas, bizarre…
A croire que je ne peux pas entendre Bob Dylan parler d’un livre sans courir me le procurer par tous les moyens pour le lire aussitôt. Dans « No direction home », Dylan confie que c’est après la lecture de ce recueil de nouvelles qu’il a choisi son nom de scène. Mais un peu comme pour L’art de la guerre de Sun Tzu qu’il évoquait dans ses mémoires, les promesses tenant au nom prestigieux de l’auteur et au titre excitant du livre ne sont pas tout à fait au rendez-vous. Le style cependant est là, très proche de l’élégance dylanienne. Dylan Thomas fait le récit, à travers une dizaine de nouvelles plus ou moins autobiographiques, de son enfance et de son adolescence au Pays de Galles dans les années 20 et 30. On part des souvenirs de tout petit garçon pour finir sur les premières amours et même si le ton libre, un peu provoquant et subtilement drôle reste le même, le charme exercé par le narrateur s’évanouit progressivement. Est-ce simplement la réalité qui s’éloigne, la poésie qui prend peu à peu le pas sur la confidence ?
Pour autant même dans les premières nouvelles Dylan Thomas parle très peu de lui, c’est son regard sur les personnages et les situations qui est mis en avant : les bonnes qu’il accompagne au parc, une amitié instantanée qui commence par une beigne, un copain qui le rejoint dans sa maison de vacances et appelle sa maman au secours au bout de 24 heures, un début de vacances sous la tente entre garçons, un grand-papa qui fugue pour se rendre à son propre enterrement, … En fait c’est quand même hyper bien, mis à part deux ou trois nouvelles plus ésotériques qu cassent un peu le charme. Je me rends compte que mon engouement est nettement retombé après avoir pris plus de renseignements sur Dylan Thomas, pas loin de la fin du livre, comme si j’avais été déçu que les scènes qu’il décrit datent des années 20 ou 30, alors qu’à la lecture elles me semblaient se dérouler dans la seconde moitié du 19ème siècle. Ou peut-être est-ce la description de son existence de pochetron qui ne collent pas à ses frasques de petit garçon ? Comme une sympathie qui ne tient pas, bizarre…
samedi 5 janvier 2008
Maîtres et serviteurs, Pierre Michon, Paris, 5 janvier 2008
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Trois courtes biographies de peintres illustrent une réflexion rêveuse de Pierre Michon sur la grâce et la disgrâce, sur le petit nombre d’élus détenteurs du vrai talent et les autres, les laborieux. La langue de Michon est toujours aussi majestueuse et particulière mais le propos est mystérieux, à l’instar de l’intitulé des chapitres.
Le premier, « Dieu ne finit pas », est une méditation sur la vie de Goya, petit homme médiocre et attentif à le demeurer, et pourtant immense artiste, centrée sur l’amour du peintre pour Pepa, sa femme, qu’il épousa semble t-il au moins en partie pour ses frères, peintres introduits à la cour et susceptibles de lui procurer des entrées, mais peut-être aussi pour la tranquillité qu’elle lui apportait.
Alors que Goya est cité à la première phrase du premier chapitre, Watteau, auquel est consacré le deuxième, « Je veux me divertir », n’est nommé qu’au dernier paragraphe, sans doute pour la devinette. C’est cette fois un vieux curé qui témoigne de ses quelques rencontres avec Watteau, fasciné par son désir de posséder toutes les femmes, par son dépit de cette impossibilité et par la traduction de cette impossibilité en peintures. Peu avant de mourir, Watteau demande au curé, qui s’exécute à contrecœur, de brûler ses toiles de possession, peut-être pour ne pas en être dépossédé dans la mort.
Le troisième et dernier chapitre, « Fie-toi à ce signe », concerne un serviteur, et non un maître : c’est l’histoire de Lorentino, disciple de Piero della Francesca, peu à peu désillusionné sur son propre talent. La hiérarchie fatale des talents apparaît comme une vérité initiale et intangible mais progressivement et cruellement révélée : tout en haut Piero della Francesca, maître intouchable et bon, auquel même aveugle Lorentino amène son fils, ensuite les autres disciples comparses de Lorentino, aux carrières honorables, ensuite Lorentino, auquel n’échoit que quelques chutes de commandes, enfin Bartolomeo, le disciple de Lorentino, à peine plus qu’un paysan. Lorentino a pourtant en lui la matière d’un chef d’œuvre, et sera à son tour, mais furtivement, un maître : une commande particulière lui fut adressée par un paysan qui la paya au moyen d’un cochon. La peinture de Saint-Martin qui en résulta fut un incontestable chef d’œuvre, peut-être le seul de Lorentino. Placée dans une église, quelques-uns l’admirèrent puis le temps fit son œuvre et la toile redevint peu à peu poussière, Lorentino fut oublié.
« Diosa le regarda particulièrement pendant tout le temps qu’il peignit ce tableau ; car il avait en toute chose la main que jadis il avait porté sur elle, mais elle ne savait pas sur quoi il la portait. Elle se dit que peut-être elle aurait des robes, ou plutôt Angioletta maintenant.
Et Bartolomeo avait bien un maître. Le disciple vit travailler un maître, entre le mercredi des cendres et Pâques. On ne sait pas ce qu’il en fit, peut-être un chef d’œuvre lui aussi vers sa soixantième année, peut-être rien. »
Qui sont les maîtres, qui sont les serviteurs ? Qu’est-ce qui fait un grand peintre ? Pierre Michon lui-même se considère t-il comme maître ou serviteur ? J’ai le sentiment qu’il se pose ces questions sans intention d’y répondre, davantage pour le prétexte d’un thème ou d’une problématique unifiant quelques biographies poétiques.
Trois courtes biographies de peintres illustrent une réflexion rêveuse de Pierre Michon sur la grâce et la disgrâce, sur le petit nombre d’élus détenteurs du vrai talent et les autres, les laborieux. La langue de Michon est toujours aussi majestueuse et particulière mais le propos est mystérieux, à l’instar de l’intitulé des chapitres.
Le premier, « Dieu ne finit pas », est une méditation sur la vie de Goya, petit homme médiocre et attentif à le demeurer, et pourtant immense artiste, centrée sur l’amour du peintre pour Pepa, sa femme, qu’il épousa semble t-il au moins en partie pour ses frères, peintres introduits à la cour et susceptibles de lui procurer des entrées, mais peut-être aussi pour la tranquillité qu’elle lui apportait.
Alors que Goya est cité à la première phrase du premier chapitre, Watteau, auquel est consacré le deuxième, « Je veux me divertir », n’est nommé qu’au dernier paragraphe, sans doute pour la devinette. C’est cette fois un vieux curé qui témoigne de ses quelques rencontres avec Watteau, fasciné par son désir de posséder toutes les femmes, par son dépit de cette impossibilité et par la traduction de cette impossibilité en peintures. Peu avant de mourir, Watteau demande au curé, qui s’exécute à contrecœur, de brûler ses toiles de possession, peut-être pour ne pas en être dépossédé dans la mort.
Le troisième et dernier chapitre, « Fie-toi à ce signe », concerne un serviteur, et non un maître : c’est l’histoire de Lorentino, disciple de Piero della Francesca, peu à peu désillusionné sur son propre talent. La hiérarchie fatale des talents apparaît comme une vérité initiale et intangible mais progressivement et cruellement révélée : tout en haut Piero della Francesca, maître intouchable et bon, auquel même aveugle Lorentino amène son fils, ensuite les autres disciples comparses de Lorentino, aux carrières honorables, ensuite Lorentino, auquel n’échoit que quelques chutes de commandes, enfin Bartolomeo, le disciple de Lorentino, à peine plus qu’un paysan. Lorentino a pourtant en lui la matière d’un chef d’œuvre, et sera à son tour, mais furtivement, un maître : une commande particulière lui fut adressée par un paysan qui la paya au moyen d’un cochon. La peinture de Saint-Martin qui en résulta fut un incontestable chef d’œuvre, peut-être le seul de Lorentino. Placée dans une église, quelques-uns l’admirèrent puis le temps fit son œuvre et la toile redevint peu à peu poussière, Lorentino fut oublié.
« Diosa le regarda particulièrement pendant tout le temps qu’il peignit ce tableau ; car il avait en toute chose la main que jadis il avait porté sur elle, mais elle ne savait pas sur quoi il la portait. Elle se dit que peut-être elle aurait des robes, ou plutôt Angioletta maintenant.
Et Bartolomeo avait bien un maître. Le disciple vit travailler un maître, entre le mercredi des cendres et Pâques. On ne sait pas ce qu’il en fit, peut-être un chef d’œuvre lui aussi vers sa soixantième année, peut-être rien. »
Qui sont les maîtres, qui sont les serviteurs ? Qu’est-ce qui fait un grand peintre ? Pierre Michon lui-même se considère t-il comme maître ou serviteur ? J’ai le sentiment qu’il se pose ces questions sans intention d’y répondre, davantage pour le prétexte d’un thème ou d’une problématique unifiant quelques biographies poétiques.
samedi 15 décembre 2007
Lunar Park, Bret Easton Ellis, Paris, 15 décembre 2007
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Bret Easton Ellis raconte la tentative de Bret Easton Ellis, écrivain à succès bisexuel et omnidéfoncé, de fonder un foyer stable et apaisé, avec femme, enfants et chien. Pour nous expliquer comment il en est arrivé là, il retrace sommairement son parcours depuis la publication de son premier livre, alors qu’il était encore étudiant, et que l’on peut résumer à une énorme orgie ininterrompue de drogues, d’alcools et d’antidépresseurs. Après une énième overdose agrémentée d’un arrêt cardiaque, il saisit la proposition de Jayne de venir s’installer chez elle dans les Midlands. Jayne est une actrice très célèbre qui lui a fait un enfant dans le dos une douzaine d’années auparavant, enfant auquel Jayne a par inadvertance donné le prénom de Robert, celui du père honni d’Ellis, et dont Ellis ne s’est jamais préoccupé.
Le cœur de l’intrigue se déroule sur une semaine à partir de Halloween. Ellis est là depuis quelques mois et la situation est déjà difficile : il recommence à boire et à se droguer, fricote avec ses étudiantes, couche de moins en moins avec Jayne et ne parvient pas à établir le contact avec Robby. Il n’y a pas vraiment d’histoire, il s’agit plutôt d’un barrage en vrille progressif : la maison d’Elsinore lane se transforme progressivement en celle de Sherman Oaks où habitait la famille Ellis à L.A., un certain Clayton se balade dans la vieille Mercedes du père d’Ellis, un enquêteur du nom de Kimball apprend à Ellis qu’un type se prend pour Patrick Bateman et reproduit scrupuleusement les crimes d’American Psycho, en s’en prenant dans l’ordre aux homonymes adéquats, des mails étranges arrivent, le corbeau en peluche de Sarah, la jeune fille de Jayne, semble vivante et agressive, de jeunes garçons disparaissent, enlevés ou volontairement retirés du monde… Au bout du compte Ellis pète totalement son câble, Robby disparaît et Jayne demande le divorce, le tout sans que l’on suive très bien ce qui relève du réel et ce qui appartient à la vie psychique d’Ellis. A la fin rien n’est résolu, toutes les pistes sont laissées en suspens. On comprend simplement plus ou moins que Robby et Bret sont peut-être la même personne, et que les garçons disparaissent pour échapper aux pères ou pour éviter de les haïr ou de leur mentir. Bret se retrouve face à Robby dans la position de son père et ça porte tous ses démons à leur paroxysme (Ellis prétend d’ailleurs que Patrick Bateman est une représentation de son père). Bref la confusion psychologique d’Ellis est parfaitement rendue. Les imbrications entre réalité, délire, vantardises et confessions font l’originalité de ce livre, très plaisant à lire malgré son foisonnement, avec quelques scènes particulièrement délectables comme le dialogue avec Mc Inernay à la fête d’Halloween (ces deux-là sont copains comme cochons depuis bien longtemps, peut-être servent-ils de modèles pour Russell et Jeff dans 30 ans et des poussières ?), les scènes de chauffe avec Aimee Light, le dîner entre couples bourgeois. Les barrages en vrille sont parfois un peu longuets mais finalement assez variés. Ce qui est très fort c’est le sentiment de sincérité que donne Ellis, qui balance tout y compris (et surtout) ses contradictions et ses turpitudes, avec une dureté qui n’a pas dû être facile à recevoir par ses proches (sa mère et ses sœurs notamment, mais aussi des gens comme Jay Mc Inernay, balancé en sérieux repoudrage, son père quant à lui est heureusement mort depuis bien longtemps) comme si la notion d’intimité n’existait pas ou était de peu de prix si c’est pour écrire un beau passage. Et en même temps c’est tellement barré que c’est obligatoirement largement romancé, ce qui peut constituer une protection…Il y a enfin toute la virtuosité de la mise en abyme, particulièrement éclatante dans la première partie du livre, où l’auteur passe en revue tous les incipit de ses romans, en commençant par… Lunar Park. Bref un sacré ovni un peu inégal, du moins baissant un peu sur la fin, dont il sera intéressant de lire des commentaires ou des exégèses pour en approfondir les diverses significations.
Bret Easton Ellis raconte la tentative de Bret Easton Ellis, écrivain à succès bisexuel et omnidéfoncé, de fonder un foyer stable et apaisé, avec femme, enfants et chien. Pour nous expliquer comment il en est arrivé là, il retrace sommairement son parcours depuis la publication de son premier livre, alors qu’il était encore étudiant, et que l’on peut résumer à une énorme orgie ininterrompue de drogues, d’alcools et d’antidépresseurs. Après une énième overdose agrémentée d’un arrêt cardiaque, il saisit la proposition de Jayne de venir s’installer chez elle dans les Midlands. Jayne est une actrice très célèbre qui lui a fait un enfant dans le dos une douzaine d’années auparavant, enfant auquel Jayne a par inadvertance donné le prénom de Robert, celui du père honni d’Ellis, et dont Ellis ne s’est jamais préoccupé.
Le cœur de l’intrigue se déroule sur une semaine à partir de Halloween. Ellis est là depuis quelques mois et la situation est déjà difficile : il recommence à boire et à se droguer, fricote avec ses étudiantes, couche de moins en moins avec Jayne et ne parvient pas à établir le contact avec Robby. Il n’y a pas vraiment d’histoire, il s’agit plutôt d’un barrage en vrille progressif : la maison d’Elsinore lane se transforme progressivement en celle de Sherman Oaks où habitait la famille Ellis à L.A., un certain Clayton se balade dans la vieille Mercedes du père d’Ellis, un enquêteur du nom de Kimball apprend à Ellis qu’un type se prend pour Patrick Bateman et reproduit scrupuleusement les crimes d’American Psycho, en s’en prenant dans l’ordre aux homonymes adéquats, des mails étranges arrivent, le corbeau en peluche de Sarah, la jeune fille de Jayne, semble vivante et agressive, de jeunes garçons disparaissent, enlevés ou volontairement retirés du monde… Au bout du compte Ellis pète totalement son câble, Robby disparaît et Jayne demande le divorce, le tout sans que l’on suive très bien ce qui relève du réel et ce qui appartient à la vie psychique d’Ellis. A la fin rien n’est résolu, toutes les pistes sont laissées en suspens. On comprend simplement plus ou moins que Robby et Bret sont peut-être la même personne, et que les garçons disparaissent pour échapper aux pères ou pour éviter de les haïr ou de leur mentir. Bret se retrouve face à Robby dans la position de son père et ça porte tous ses démons à leur paroxysme (Ellis prétend d’ailleurs que Patrick Bateman est une représentation de son père). Bref la confusion psychologique d’Ellis est parfaitement rendue. Les imbrications entre réalité, délire, vantardises et confessions font l’originalité de ce livre, très plaisant à lire malgré son foisonnement, avec quelques scènes particulièrement délectables comme le dialogue avec Mc Inernay à la fête d’Halloween (ces deux-là sont copains comme cochons depuis bien longtemps, peut-être servent-ils de modèles pour Russell et Jeff dans 30 ans et des poussières ?), les scènes de chauffe avec Aimee Light, le dîner entre couples bourgeois. Les barrages en vrille sont parfois un peu longuets mais finalement assez variés. Ce qui est très fort c’est le sentiment de sincérité que donne Ellis, qui balance tout y compris (et surtout) ses contradictions et ses turpitudes, avec une dureté qui n’a pas dû être facile à recevoir par ses proches (sa mère et ses sœurs notamment, mais aussi des gens comme Jay Mc Inernay, balancé en sérieux repoudrage, son père quant à lui est heureusement mort depuis bien longtemps) comme si la notion d’intimité n’existait pas ou était de peu de prix si c’est pour écrire un beau passage. Et en même temps c’est tellement barré que c’est obligatoirement largement romancé, ce qui peut constituer une protection…Il y a enfin toute la virtuosité de la mise en abyme, particulièrement éclatante dans la première partie du livre, où l’auteur passe en revue tous les incipit de ses romans, en commençant par… Lunar Park. Bref un sacré ovni un peu inégal, du moins baissant un peu sur la fin, dont il sera intéressant de lire des commentaires ou des exégèses pour en approfondir les diverses significations.
dimanche 2 décembre 2007
Entre les murs, François Bégaudeau, Paris, 2 décembre 2007
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Un professeur de français d’un collège du 19ème arrondissement rend compte de son année scolaire 2003-2004. Chaque chapitre commence par un retour de vacances, avec retrouvaille de collègues débordant de fol enthousiasme. Une bonne part du compte-rendu concerne d’ailleurs la vie entre profs, qui a l’air presque plus pesante que les classes difficiles : gros déprimés à haut niveau de procrastination, victimes pathétiques s’étant manifestement trompé de vocation, et surtout médiocrité du niveau général. L’autre grande alternative aux scènes de classe, ce sont les voyages chez le principal qui se succèdent à un rythme élevé, une fois sur deux pour un certain Dico (ça existe comme prénom ?). L’essentiel de ce qui est rapporté reste les échanges en classe, la confrontation entre la langue grammaticalement correcte, le sens rigoureusement défini par le professeur, et la poésie approximative des jeunes analphabètes (au sens littéral pour certains).
L’ambiance est excellemment rendue, avec les rapports de force, l’hostilité de principe, les moments où perce le dialogue, les exaspérations, la foi du professeur et ses découragements, le ridicule des accoutrements adolescents tellement uniformes, et la surprise dans le regard extérieur. Bégaudeau évite la plupart du temps la bienpensance ou le ton moral ; il arrive à garder, tout comme son héros, un point de vue équilibré, ce qui est assez fort compte tenu du contexte. On ne peut s’empêcher de penser qu’il en rajoute un peu sur le concentré d’immigrés, surtout dans un collège du 19ème (parmi la multitude de prénoms cités, il doit y en avoir 5% qui ne soient ni maghrébin, subsaharien ou asiatique), mais c’est sans doute plus pour mettre en scène le décalage langagier, véritable objet du récit, que par volonté de porter un message quelconque. On reste dans l’ordre du constat fasciné, ce qui en fait un livre à la fois totalement respectable et tout à fait plaisant, mais de portée peut-être un peu limitée.
Un professeur de français d’un collège du 19ème arrondissement rend compte de son année scolaire 2003-2004. Chaque chapitre commence par un retour de vacances, avec retrouvaille de collègues débordant de fol enthousiasme. Une bonne part du compte-rendu concerne d’ailleurs la vie entre profs, qui a l’air presque plus pesante que les classes difficiles : gros déprimés à haut niveau de procrastination, victimes pathétiques s’étant manifestement trompé de vocation, et surtout médiocrité du niveau général. L’autre grande alternative aux scènes de classe, ce sont les voyages chez le principal qui se succèdent à un rythme élevé, une fois sur deux pour un certain Dico (ça existe comme prénom ?). L’essentiel de ce qui est rapporté reste les échanges en classe, la confrontation entre la langue grammaticalement correcte, le sens rigoureusement défini par le professeur, et la poésie approximative des jeunes analphabètes (au sens littéral pour certains).
L’ambiance est excellemment rendue, avec les rapports de force, l’hostilité de principe, les moments où perce le dialogue, les exaspérations, la foi du professeur et ses découragements, le ridicule des accoutrements adolescents tellement uniformes, et la surprise dans le regard extérieur. Bégaudeau évite la plupart du temps la bienpensance ou le ton moral ; il arrive à garder, tout comme son héros, un point de vue équilibré, ce qui est assez fort compte tenu du contexte. On ne peut s’empêcher de penser qu’il en rajoute un peu sur le concentré d’immigrés, surtout dans un collège du 19ème (parmi la multitude de prénoms cités, il doit y en avoir 5% qui ne soient ni maghrébin, subsaharien ou asiatique), mais c’est sans doute plus pour mettre en scène le décalage langagier, véritable objet du récit, que par volonté de porter un message quelconque. On reste dans l’ordre du constat fasciné, ce qui en fait un livre à la fois totalement respectable et tout à fait plaisant, mais de portée peut-être un peu limitée.
dimanche 18 novembre 2007
J’irais cracher sur vos tombes, Boris Vian, Paris, 18 novembre 2007
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J’avais toujours cru d’après son titre que ce livre était plus ou moins autobiographique. En fait c’est un roman totalement imaginé par l’auteur, qui raconte la vengeance de Lee Anderson, noir (à seulement 1/8ème) sans en avoir l’air dans une Amérique raciste. Le fond du message de Boris Vian est étonnant et finalement très fort : ce qui compte dans la vie, c’est de se venger. Le frère de Lee a été lynché parce qu’il fricotait avec une blanche. Son autre frère plus âgé est un brave type incapable de rébellion ; c’est à Lee qu’incombe la vengeance de la mort de son frère. Plutôt que de s’en prendre directement aux assassins, il déménage dans une contrée où personne ne le connaît, prend un boulot dans une librairie et commence à fréquenter les jeunes du coin, en particulier les jeunes filles, très très licencieuses. L’essentiel du récit est consacré aux batifolages de Lee, que son timbre de voix rend irrésistible et dont l’appétit sexuel est d’une grande constance. Le jour où il rencontre les sœurs Asquith, c’est le coup de cœur, il tient sa vengeance. Il les séduit l’une et l’autre (ou plus exactement il viole la première ivre morte et violente la seconde, c’était vraiment la belle vie la drague après-guerre) et les voilà toutes deux prêtes à tout pour lui. Il engrosse Jean, la plus âgée et pour finir les bute toutes les deux avec une violence et un sadisme dignes des cosaques de Jean-Louis Costes. Lui-même finit buté par la police, qui finit le travail entamé par Lou, la plus jeune des sœurs Asquith, séduite elle aussi mais d’une façon bien moins aveugle que sa grande sœur.
Le récit est court et jubilatoire, étonnamment crû pour un best seller de l’année 1947 (sous le pseudonyme de Vernon Sullivan tout de même), mais le scénario est fragile : un noir qui ressemble à un blanc, et dont la seule obsession est une vengeance de race. On peut soupçonner soit Boris Vian, soit Lee Anderson de prendre là prétexte à débauche sexuelle et à révolte métaphysique contre la condition masculine, qui trouve à se défouler dans le massacre de jeunes vierges écervelées et magnifiques. Pas sur donc qu’il y ait vraiment là une ode antiraciste, mais le rythme est trépidant, la séduction permanente et la lecture, qui n’excède pas deux heures, régulièrement émoustillante.
J’avais toujours cru d’après son titre que ce livre était plus ou moins autobiographique. En fait c’est un roman totalement imaginé par l’auteur, qui raconte la vengeance de Lee Anderson, noir (à seulement 1/8ème) sans en avoir l’air dans une Amérique raciste. Le fond du message de Boris Vian est étonnant et finalement très fort : ce qui compte dans la vie, c’est de se venger. Le frère de Lee a été lynché parce qu’il fricotait avec une blanche. Son autre frère plus âgé est un brave type incapable de rébellion ; c’est à Lee qu’incombe la vengeance de la mort de son frère. Plutôt que de s’en prendre directement aux assassins, il déménage dans une contrée où personne ne le connaît, prend un boulot dans une librairie et commence à fréquenter les jeunes du coin, en particulier les jeunes filles, très très licencieuses. L’essentiel du récit est consacré aux batifolages de Lee, que son timbre de voix rend irrésistible et dont l’appétit sexuel est d’une grande constance. Le jour où il rencontre les sœurs Asquith, c’est le coup de cœur, il tient sa vengeance. Il les séduit l’une et l’autre (ou plus exactement il viole la première ivre morte et violente la seconde, c’était vraiment la belle vie la drague après-guerre) et les voilà toutes deux prêtes à tout pour lui. Il engrosse Jean, la plus âgée et pour finir les bute toutes les deux avec une violence et un sadisme dignes des cosaques de Jean-Louis Costes. Lui-même finit buté par la police, qui finit le travail entamé par Lou, la plus jeune des sœurs Asquith, séduite elle aussi mais d’une façon bien moins aveugle que sa grande sœur.
Le récit est court et jubilatoire, étonnamment crû pour un best seller de l’année 1947 (sous le pseudonyme de Vernon Sullivan tout de même), mais le scénario est fragile : un noir qui ressemble à un blanc, et dont la seule obsession est une vengeance de race. On peut soupçonner soit Boris Vian, soit Lee Anderson de prendre là prétexte à débauche sexuelle et à révolte métaphysique contre la condition masculine, qui trouve à se défouler dans le massacre de jeunes vierges écervelées et magnifiques. Pas sur donc qu’il y ait vraiment là une ode antiraciste, mais le rythme est trépidant, la séduction permanente et la lecture, qui n’excède pas deux heures, régulièrement émoustillante.
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