Encore un petit Djian, encore un roman américain du 20ème siècle, et encore un kiff, un peu long à venir mais d’autant meilleur. L’histoire d’Anse Bundren qui enterre sa femme Addie, selon les volontés de la défunte, c’est-à-dire avec « tous ceux de son sang », sans faire appel à personne, et surtout à Jefferson, à 40 miles de là. Anse va donc traîner sa marmaille et le corps pourrissant de sa femme huit jours durant, parce que « c’est ce qu’elle aurait voulu ».
En chemin Cash l’aîné perd une jambe ou tout comme, Darl le second qui a toujours été bizarre à cause du paysage dans ses yeux est livré comme fou aux ambulanciers de l’asile de Jackson après avoir mis le feu à une grange, vraisemblablement pour cramer le cadavre puant de sa mère, Jewel se fait déposséder de son cheval si durement gagné, Dewey Dell se fait tringler par un escroc en échange du médicament abortif qu’elle recherche désespérément, et Vardaman le petit dernier pète tranquillement les plombs en rêvant au petit train électrique qu’il avait vu à Jackson une fois.
Anse est un enfoiré catastrophique, qui n’en branle pas une rame, vit sur le dos de tout un chacun et surtout de ses enfants, se lamente sur son sort et prend toutes les mauvaises décisions possibles. Au terme du périple, il tape les 10$ planqués par Dewey Dell pour son médicament pour aller se refaire des dents et reprend illico une nouvelle femme, peut-être pour son gramophone.
L’histoire est cool, bien âpre et qui fait pas de cadeau, mais sans en rajouter. L’ensemble est constitué d’une suite de monologues intérieurs des différents personnages ; trouver des repères prend donc un certain temps, et d’ailleurs il est conseillé dans la préface de relire deux fois chaque monologue, ce se révèle parfois d’une efficacité étonnante. La lecture est donc un peu poussive au départ, devient plaisante et finit par être complètement bouleversante. Ce qui s’appelle finir sur une bonne impression.
vendredi 25 février 2005
dimanche 6 février 2005
Effroyables jardins, Michel Quint, Paris, 6 février 2005
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Courte histoire admirablement écrite, dans une langue remplie d’expressions savoureuses plus ou moins inventées ou tirées par les cheveux, mais limpides, par exemple : « la soudaine suée des rosières découvrant au parterre fleuri un nain de jardin obscène, ithyphallique ». Récit d’un épisode pas tragique de la seconde guerre mondiale se rapportant au père de l’auteur et à son cousin Gaston : trempant un peu dans la résistance pour déjouer l’ennui, ils font sauter un transfo, mais se retrouvent parmi les 4 otages que la Gestapo menace d’exécuter si les auteurs de l’attentat ne se dénoncent pas… Ce n’est pas un hasard s’ils se retrouvent otages, c’est parce qu’ils ont mis une trempe au foot avant la guerre aux miliciens qui ont dressé la liste des otages… Evidemment dans ces conditions, l’espoir d’en sortir vivant est plutôt mince, mais ils tombent sur un garde chiourme francophone et clown dans le civil qui s’occupe d’eux admirablement et leur transmet sa joie et son humanité. Et finalement le coupable se dénonce, ou plutôt sa femme le dénonce, les allemands l’exécutent immédiatement et libèrent les otages. Il s’agissait en fait de l’électricien, brulé très gravement dans l’explosion du transfo : les auteurs de l’attentat sont sauvés par le mec qu’ils ont buté sans faire gaffe, et en prime ils épouseront sa femme après la guerre. Savoureux… et tout ça en 70 pages. Un peu frustrant que Michel Quint n’ait, à part ça, écrit que des polars, et une suite au même format, Aimer à peine, pas encore disponible en poche.
Courte histoire admirablement écrite, dans une langue remplie d’expressions savoureuses plus ou moins inventées ou tirées par les cheveux, mais limpides, par exemple : « la soudaine suée des rosières découvrant au parterre fleuri un nain de jardin obscène, ithyphallique ». Récit d’un épisode pas tragique de la seconde guerre mondiale se rapportant au père de l’auteur et à son cousin Gaston : trempant un peu dans la résistance pour déjouer l’ennui, ils font sauter un transfo, mais se retrouvent parmi les 4 otages que la Gestapo menace d’exécuter si les auteurs de l’attentat ne se dénoncent pas… Ce n’est pas un hasard s’ils se retrouvent otages, c’est parce qu’ils ont mis une trempe au foot avant la guerre aux miliciens qui ont dressé la liste des otages… Evidemment dans ces conditions, l’espoir d’en sortir vivant est plutôt mince, mais ils tombent sur un garde chiourme francophone et clown dans le civil qui s’occupe d’eux admirablement et leur transmet sa joie et son humanité. Et finalement le coupable se dénonce, ou plutôt sa femme le dénonce, les allemands l’exécutent immédiatement et libèrent les otages. Il s’agissait en fait de l’électricien, brulé très gravement dans l’explosion du transfo : les auteurs de l’attentat sont sauvés par le mec qu’ils ont buté sans faire gaffe, et en prime ils épouseront sa femme après la guerre. Savoureux… et tout ça en 70 pages. Un peu frustrant que Michel Quint n’ait, à part ça, écrit que des polars, et une suite au même format, Aimer à peine, pas encore disponible en poche.
mercredi 2 février 2005
Moby Dick, Hermann Melville, Paris, 2 février 2005
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Pas facile de cerner les enseignements de cet énorme classique, à la fois extrêmement simple et extrêmement riche. Ishmael, sans que l’on sache très bien pourquoi, veut absolument partir à la chasse à la baleine, peut-être parce qu’il a envie de se débrancher le cerveau quelques années et de méditer un peu. Il s’enrôle alors sur le Pequod, à Nantucket, avec son ami récemment rencontré Queequeg. Quelque temps après le départ, le capitaine Achab paraît enfin sur le pont et révèle toute l’étendue de sa folie à l’équipage : il veut retrouver et tuer la baleine blanche, Moby Dick, dans l’attaque de laquelle il a perdu sa jambe et c’est là l’objectif absolument obsessionnel et unique de son expédition, et de sa vie. À la fin de son tour du monde, et après avoir cherché Moby Dick tout autour du globe, le Pequod la retrouvera et lui donnera enfin l’assaut, trois jours durant. Finalement l’ange exterminateur Moby Dick aura raison de tout : Achab, les baleinières et le Pequod lui-même, seul Ishmael survivant miraculeusement pour pouvoir raconter cette histoire.
À la fois roman d’aventure pour ado exalté et livre de philosophie mystique, recueil technique très rigoureux sur les baleines et les us et coutûmes des baleiniers et concentré de dérision au 3ème degré, extrêmement moderne dans sa forme et son ton et typique des romans d’expédition des premiers romantiques genre Chateaubriand, la lecture de Moby Dick est à la fois fastidieuse et plaisante. Il s’agit quand même de 730 pages sans une gonzesse, et sans même un manque de gonzesse signalé. Sauf si Moby Dick est une figure de femme, évidemment… Mais Moby Dick peut être tellement de choses, Dieu notamment d’après Giono qui préface cette édition de poche. Ou peut-être juste une baleine…
Pas facile de cerner les enseignements de cet énorme classique, à la fois extrêmement simple et extrêmement riche. Ishmael, sans que l’on sache très bien pourquoi, veut absolument partir à la chasse à la baleine, peut-être parce qu’il a envie de se débrancher le cerveau quelques années et de méditer un peu. Il s’enrôle alors sur le Pequod, à Nantucket, avec son ami récemment rencontré Queequeg. Quelque temps après le départ, le capitaine Achab paraît enfin sur le pont et révèle toute l’étendue de sa folie à l’équipage : il veut retrouver et tuer la baleine blanche, Moby Dick, dans l’attaque de laquelle il a perdu sa jambe et c’est là l’objectif absolument obsessionnel et unique de son expédition, et de sa vie. À la fin de son tour du monde, et après avoir cherché Moby Dick tout autour du globe, le Pequod la retrouvera et lui donnera enfin l’assaut, trois jours durant. Finalement l’ange exterminateur Moby Dick aura raison de tout : Achab, les baleinières et le Pequod lui-même, seul Ishmael survivant miraculeusement pour pouvoir raconter cette histoire.
À la fois roman d’aventure pour ado exalté et livre de philosophie mystique, recueil technique très rigoureux sur les baleines et les us et coutûmes des baleiniers et concentré de dérision au 3ème degré, extrêmement moderne dans sa forme et son ton et typique des romans d’expédition des premiers romantiques genre Chateaubriand, la lecture de Moby Dick est à la fois fastidieuse et plaisante. Il s’agit quand même de 730 pages sans une gonzesse, et sans même un manque de gonzesse signalé. Sauf si Moby Dick est une figure de femme, évidemment… Mais Moby Dick peut être tellement de choses, Dieu notamment d’après Giono qui préface cette édition de poche. Ou peut-être juste une baleine…
dimanche 28 novembre 2004
Le temps de la colère, Tawni O’Dell, Paris, 28 novembre 2004
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Après Jean-François Petit et la thèse mystérieuse de Vincent sur le droit des contrats, retour au plaisir de la lecture avec ce roman récent (2002) acheté sur un coup de tête après avoir lu le « journal de la semaine » remarquable de Tawni O’Dell dans Libé un samedi. Pleins de vraies qualité d’écrivain, un ton, et du plaisir, mais gâché par la timidité, qui pousse l’auteure à surcharger la trame et à alourdir le récit de digressions toujours plaisantes mais parfois mal amenées.
Le fond de l’histoire est intéressant, mais les péripéties sont vraiment corsées : Harley se retrouve chef de famille, à devoir subvenir aux besoins de ses trois petites sœurs Amber, pouffiasse de 16 ans, Misty, froide et imperturbable, 12 ans, et Jody, qui se contente d’être mignonne. La mère de ces gamins est en prison après avoir buté le père d’un coup de fusil, ne pouvant plus supporter qu’ils battent ses gamins. C’est du moins la version officielle, parce qu’on découvre petit à petit qu’en fait c’est Misty qui a buté son père en essayant de buter sa mère, coupable de ne pas les avoir protéger. Cette dernière a préféré s’accuser plutôt que de continuer à affronter le reproche vivant que constituent ses enfants et les tentatives de meurtre de sa fille. Harley, puceau complexé de 19 ans, se fait dépuceler en route et de belle manière par Callie, une mère de famille du voisinage, mais sa sœur Amber explose Callie d’un coup de fusil : elle est amoureuse de son frère qu’elle tripotait étant petite, compensant ainsi les violences paternelles. Ca a l’air tiré par les cheveux et en même temps ça fait penser à l’étrange relation entre P. et sa sœur.
Même si le final est décevant de surenchère, ça reste bien, parce qu’il y a un ton, et ça me paraît en tout cas infiniment supérieur, dans un registre analogue, à L’œuvre déchirante d’un génie renversant, de David Egger.
Après Jean-François Petit et la thèse mystérieuse de Vincent sur le droit des contrats, retour au plaisir de la lecture avec ce roman récent (2002) acheté sur un coup de tête après avoir lu le « journal de la semaine » remarquable de Tawni O’Dell dans Libé un samedi. Pleins de vraies qualité d’écrivain, un ton, et du plaisir, mais gâché par la timidité, qui pousse l’auteure à surcharger la trame et à alourdir le récit de digressions toujours plaisantes mais parfois mal amenées.
Le fond de l’histoire est intéressant, mais les péripéties sont vraiment corsées : Harley se retrouve chef de famille, à devoir subvenir aux besoins de ses trois petites sœurs Amber, pouffiasse de 16 ans, Misty, froide et imperturbable, 12 ans, et Jody, qui se contente d’être mignonne. La mère de ces gamins est en prison après avoir buté le père d’un coup de fusil, ne pouvant plus supporter qu’ils battent ses gamins. C’est du moins la version officielle, parce qu’on découvre petit à petit qu’en fait c’est Misty qui a buté son père en essayant de buter sa mère, coupable de ne pas les avoir protéger. Cette dernière a préféré s’accuser plutôt que de continuer à affronter le reproche vivant que constituent ses enfants et les tentatives de meurtre de sa fille. Harley, puceau complexé de 19 ans, se fait dépuceler en route et de belle manière par Callie, une mère de famille du voisinage, mais sa sœur Amber explose Callie d’un coup de fusil : elle est amoureuse de son frère qu’elle tripotait étant petite, compensant ainsi les violences paternelles. Ca a l’air tiré par les cheveux et en même temps ça fait penser à l’étrange relation entre P. et sa sœur.
Même si le final est décevant de surenchère, ça reste bien, parce qu’il y a un ton, et ça me paraît en tout cas infiniment supérieur, dans un registre analogue, à L’œuvre déchirante d’un génie renversant, de David Egger.
dimanche 10 octobre 2004
Penser avec Mounier, Jean-François Petit, Paris, octobre 2004
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Trouvé aux Semaines sociales de France, à Lille, où j’ai répondu avec grand plaisir à l’invitation de mes religieux de parents, cet opuscule aux airs de propagande sectaire me tendait les bras : des années que le nom d’Emmanuel Mounier me passe sous les yeux, comme inspirateur du journal Le Monde, penseur chrétien mais respectable, inspirateur des Semaines sociales et des centristes, sans jamais que quiconque soit foutu de mettre une idée précise à côté de ce nom, si ce n’est le sempiternel terme de « personnaliste » et la supériorité, ou plutôt la suprématie absolue de la personne humaine qu’il suppose.
Et bien il m’aura fallu en passer par cet essai médiocre, idolâtre et passablement ennuyeux pour comprendre qu’il n’y a rien d’autre à chercher chez Mounier, mais que c’est déjà beaucoup. Il semble que l’idée de base de Mounier soit de refuser tout systématisme, conçu comme entravant la liberté personnelle. De là découle qu’il existe si peu d’affirmations, voire d’idées, mounieristes. Dès lors la morale doit être une déchirure, une remise en cause permanente : la morale est dans le questionnement lui-même, plus que dans le résultat auquel il aboutit. C’est peu, et c’est beaucoup, mais bon je le savais déjà, par ma mère.
Et en tout cas Jean-François Petit est un bigot apologétique.
Trouvé aux Semaines sociales de France, à Lille, où j’ai répondu avec grand plaisir à l’invitation de mes religieux de parents, cet opuscule aux airs de propagande sectaire me tendait les bras : des années que le nom d’Emmanuel Mounier me passe sous les yeux, comme inspirateur du journal Le Monde, penseur chrétien mais respectable, inspirateur des Semaines sociales et des centristes, sans jamais que quiconque soit foutu de mettre une idée précise à côté de ce nom, si ce n’est le sempiternel terme de « personnaliste » et la supériorité, ou plutôt la suprématie absolue de la personne humaine qu’il suppose.
Et bien il m’aura fallu en passer par cet essai médiocre, idolâtre et passablement ennuyeux pour comprendre qu’il n’y a rien d’autre à chercher chez Mounier, mais que c’est déjà beaucoup. Il semble que l’idée de base de Mounier soit de refuser tout systématisme, conçu comme entravant la liberté personnelle. De là découle qu’il existe si peu d’affirmations, voire d’idées, mounieristes. Dès lors la morale doit être une déchirure, une remise en cause permanente : la morale est dans le questionnement lui-même, plus que dans le résultat auquel il aboutit. C’est peu, et c’est beaucoup, mais bon je le savais déjà, par ma mère.
Et en tout cas Jean-François Petit est un bigot apologétique.
vendredi 1 octobre 2004
Bandini, John Fante, Paris, 1er octobre 2004
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Arturo Bandini est devenu un copain. Il est trop cool et on passe toujours de bon moments en sa compagnie. « Tout est excessif chez Fante (Bandini) : ses amours, ses engouements, sa fierté, son abjection et sa mauvaiseté. » « Fils d’immigrant italien du Colorado et futur grand auteur, grande gueule et salopard. »
Cette fois c’est une petite tranche de vie d’Arturo, l’été de ses douze ans, révélateur de son environnement familial : « son père est maçon, un bon maçon et un mauvais homme et un mauvais mari, un père buveur et coureur, souvent infect, parfois grand. Une mère victime-née, une sainte qu’on a envie de battre. » Toutes les citations sont extraites de la postface d’un certain Philippe Garnier. Le livre est dédiée à sa mère, « avec amour et dévotion », et à son père, « avec amour et admiration ».
Il faudrait choper la discipline de ne pas commencer un nouveau livre avant d’avoir écrit quelque chose sur le précédent : deux mois sont passés et il s’agit déjà de se remémorer, même si c’est moins dur avec Bandini qu’avec un autre. C’est l’histoire de son père qui déserte une femme trop aimante, un abandon lâche qu’Arturo admire, une humiliation avec la bourgeoise de la ville qui fait la fierté d’Arturo, tandis qu’il se les gèle en crevant de faim avec sa mère et ses frères. Aussi l’histoire de Rosa son premier amour, pour qui il chourre un diamant à sa mère, qu’elle lui rend en le traitant de menteur, Rosa qu’il repousse alors dans la neige avant de balancer le diamant par dessus une maison, Rosa qui meurt d’une maladie à la con dans l’indifférence générale. Une fois de plus l’amour d’Arturo meurt.
L’histoire se suffit moins à elle-même que dans Ask the dust donc ça a moins des airs de chef d’œuvre et de perfection, mais l’âpreté est là : la cohérence de l’incohérence, la réalité d’un gars vrai, qui tient à ce qui est raconté et à la façon dont c’est raconté. Arturo est un pote, définitivement.
Arturo Bandini est devenu un copain. Il est trop cool et on passe toujours de bon moments en sa compagnie. « Tout est excessif chez Fante (Bandini) : ses amours, ses engouements, sa fierté, son abjection et sa mauvaiseté. » « Fils d’immigrant italien du Colorado et futur grand auteur, grande gueule et salopard. »
Cette fois c’est une petite tranche de vie d’Arturo, l’été de ses douze ans, révélateur de son environnement familial : « son père est maçon, un bon maçon et un mauvais homme et un mauvais mari, un père buveur et coureur, souvent infect, parfois grand. Une mère victime-née, une sainte qu’on a envie de battre. » Toutes les citations sont extraites de la postface d’un certain Philippe Garnier. Le livre est dédiée à sa mère, « avec amour et dévotion », et à son père, « avec amour et admiration ».
Il faudrait choper la discipline de ne pas commencer un nouveau livre avant d’avoir écrit quelque chose sur le précédent : deux mois sont passés et il s’agit déjà de se remémorer, même si c’est moins dur avec Bandini qu’avec un autre. C’est l’histoire de son père qui déserte une femme trop aimante, un abandon lâche qu’Arturo admire, une humiliation avec la bourgeoise de la ville qui fait la fierté d’Arturo, tandis qu’il se les gèle en crevant de faim avec sa mère et ses frères. Aussi l’histoire de Rosa son premier amour, pour qui il chourre un diamant à sa mère, qu’elle lui rend en le traitant de menteur, Rosa qu’il repousse alors dans la neige avant de balancer le diamant par dessus une maison, Rosa qui meurt d’une maladie à la con dans l’indifférence générale. Une fois de plus l’amour d’Arturo meurt.
L’histoire se suffit moins à elle-même que dans Ask the dust donc ça a moins des airs de chef d’œuvre et de perfection, mais l’âpreté est là : la cohérence de l’incohérence, la réalité d’un gars vrai, qui tient à ce qui est raconté et à la façon dont c’est raconté. Arturo est un pote, définitivement.
lundi 13 septembre 2004
Les mangeurs d’étoiles, Romain Gary, Paris, septembre 2004
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Une lecture difficile, sur les conseils de Jocelyn, commencé plusieurs fois il y a un an peut-être, et constamment abandonné depuis. Le début du livre est particulièrement ingrat : 100 pages de présentation des différents invités de José Almayo, dictateur d’un pays d’Amérique du sud non précisé mais qui pourrait être le Salvador ou le Nicaragua. Ça décolle une première fois quand la maîtresse américaine du dictateur rejoint les invités mais 30 pages plus tard José Almayo fait fusiller tout le monde. Là on se dit « merci merci c’était bien la peine de se faire chier » mais en fait c’est là que ça démarre : l’histoire de José Almayo, un indien qui voulait devenir torero.
S’il les fait fusiller, c’est pour, prétend-il, provoquer une intervention de l’armée américaine réprimant la révolution étudiante qui prétend le chasser : sa propre mère et sa petite amie américaine figurant parmi les fusillés, personne ne pourra le soupçonner d’avoir donné l’ordre… Mais derrière cet argument logique et machiavélique se cache un inavouable pacte avec le diable. José Almayo a la foi : en s’appliquant à avoir une conduite particulièrement mauvaise, il s’attire la protection d’El Senor. Il a bien retenu le message des jésuites : ce monde est corrompu et favorise le règne des méchants. Alors il est très méchant et parvient ainsi à se hisser au pouvoir et quand il le sent vaciller, il est encore plus méchant. Pour se rassurer, il lui faut des preuves que le surnaturel existe, aussi est-il friand de saltimbanques et magiciens, qui parviennent à conforter sa naïveté et sa superstition quelques instants, même si les ficelles finissent toujours par apparaître. Le hic, c’est sa petite amie américaine, qui est une sainte et le pousse à ne faire que des conneries (entendre : de bonnes actions) et il n’ose pas la buter de peur qu’elle aille directement au paradis et là intercède pour lui, ce qui jouerait en sa défaveur vis-à-vis d’El Senor.
C’est vraiment un bouquin cruel pour le genre humain, un ramassis de saltimbanques, essentiellement désireux de continuer à vivre dans l’illusion et la superstition, se raccrochant aux branches pour continuer à croire. Et le peuple n’aime que ceux qui sont vraiment méchants et méprisants avec lui : toujours l’obligation de faire rêver, interdiction de se mettre au niveau du commun.
Toute une galerie de personnages, chacun travaillé par sa propre obsession. Les différents délires obsessionnels (ex le hongrois qui peut jouer du violon miniature sur la tête pendant 18 heures…) laissent libre cours à l’humour d’exagération de l’auteur, plein de cruauté. La contrepartie de ce caractère obsessionnel est un style très répétitif à l’effet un peu hypnotique, voire un peu soporifique avec naturellement quand même (c’est Romain Gary) des phrases brillantissimes à intervalles réguliers. On s’endort souvent à la lecture, qu’on interrompt donc régulièrement, mais c’est un livre auquel on continue de penser lorsqu’on ne le lit pas. Parce qu’au-delà de la caricature, il y a du vrai, du paradoxal qui interroge, sur le beau gâchis que représente l’humanité.
Pour finir un petit exemple : Almayo et ses proches arrivent à fuir la capitale en prenant en otage la fille de l’ambassadeur espagnol, qui est une ibère magnifique de froideur et de fierté. Radetzky, un journaliste norvégien qui se fait passer pour un ancien nazi et a de ce fait gagné l’amitié d’Almayo (qui a une admiration sans borne pour Hitler), en tombe instantanément amoureux. José se fout de sa gueule : pourquoi il la viole pas ? Non seulement il ne la viole pas mais préfère même ne pas lui adresser la parole, se doutant qu’elle est insignifiante. Il préfère continuer à croire et à rêver.
Une lecture difficile, sur les conseils de Jocelyn, commencé plusieurs fois il y a un an peut-être, et constamment abandonné depuis. Le début du livre est particulièrement ingrat : 100 pages de présentation des différents invités de José Almayo, dictateur d’un pays d’Amérique du sud non précisé mais qui pourrait être le Salvador ou le Nicaragua. Ça décolle une première fois quand la maîtresse américaine du dictateur rejoint les invités mais 30 pages plus tard José Almayo fait fusiller tout le monde. Là on se dit « merci merci c’était bien la peine de se faire chier » mais en fait c’est là que ça démarre : l’histoire de José Almayo, un indien qui voulait devenir torero.
S’il les fait fusiller, c’est pour, prétend-il, provoquer une intervention de l’armée américaine réprimant la révolution étudiante qui prétend le chasser : sa propre mère et sa petite amie américaine figurant parmi les fusillés, personne ne pourra le soupçonner d’avoir donné l’ordre… Mais derrière cet argument logique et machiavélique se cache un inavouable pacte avec le diable. José Almayo a la foi : en s’appliquant à avoir une conduite particulièrement mauvaise, il s’attire la protection d’El Senor. Il a bien retenu le message des jésuites : ce monde est corrompu et favorise le règne des méchants. Alors il est très méchant et parvient ainsi à se hisser au pouvoir et quand il le sent vaciller, il est encore plus méchant. Pour se rassurer, il lui faut des preuves que le surnaturel existe, aussi est-il friand de saltimbanques et magiciens, qui parviennent à conforter sa naïveté et sa superstition quelques instants, même si les ficelles finissent toujours par apparaître. Le hic, c’est sa petite amie américaine, qui est une sainte et le pousse à ne faire que des conneries (entendre : de bonnes actions) et il n’ose pas la buter de peur qu’elle aille directement au paradis et là intercède pour lui, ce qui jouerait en sa défaveur vis-à-vis d’El Senor.
C’est vraiment un bouquin cruel pour le genre humain, un ramassis de saltimbanques, essentiellement désireux de continuer à vivre dans l’illusion et la superstition, se raccrochant aux branches pour continuer à croire. Et le peuple n’aime que ceux qui sont vraiment méchants et méprisants avec lui : toujours l’obligation de faire rêver, interdiction de se mettre au niveau du commun.
Toute une galerie de personnages, chacun travaillé par sa propre obsession. Les différents délires obsessionnels (ex le hongrois qui peut jouer du violon miniature sur la tête pendant 18 heures…) laissent libre cours à l’humour d’exagération de l’auteur, plein de cruauté. La contrepartie de ce caractère obsessionnel est un style très répétitif à l’effet un peu hypnotique, voire un peu soporifique avec naturellement quand même (c’est Romain Gary) des phrases brillantissimes à intervalles réguliers. On s’endort souvent à la lecture, qu’on interrompt donc régulièrement, mais c’est un livre auquel on continue de penser lorsqu’on ne le lit pas. Parce qu’au-delà de la caricature, il y a du vrai, du paradoxal qui interroge, sur le beau gâchis que représente l’humanité.
Pour finir un petit exemple : Almayo et ses proches arrivent à fuir la capitale en prenant en otage la fille de l’ambassadeur espagnol, qui est une ibère magnifique de froideur et de fierté. Radetzky, un journaliste norvégien qui se fait passer pour un ancien nazi et a de ce fait gagné l’amitié d’Almayo (qui a une admiration sans borne pour Hitler), en tombe instantanément amoureux. José se fout de sa gueule : pourquoi il la viole pas ? Non seulement il ne la viole pas mais préfère même ne pas lui adresser la parole, se doutant qu’elle est insignifiante. Il préfère continuer à croire et à rêver.
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