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En cinq lignes on sait qu’on a affaire à un chef d’œuvre de la littérature mondiale. Les images poétiques d’une force infinie foisonnent : « Je vous aime comme on aime le couchant ou le clair de lune, en souhaitant que dure ce moment, mais sans rien mettre de mien dans ce désir, à part la simple sensation de l’éprouver ». « Le jour terne et mou est humidement brûlant. Seul dans le bureau je passe ma vie en revue – et ce que j’y vois est semblable en tout point à cette journée qui m’étouffe et m’attriste. Je me revois enfant, joyeux de rien, adolescent aspirant à tout, homme enfin, désormais sans joie ni aspiration. Et tout cela s’est passé dans le mou et le terne, tout comme cette journée qui m’oblige à m’en apercevoir, ou à m’en souvenir. »
L’autobiographie sans événement de Bernardo Soares, un des nombreux personnages d’écriture de Pessoa, est selon l’auteur le livre le plus triste du Portugal. On le croirait sur parole si ce livre était effectivement celui de Bernardo Soares, aide-comptable chez un marchand de tissu lisboète qui a voué son existence à ne pas vivre. Mais Pessoa semblait plutôt un écrivain mondain reconnu de son vivant et sa tentative de non existence a des allures d’exercice de style. Les 483 textes courts, voire très courts pour certains, alternent descriptions météo, épisodes de la vie de bureau et surtout méditations sur la vanité de toute ambition, la toute puissance de l’imagination et l’absurdité de la vie, avec tout du long une poésie et une élégance rarement rencontrées. C’est peu dire que ce n’est pas palpitant et c’est même assez ennuyeux. En fait je crois que ce n’est pas le genre de livre qu’il faut lire d’une traite in extenso mais plutôt le genre à ouvrir de temps à autre pour déguster quelques lignes, car on sature rapidement de l’intensité poétique. Malheureusement je ne sais pas lire autrement qu’in extenso. J’ai ainsi l’impression d’en avoir retiré peu de choses car si les images de Pessoa font mouche, le fond de sa pensée (ou de celle qu’il prête à Soares) glisse sur moi comme sur une toile cirée : Pessoa ressasse notamment l’inutilité de faire ce que l’on peut penser, la supériorité de l’imagination sur la réalité, etc… alors que si l’on ne donne de valeurs qu’aux actes tangibles la liberté de penser devient absolue.
samedi 20 mai 2006
mardi 11 avril 2006
Magnus, Sylvie Germain, Paris, 11 avril 2006
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Offert par ma mère à Noël, comme m’y a fait repensé maintes fois le marque-page daté et dédicacé de son écriture si caractéristique, Magnus est l’histoire d’un enfant dépossédé de son identité par la perte de sa mère, ce qui n’est pas sans rappeler la petite bijou de Modiano. Comme dans Modiano d’ailleurs, on se situe ici à mi-chemin entre le roman et le conte, le merveilleux prenant peu à peu le pas sur le récit réaliste, voire historique, le tout dans un style lui-même à mi-chemin entre Paolo Coehlo et Pierre Michon, avec parfois quelques dérapages vers le roman de gare pour dames. Le récit est constitué de 30 « fragments » (d’une identité disloquée ?) chronologiques dont certains ne sont pas strictement à leur place, et d’un certain nombre d’interludes, pour les uns poétiques, pour d’autres historiques, pour d’autres encore composés des divagations de Magnus. Cette structure qui aère et pimente la lecture est une réussite.
L’histoire quant à elle est parfois prenante lorsqu’elle rebondit et que Magnus fait des rencontres. Un livre donné par May Gleanerstones au Mexique le plonge dans une crise de transe au cours de laquelle il se rend compte que ses nazis de parents morts peu après la guerre ne sont en fait que ses parents adoptifs. Il devient ensuite l’amant de May (qui vit en couple libre avec son mari homosexuel) et la suit dans son tourbillon d’activités aux Etats-Unis, jusqu’à ce qu’elle meurt subitement d’une maladie des poumons, comme son propre père. Franz-Georg, rebaptisé Adam après avoir été recueilli par son oncle Lothar à Londres autour de sa dixième année et devenu Magnus aux Etats-Unis, rentre alors à Londres et renoue avec son oncle et Peggy, une amie de sa cousine dont il était amoureux à l’adolescence et qui vient de perdre son mari tombé d’une falaise. Après quelques mois de fréquentation de Peggy à qui il donne des cours d’allemand, il lui ressort au cours d’un dîner l’intégralité de la déclaration de haine qu’elle avait déballé à son mari et à la suite de laquelle il s’était jeté de la falaise. Ce faisant il débloque l’énorme culpabilité de Peggy et ils peuvent enfin vivre un amour intense à Vienne où Peggy donne des cours d’anglais. Du moins jusqu’à ce que Magnus retombe sur son père adoptif pas mort du tout, l’identifiant grâce au Lied qu’il entonne dans un restaurant et qui charmait le jeune Franz-Georg. Menaçant de dévoiler ses activités nazies, Magnus est victime d’une tentative d’écrasement, dont Peggy le sauve en prenant sa place : il a laissé la haine le submerger, à cause de quoi il a perdu son amour. Pour digérer tout ça, il passe trois ans tout seul dans une ferme perdue en France, jusqu’à ce qu’un vieil ermite ami des abeilles vienne lui apprendre à écouter le bruit d’une feuille qui tombe, signe qu’il est prêt à repartir pour de nouvelles aventures, non racontées car non racontables, « précipité de vie dans le réel si condensé que tous les mots se brisent à son contact ».
Il y a de bonnes choses, de bonnes ébauches de personnages, une certaine richesse stylistique, des scènes et des anecdotes poignantes, certaines situations touchantes et à-propos, mais c’est régulièrement grotesque et finalement bien vain, avec un soupçon de bâclé. Le personnage de Magnus, mieux défini, plus ancré dans le réel, aurait pu être superbe, au lieu de quoi Sylvie Germain, une de plus, tourne autour d’une morale du rien et du dénuement toute creuse et s’en satisfait jusqu’à s’en contenter en guise de conclusion et d’ouverture. Finalement dans ce livre c’est le marque-page que je préfère.
Offert par ma mère à Noël, comme m’y a fait repensé maintes fois le marque-page daté et dédicacé de son écriture si caractéristique, Magnus est l’histoire d’un enfant dépossédé de son identité par la perte de sa mère, ce qui n’est pas sans rappeler la petite bijou de Modiano. Comme dans Modiano d’ailleurs, on se situe ici à mi-chemin entre le roman et le conte, le merveilleux prenant peu à peu le pas sur le récit réaliste, voire historique, le tout dans un style lui-même à mi-chemin entre Paolo Coehlo et Pierre Michon, avec parfois quelques dérapages vers le roman de gare pour dames. Le récit est constitué de 30 « fragments » (d’une identité disloquée ?) chronologiques dont certains ne sont pas strictement à leur place, et d’un certain nombre d’interludes, pour les uns poétiques, pour d’autres historiques, pour d’autres encore composés des divagations de Magnus. Cette structure qui aère et pimente la lecture est une réussite.
L’histoire quant à elle est parfois prenante lorsqu’elle rebondit et que Magnus fait des rencontres. Un livre donné par May Gleanerstones au Mexique le plonge dans une crise de transe au cours de laquelle il se rend compte que ses nazis de parents morts peu après la guerre ne sont en fait que ses parents adoptifs. Il devient ensuite l’amant de May (qui vit en couple libre avec son mari homosexuel) et la suit dans son tourbillon d’activités aux Etats-Unis, jusqu’à ce qu’elle meurt subitement d’une maladie des poumons, comme son propre père. Franz-Georg, rebaptisé Adam après avoir été recueilli par son oncle Lothar à Londres autour de sa dixième année et devenu Magnus aux Etats-Unis, rentre alors à Londres et renoue avec son oncle et Peggy, une amie de sa cousine dont il était amoureux à l’adolescence et qui vient de perdre son mari tombé d’une falaise. Après quelques mois de fréquentation de Peggy à qui il donne des cours d’allemand, il lui ressort au cours d’un dîner l’intégralité de la déclaration de haine qu’elle avait déballé à son mari et à la suite de laquelle il s’était jeté de la falaise. Ce faisant il débloque l’énorme culpabilité de Peggy et ils peuvent enfin vivre un amour intense à Vienne où Peggy donne des cours d’anglais. Du moins jusqu’à ce que Magnus retombe sur son père adoptif pas mort du tout, l’identifiant grâce au Lied qu’il entonne dans un restaurant et qui charmait le jeune Franz-Georg. Menaçant de dévoiler ses activités nazies, Magnus est victime d’une tentative d’écrasement, dont Peggy le sauve en prenant sa place : il a laissé la haine le submerger, à cause de quoi il a perdu son amour. Pour digérer tout ça, il passe trois ans tout seul dans une ferme perdue en France, jusqu’à ce qu’un vieil ermite ami des abeilles vienne lui apprendre à écouter le bruit d’une feuille qui tombe, signe qu’il est prêt à repartir pour de nouvelles aventures, non racontées car non racontables, « précipité de vie dans le réel si condensé que tous les mots se brisent à son contact ».
Il y a de bonnes choses, de bonnes ébauches de personnages, une certaine richesse stylistique, des scènes et des anecdotes poignantes, certaines situations touchantes et à-propos, mais c’est régulièrement grotesque et finalement bien vain, avec un soupçon de bâclé. Le personnage de Magnus, mieux défini, plus ancré dans le réel, aurait pu être superbe, au lieu de quoi Sylvie Germain, une de plus, tourne autour d’une morale du rien et du dénuement toute creuse et s’en satisfait jusqu’à s’en contenter en guise de conclusion et d’ouverture. Finalement dans ce livre c’est le marque-page que je préfère.
jeudi 30 mars 2006
La défaite de Platon, Claude Allègre, Paris, 30 mars 2006
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Étrange ouvrage que cette vulgarisation scientifique des découvertes du 20ème siècle, qui se veut exhaustive et abordable mais qui sert aussi d’argumentaire illustré à une thèse véhémente. L’auteur, qui avance masqué à la façon d’un romancier ménage le suspense et ne révèle son postulat qu’à la toute fin du livre, si bien que l’on se demande s’il ne s’agit pas d’un prétexte à un survol contemplatif de la nature telle que les dernières découvertes scientifiques (en 1995) la décrivent. Ce simple survol suffirait, en effet, grâce à la passion et au souci permanent d’Allègre de s’adresser au plus grand nombre, à constituer un motif d’écriture.
Je n’ai certes pas eu des révélations d’une ampleur aussi monumentale qu’à la lecture de Dieu et la foi et c’est sans doute heureux pour ce que cela révèle de mon ignorance. C’est en effet en lisant Dieu et la foi, autour de ma vingtième année, que j’ai réalisé que la terre tourne autour du soleil et la lune autour de la terre ! Il était temps ! Mais j’ai tout de même découvert ici de vastes horizons inexplorés, notamment en matière d’électricité (semi-conducteur, supra-conducteur), de chaleur (degré d’agitation des atomes, le zéro absolu (-269°C) correspondant à leur immobilité), les ondes électromagnétiques (dont les ondes lumineuses, la « lumière visible », ne sont qu’une des déclinaisons parmi différentes longueurs d’ondes dont les ondes radioactives, les rayons X, les ondes radio…), le cosmos (la lune est un bout qui s’est détaché de la terre, les 92 atomes se retrouvent dans tout l’univers), la non-linéarité de la science (à laquelle j’assimilerai pour l’instant la physique quantique), le fonctionnement du cerveau (qui reproduit dans l’enfance la sélection naturelle en développant les aptitudes les plus utilisées et qui dissocie toutes les informations : une voiture – rouge – qui roule), etc… Tous les domaines de la science, et leur évolution au 20ème siècle, sont abordés pour, in fine, insister sur un facteur-clé de succès selon Claude Allègre : l’alternance entre expérience et théorisation, l’une n’allant pas sans l’autre.
Tout ceci débouche sur la thèse du livre, qui s’apparente finalement à un manifeste contre les mathématiques, considérées à tort comme la forme ultime de l’expression scientifique alors qu’hormis la fonction langagière, elles ne sont qu’une abstraction déconnectée de la réalité, et en cela le contraire de la science. Les mathématiques obéissent au principe de cohérence quand la science obéit au principe de réalité, et à mathématiser toutes les sciences on les dénature, les appauvrit et les égare. La démonstration est des plus convaincantes si l’on songe à l’économie et aux modèles de Walras ou Pareto. Ce qui est moins évident est que selon Claude Allègre cette déviance mathématique serait une spécificité française, fruit du catholicisme, du royalisme absolu, du jacobinisme centralisateur et de l’élitisme républicain (les trois premiers encourageant une gestion rationnelle, le dernier parce que les maths sont plus « commodes » à corriger dans les copies de concours…). Peut-être effectivement que l’universalisme français nous expose davantage, à une époque où les conséquences de la déviance mathématique sont de plus en plus lourdes : la concurrence devient de plus en plus intellectuelle, et monde de plus en plus évolutif...
Étrange ouvrage que cette vulgarisation scientifique des découvertes du 20ème siècle, qui se veut exhaustive et abordable mais qui sert aussi d’argumentaire illustré à une thèse véhémente. L’auteur, qui avance masqué à la façon d’un romancier ménage le suspense et ne révèle son postulat qu’à la toute fin du livre, si bien que l’on se demande s’il ne s’agit pas d’un prétexte à un survol contemplatif de la nature telle que les dernières découvertes scientifiques (en 1995) la décrivent. Ce simple survol suffirait, en effet, grâce à la passion et au souci permanent d’Allègre de s’adresser au plus grand nombre, à constituer un motif d’écriture.
Je n’ai certes pas eu des révélations d’une ampleur aussi monumentale qu’à la lecture de Dieu et la foi et c’est sans doute heureux pour ce que cela révèle de mon ignorance. C’est en effet en lisant Dieu et la foi, autour de ma vingtième année, que j’ai réalisé que la terre tourne autour du soleil et la lune autour de la terre ! Il était temps ! Mais j’ai tout de même découvert ici de vastes horizons inexplorés, notamment en matière d’électricité (semi-conducteur, supra-conducteur), de chaleur (degré d’agitation des atomes, le zéro absolu (-269°C) correspondant à leur immobilité), les ondes électromagnétiques (dont les ondes lumineuses, la « lumière visible », ne sont qu’une des déclinaisons parmi différentes longueurs d’ondes dont les ondes radioactives, les rayons X, les ondes radio…), le cosmos (la lune est un bout qui s’est détaché de la terre, les 92 atomes se retrouvent dans tout l’univers), la non-linéarité de la science (à laquelle j’assimilerai pour l’instant la physique quantique), le fonctionnement du cerveau (qui reproduit dans l’enfance la sélection naturelle en développant les aptitudes les plus utilisées et qui dissocie toutes les informations : une voiture – rouge – qui roule), etc… Tous les domaines de la science, et leur évolution au 20ème siècle, sont abordés pour, in fine, insister sur un facteur-clé de succès selon Claude Allègre : l’alternance entre expérience et théorisation, l’une n’allant pas sans l’autre.
Tout ceci débouche sur la thèse du livre, qui s’apparente finalement à un manifeste contre les mathématiques, considérées à tort comme la forme ultime de l’expression scientifique alors qu’hormis la fonction langagière, elles ne sont qu’une abstraction déconnectée de la réalité, et en cela le contraire de la science. Les mathématiques obéissent au principe de cohérence quand la science obéit au principe de réalité, et à mathématiser toutes les sciences on les dénature, les appauvrit et les égare. La démonstration est des plus convaincantes si l’on songe à l’économie et aux modèles de Walras ou Pareto. Ce qui est moins évident est que selon Claude Allègre cette déviance mathématique serait une spécificité française, fruit du catholicisme, du royalisme absolu, du jacobinisme centralisateur et de l’élitisme républicain (les trois premiers encourageant une gestion rationnelle, le dernier parce que les maths sont plus « commodes » à corriger dans les copies de concours…). Peut-être effectivement que l’universalisme français nous expose davantage, à une époque où les conséquences de la déviance mathématique sont de plus en plus lourdes : la concurrence devient de plus en plus intellectuelle, et monde de plus en plus évolutif...
samedi 11 mars 2006
Histoire d’Angleterre, André Maurois, Paris, 11 mars 2006
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Faire tenir l’histoire de l’Angleterre en 550 pages est déjà remarquable, inutile d’en tenter le résumé en 30 lignes. Prendre des notes sur ce livre est cependant plus nécessaire que jamais, car il ne se mémorise pas aisément : les repères historiques manquent, les noms se succèdent et les anglais ne rentrent pas dans nos cases mentales, ce qui les rend à la fois si exotiques et si estimables.
Pour André Maurois, l’insularité et une série de hasards expliquent le miracle anglais : un pays organisé en Etat de droit avant tous les autres sans jamais avoir connu de réelles révolutions (la « glorieuse révolution » de 1688 fut un « aimable échange de signature » et la décapitation de Charles Ier Stuart par Cromwell s’apparente davantage à un pétage de plomb mystique qu’à la révolte d’une classe sociale contre une autre), un conservatisme de principe (« si certains Tories avaient été présents à la création du monde, ils eussent demandé à Dieu de préserver le chaos » et Lord Balfour : « Il vaut mieux faire une chose absurde qui a toujours été faite qu’une chose sage qui n’a jamais été faite ») qui n’empêche pas une très grande capacité d’adaptation, notamment du système de représentation politique (toutes les classes émergentes, petits seigneurs, petits propriétaires, bourgeois, ouvriers… furent invitées à participer au pouvoir), un petit pays subalterne de l’Europe qui se rendit maître d’un tiers de la planète, (notamment à cause de la maîtrise des mers et du fait de l’émigration religieuse, qui avait peuplé d’anglo-saxons des contrées variées).
Le fait déterminant reste l’insularité : la dernière conquête est celle des Normands, qui s’avèrent d’excellents administrateurs. À la différence de la France, dont l’histoire se résume à la lutte entre le pouvoir central et les seigneurs féodaux, l’Angleterre n’a jamais nécessité pour sa défense, avant la période récente, de pouvoir central fort. Le Roi, autour duquel les féodaux se groupaient malgré quelques passages anarchiques comme la guerre des deux Roses, devait faire accepter ses volontés autrement que par la force, si bien que l’unité du pays tient à une discussion de 10 siècles sur la justice et la liberté, bien plus qu’au partage des traumatismes du passé comme bien des nations. L’Angleterre n’a jamais connu la défaite, en tout cas sur son propre territoire ; aux pires heures des bombardements de Londres, elle ne se pensait jamais vaincue. L’insularité explique aussi l’importance de la religion dans l’histoire du pays. Henry VIII créa une église anglicane pour répudier sa femme stérile (Léon X refusant d’annuler le mariage) et rafler les biens de l’église. Si bien que le questionnement des Anglais sur l’orthodoxie romaine et la « vraie » religion est ancien, l’église anglicane oscillant entre catholicisme et protestantisme au gré des souverains et alternant ainsi les persécutions. Mais la chimie étrange qui mène au mysticisme radical des Protestants anglo-saxons reste inexpliquée. Dès la 2ème moitié du 14ème siècle, Wycliffe parcourait la campagne en prêchant un pré-protestantisme niant la transsubstantiation (i.e. la présence réelle dans l’eucharistie). John Wesley, lui aussi originaire d’Oxford, fonda le méthodisme vers 1726, et prêcha les foules vers 1750 avec un prodigieux succès (250 000 adeptes en 1810).
Enfin dans la catégorie hasards, l’avènement des rois hanovriens en 1714 (Georges Ier), souverains médiocres et peu intéressés par les affaires du pays, permit l’invention de la responsabilité ministérielle, avec des alternances de majorités whigs et tories, parfois supplantées par d’autres clivages (unioniste par exemple).
Exemple de l’étrangeté anglaise : les différences entre whig (libéral, mêlant grande aristocratie et classe moyenne) et tory (conservateur bourgeois) sont marquées sans être nettes. À l’issue de cette lecture, je sais que les sensibilités diffèrent (sur le roi, la religion, la politique étrangère, etc…) sans pouvoir les résumer, en partie parce qu’elles ont été mouvantes, ou tout simplement pragmatiques. Même Maurois, avec sa clarté élégante et son sens de l’essentiel, se garde de résumer les différences en une formule trop limpide. Le mystère anglais est donc approché mais loin d’être saisi. Des relectures s’imposeront.
Une illustration du sens de l’essentiel de Maurois : les épidémies de peste couvraient en fait des maladies variées allant du cholera à la grippe infectieuse. La peste noire arriva d’Asie vers 1347 et avait décimé le tiers de la population européenne avant 1350. La population anglaise passa de 4 à 2,5 millions d’habitants. Il en résulta paradoxalement une richesse soudain accrue des paysans, qui étaient moins nombreux à cultiver les mêmes terres, et la ruine des petits seigneurs, qui n’avaient plus de main d’œuvre bon marché et devaient consentir des baux moins chers. In fine beaucoup se tournèrent vers l’élevage de moutons moins exigeant en main d’œuvre, d’où les importantes quantités de laines à exporter, d’où l’importance de la place d’Anvers et de la Hollande où se situaient les industries de drap, d’où in fine la nécessité de l’empire ou une des causes de sa naissance, pour assurer des débouchés.
Faire tenir l’histoire de l’Angleterre en 550 pages est déjà remarquable, inutile d’en tenter le résumé en 30 lignes. Prendre des notes sur ce livre est cependant plus nécessaire que jamais, car il ne se mémorise pas aisément : les repères historiques manquent, les noms se succèdent et les anglais ne rentrent pas dans nos cases mentales, ce qui les rend à la fois si exotiques et si estimables.
Pour André Maurois, l’insularité et une série de hasards expliquent le miracle anglais : un pays organisé en Etat de droit avant tous les autres sans jamais avoir connu de réelles révolutions (la « glorieuse révolution » de 1688 fut un « aimable échange de signature » et la décapitation de Charles Ier Stuart par Cromwell s’apparente davantage à un pétage de plomb mystique qu’à la révolte d’une classe sociale contre une autre), un conservatisme de principe (« si certains Tories avaient été présents à la création du monde, ils eussent demandé à Dieu de préserver le chaos » et Lord Balfour : « Il vaut mieux faire une chose absurde qui a toujours été faite qu’une chose sage qui n’a jamais été faite ») qui n’empêche pas une très grande capacité d’adaptation, notamment du système de représentation politique (toutes les classes émergentes, petits seigneurs, petits propriétaires, bourgeois, ouvriers… furent invitées à participer au pouvoir), un petit pays subalterne de l’Europe qui se rendit maître d’un tiers de la planète, (notamment à cause de la maîtrise des mers et du fait de l’émigration religieuse, qui avait peuplé d’anglo-saxons des contrées variées).
Le fait déterminant reste l’insularité : la dernière conquête est celle des Normands, qui s’avèrent d’excellents administrateurs. À la différence de la France, dont l’histoire se résume à la lutte entre le pouvoir central et les seigneurs féodaux, l’Angleterre n’a jamais nécessité pour sa défense, avant la période récente, de pouvoir central fort. Le Roi, autour duquel les féodaux se groupaient malgré quelques passages anarchiques comme la guerre des deux Roses, devait faire accepter ses volontés autrement que par la force, si bien que l’unité du pays tient à une discussion de 10 siècles sur la justice et la liberté, bien plus qu’au partage des traumatismes du passé comme bien des nations. L’Angleterre n’a jamais connu la défaite, en tout cas sur son propre territoire ; aux pires heures des bombardements de Londres, elle ne se pensait jamais vaincue. L’insularité explique aussi l’importance de la religion dans l’histoire du pays. Henry VIII créa une église anglicane pour répudier sa femme stérile (Léon X refusant d’annuler le mariage) et rafler les biens de l’église. Si bien que le questionnement des Anglais sur l’orthodoxie romaine et la « vraie » religion est ancien, l’église anglicane oscillant entre catholicisme et protestantisme au gré des souverains et alternant ainsi les persécutions. Mais la chimie étrange qui mène au mysticisme radical des Protestants anglo-saxons reste inexpliquée. Dès la 2ème moitié du 14ème siècle, Wycliffe parcourait la campagne en prêchant un pré-protestantisme niant la transsubstantiation (i.e. la présence réelle dans l’eucharistie). John Wesley, lui aussi originaire d’Oxford, fonda le méthodisme vers 1726, et prêcha les foules vers 1750 avec un prodigieux succès (250 000 adeptes en 1810).
Enfin dans la catégorie hasards, l’avènement des rois hanovriens en 1714 (Georges Ier), souverains médiocres et peu intéressés par les affaires du pays, permit l’invention de la responsabilité ministérielle, avec des alternances de majorités whigs et tories, parfois supplantées par d’autres clivages (unioniste par exemple).
Exemple de l’étrangeté anglaise : les différences entre whig (libéral, mêlant grande aristocratie et classe moyenne) et tory (conservateur bourgeois) sont marquées sans être nettes. À l’issue de cette lecture, je sais que les sensibilités diffèrent (sur le roi, la religion, la politique étrangère, etc…) sans pouvoir les résumer, en partie parce qu’elles ont été mouvantes, ou tout simplement pragmatiques. Même Maurois, avec sa clarté élégante et son sens de l’essentiel, se garde de résumer les différences en une formule trop limpide. Le mystère anglais est donc approché mais loin d’être saisi. Des relectures s’imposeront.
Une illustration du sens de l’essentiel de Maurois : les épidémies de peste couvraient en fait des maladies variées allant du cholera à la grippe infectieuse. La peste noire arriva d’Asie vers 1347 et avait décimé le tiers de la population européenne avant 1350. La population anglaise passa de 4 à 2,5 millions d’habitants. Il en résulta paradoxalement une richesse soudain accrue des paysans, qui étaient moins nombreux à cultiver les mêmes terres, et la ruine des petits seigneurs, qui n’avaient plus de main d’œuvre bon marché et devaient consentir des baux moins chers. In fine beaucoup se tournèrent vers l’élevage de moutons moins exigeant en main d’œuvre, d’où les importantes quantités de laines à exporter, d’où l’importance de la place d’Anvers et de la Hollande où se situaient les industries de drap, d’où in fine la nécessité de l’empire ou une des causes de sa naissance, pour assurer des débouchés.
lundi 13 février 2006
René ou la vie de Chateaubriand, André Maurois, Paris, 13 février 2006
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Ayant rouvert l’histoire de France d’André Maurois à l’occasion du Saint-Just d’Albert Ollivier afin d’y trouver des repères plus objectifs sur le parcours de l’Archange de la Terreur et les majorités successives de la Convention, je me suis laissé entraîner jusqu’en 1848 avec un détour par François 1er. De fait je suis une nouvelle fois tombé en arrêt devant le brio, la précision et la simplicité de ce génie méconnu et me suis rappelé le vieux projet de dénicher son histoire d’Angleterre jusqu’ici introuvable. Celle-ci me fut livrée à domicile sous huit jours par la magie de l’internet, assortie d’une biographie de Chateaubriand et de Climats, glanés au passage.
Je n’ai lu de Chateaubriand que les deux premiers tomes des Mémoires d’outre-tombe et il semble que les deux suivants soient encore meilleurs. Son seul autre livre vraiment remarquable est d’après Maurois la Vie de Rancé, écrit également à la toute fin de sa vie. Tous ses autres livres sont inégaux, le génie du style ne compensant pas le caractère très daté des thèmes.
Maurois dépeint Chateaubriand comme un être en conflit qui trouve son unité en s’inventant un personnage public (le défenseur des Bourbons et du christianisme) et qui fait des choix (politiques en particulier) en fonction de la pose que cela lui permettra de se regarder prendre. Dès qu’il commence à publier, il est reconnu comme un génie littéraire et une conscience morale. Il passera son temps à osciller entre participation à la vie politique dans la diplomatie, à la chambre des Pairs ou en dirigeant des journaux, et replis sur soi. Il a notamment deux démissions à son actif, la première après l’assassinat du Duc d’Enghien, la seconde à la nomination de Polignac par Charles X. Il se plonge lors de ses éloignements de la vie publique dans la littérature et les femmes. Car le plus étonnant dans cette biographie est la place démesurée prise par les emballements successifs de Chateaubriand pour un nombre incalculable de maîtresses. Incapable de constance et de fidélité en amour (à l’exception, à la fidélité près, de sa relation de trente ans et jusqu’au tombeau avec Mme Récamier, qui était devenue une amitié passionnée), il a mis en œuvre une débauche d’énergie prodigieuse dans ses conquêtes amoureuses, sans jamais y trouver de satisfactions durables, et sans jamais non plus se départir de sa femme acariâtre, vis-à-vis de laquelle il ne moufetait pas car il ne supportait pas les querelles ménagères.
Il faut toute la finesse stylistique et psychologique de Maurois pour rendre compte sans lourdeur des atermoiements amoureux et littéraires de Chateaubriand, à la fois autocentré (au point qu’il n’ait jamais songé semble t-il à avoir une descendance) et aspiré par l’universel, croyant et bien pensant mais jamais soucieux d’assurer son salut par ses mœurs, affecté au possible mais plein de grandeur.
Mais comme pour la vie de Disraeli, le génie de Maurois me semble un peu à l’étroit dans le récit d’une seule vie, aussi riche soit-elle. Je continue de le préférer en biographe de peuple, et du peuple français en particulier. Que son histoire de France n’existe plus, même sur les librairies en ligne, est totalement désolant et me la rend encore plus précieuse.
Ayant rouvert l’histoire de France d’André Maurois à l’occasion du Saint-Just d’Albert Ollivier afin d’y trouver des repères plus objectifs sur le parcours de l’Archange de la Terreur et les majorités successives de la Convention, je me suis laissé entraîner jusqu’en 1848 avec un détour par François 1er. De fait je suis une nouvelle fois tombé en arrêt devant le brio, la précision et la simplicité de ce génie méconnu et me suis rappelé le vieux projet de dénicher son histoire d’Angleterre jusqu’ici introuvable. Celle-ci me fut livrée à domicile sous huit jours par la magie de l’internet, assortie d’une biographie de Chateaubriand et de Climats, glanés au passage.
Je n’ai lu de Chateaubriand que les deux premiers tomes des Mémoires d’outre-tombe et il semble que les deux suivants soient encore meilleurs. Son seul autre livre vraiment remarquable est d’après Maurois la Vie de Rancé, écrit également à la toute fin de sa vie. Tous ses autres livres sont inégaux, le génie du style ne compensant pas le caractère très daté des thèmes.
Maurois dépeint Chateaubriand comme un être en conflit qui trouve son unité en s’inventant un personnage public (le défenseur des Bourbons et du christianisme) et qui fait des choix (politiques en particulier) en fonction de la pose que cela lui permettra de se regarder prendre. Dès qu’il commence à publier, il est reconnu comme un génie littéraire et une conscience morale. Il passera son temps à osciller entre participation à la vie politique dans la diplomatie, à la chambre des Pairs ou en dirigeant des journaux, et replis sur soi. Il a notamment deux démissions à son actif, la première après l’assassinat du Duc d’Enghien, la seconde à la nomination de Polignac par Charles X. Il se plonge lors de ses éloignements de la vie publique dans la littérature et les femmes. Car le plus étonnant dans cette biographie est la place démesurée prise par les emballements successifs de Chateaubriand pour un nombre incalculable de maîtresses. Incapable de constance et de fidélité en amour (à l’exception, à la fidélité près, de sa relation de trente ans et jusqu’au tombeau avec Mme Récamier, qui était devenue une amitié passionnée), il a mis en œuvre une débauche d’énergie prodigieuse dans ses conquêtes amoureuses, sans jamais y trouver de satisfactions durables, et sans jamais non plus se départir de sa femme acariâtre, vis-à-vis de laquelle il ne moufetait pas car il ne supportait pas les querelles ménagères.
Il faut toute la finesse stylistique et psychologique de Maurois pour rendre compte sans lourdeur des atermoiements amoureux et littéraires de Chateaubriand, à la fois autocentré (au point qu’il n’ait jamais songé semble t-il à avoir une descendance) et aspiré par l’universel, croyant et bien pensant mais jamais soucieux d’assurer son salut par ses mœurs, affecté au possible mais plein de grandeur.
Mais comme pour la vie de Disraeli, le génie de Maurois me semble un peu à l’étroit dans le récit d’une seule vie, aussi riche soit-elle. Je continue de le préférer en biographe de peuple, et du peuple français en particulier. Que son histoire de France n’existe plus, même sur les librairies en ligne, est totalement désolant et me la rend encore plus précieuse.
jeudi 9 février 2006
Règles pour le parc humain, Peter Sloterdijk, Caromb, 9 février 2006
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Parcourue rapidement, cette brochure d’une cinquantaine de pages résulte de conférences données en 1997, qui avaient fait scandale à cause de trois phrases sur l’exploitation future des technologies, assimilées à l’époque à une défense de l’eugénisme.
Sous des dehors et notamment un vocabulaire plus accessibles, le propos de Sloterdijk est encore bien plus opaque que celui de Stiegler. Tout ce que j’en retiens est qu’il fait sien l’anti-humanisme de Heidegger (qui semble tenir tout entier dans une mystérieuse histoire de clairière qu’il faudra approfondir), l’humanisme ayant pour fin nécessaire le totalitarisme.
Je voulais lire ce livre pour en discuter au coin du feu avec T., qui me l’avait mis dans les mains, et j’ai dû constaté, mi-amusé, mi-déçu, qu’il n’y comprenait rien non plus mais que ça ne le gênait pas pour en tirer des discours ésotériques et vagues en dépit d’un name dropping outrancier. D’après lui l’existentialisme est la forme française de l’anti-humanisme heideggerien, si c’est le cas je lui présenterai des excuses pour mon éternel scepticisme*.
Enfin dernier mystère et non des moindres : pas la plus petite règle dans ce livre dont le titre reste inexplicable, sauf à ce que l’auteur l’ait simplement trouvé joli et suffisamment provocateur.
*Après enquête je lui en dois.
Parcourue rapidement, cette brochure d’une cinquantaine de pages résulte de conférences données en 1997, qui avaient fait scandale à cause de trois phrases sur l’exploitation future des technologies, assimilées à l’époque à une défense de l’eugénisme.
Sous des dehors et notamment un vocabulaire plus accessibles, le propos de Sloterdijk est encore bien plus opaque que celui de Stiegler. Tout ce que j’en retiens est qu’il fait sien l’anti-humanisme de Heidegger (qui semble tenir tout entier dans une mystérieuse histoire de clairière qu’il faudra approfondir), l’humanisme ayant pour fin nécessaire le totalitarisme.
Je voulais lire ce livre pour en discuter au coin du feu avec T., qui me l’avait mis dans les mains, et j’ai dû constaté, mi-amusé, mi-déçu, qu’il n’y comprenait rien non plus mais que ça ne le gênait pas pour en tirer des discours ésotériques et vagues en dépit d’un name dropping outrancier. D’après lui l’existentialisme est la forme française de l’anti-humanisme heideggerien, si c’est le cas je lui présenterai des excuses pour mon éternel scepticisme*.
Enfin dernier mystère et non des moindres : pas la plus petite règle dans ce livre dont le titre reste inexplicable, sauf à ce que l’auteur l’ait simplement trouvé joli et suffisamment provocateur.
*Après enquête je lui en dois.
vendredi 3 février 2006
Mécréance et discrédit, 1. La décadence des démocraties industrielles, Bernard Stiegler, Beyrouth, 3 février 2006
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Pour commencer, un petit extrait représentatif : « L’indétermination absolue de l’avenir, c’est-à-dire ce qu’un processus d’individuation peut projeter comme protention, c’est ce que ce processus rencontre comme sa propre singularité, qui, la plupart du temps, ne se concrétise que comme expérience de la singularité que ce processus rencontre comme n’étant pas la sienne, mais celle de l’autre avec lequel il se co-individue (et forme un nous), y compris l’autre chose par laquelle, le plus souvent, il rencontre l’autre avec lequel il peut former un nous. »
Tout l’ouvrage, à une ou deux pages près, est du même acabit. Il n’en fait heureusement que 210 mais on ne peut pas dire que ce soit une publicité pour leurs consoeurs des tomes suivants, encore à paraître. Ce bavardage philosophique jargonnant au-delà de la caricature est le plus souvent totalement hermétique, pour les ignares dans mon genre à tout le moins.
Stiegler se branle en réécrivant le dictionnaire pour cerner au plus près les mécanismes d’élaboration de la personnalité, dénommée « individuation psychique et collective ». Il invente ce faisant une novlangue d’une opacité rédhibitoire mêlant grec ancien (eris, ariston), latin (otium, negotium) et neo-charabia (double redoublement epokhal, catastrophé, rétention, projection, devenir-monde, hypomnemata, hypostase, etc…, etc…), héritée en partie de Derrida dont Stiegler reçut l’enseignement. Pour un philosophe qui dénonce les dangers de la grammatisation (entendue comme l’acceptation, que toute technologie tend à renforcer, de certaines normes prétendues neutres au prétexte que ce sont des acquis techniques, à commencer par les mots et la grammaire), c’est finalement une brillante démonstration par l’exemple. Il définit des concepts à partir de présupposés plus ou moins contestables, et les met ensuite œuvre dans des démonstrations hardies, qui ne reposent finalement que sur le présupposé initial, considéré comme acquis et indiscutable… Lesdites démonstrations convoquent et revisitent les penseurs les plus illustres (Nietzsche, Marx, Kant, Hegel, Platon, Aristote, Baudrillard, Lyotard, etc…) en permettant à Stiegler de se poser dès que l’occasion se présente en égal (ce que Weber n’a pas vu…, ce que Marx n’a pas compris…), mais leur portée pratique est mince à mes yeux néophytes, s’agissant d’assertions ayant évincé toute réalité charnue.
Reste une thèse générale assez puissante, ressassée tout au long du livre et inspirée, presque déduite, de la phrase de Patrick Le Lay sur le « temps de cerveau disponible » : la révolution numérique est une étape supplémentaire de la grammatisation (i.e. de la normalisation induite par la technologie). Cette grammatisation répond à un impératif de formatage toujours croissant de l’audience, qu’exige l’optimisation du système capitaliste. Le marché, à l’heure du capitalisme culturel, s’empare désormais du temps de cerveau, et sa commercialisation passe par son formatage, ce que la technologie permet et encourage. Les consommateurs sont ainsi les nouveaux prolétaires : là où le premier capitalisme appauvrissait le savoir-faire du travailleur et l’uniformisait en le rationalisant, le capitalisme hyperindustriel (pour reprendre un des néologismes ronflants de Stiegler) appauvrit l’environnement culturel du public pour l’uniformiser et le transformer en parts de marché commercialisables. Ce faisant le temps de loisir du travailleur est ramené dans le marché et l’existence est ramenée à la subsistance (disparition de l’otium). Dans ce perfectionnement, le capitalisme court cependant à sa perte : gommer les différences entre les individus qui composent le public tue le moteur du désir, mu par l’altérité. La désagrégation du désir ne connaît qu’un ersatz à même de maintenir le niveau de consommation : la frustration provoquée, une recette de perpétuelle surenchère qui n’aura qu’un temps et implique un asservissement croissant des individus. C’est donc au pouvoir politique d’encourager l’individuation, en menant une politique culturelle préservant une place pour l’otium (typiquement : la télé non marchande) et encourageant chacun à trouver sa propre voie. Le livre ne contient pas réellement de recommandations pratiques cependant.
Si l’on ne peut qu’adhérer à la dénonciation du parfait nihilisme d’un Le Lay clamant cyniquement que son objectif est l’abêtissement des masses, le propos de Stiegler ne résiste pas longtemps selon moi à deux objections :
1. La construction paranoïaque du monde, caractéristiques des gauchistes de tous poils et en particulier du Monde diplomatique dont Stiegler est un collaborateur, occulte la joie de s’abêtir, une des choses au monde les mieux partagées. Nul besoin du grand Satan américain ni de la technologie numérique pour obtenir le grégarisme et la préférence pour le prêt-à-penser. La nature de l’homme me semble expliquer les déviances marchandes mieux qu’un grand complot ayant perverti le bon sauvage originel. Est-ce que la technologie ou le marketing de masse font changer d’échelle ce goût naturel pour l’abêtissement ? Ça ne me paraît pas aller de soi.
2. Considérer que l’existence moderne se résume à la subsistance, par opposition à un âge d’or où l’on savait flâner, est une marotte de nanti qui est particulièrement risible vu du Liban, où le progrès économique semble le seul mode envisageable de dépassement des conflits ethniques, religieux et raciaux qui divisent la population. Alors certes le nivellement des valeurs qu’emporte la marchandisation du monde peut apparaître excessif dans des sociétés qui en ont moins besoin à présent, mais il représente un progrès inestimable pour l’humanité, pas encore partagé par tous, et qui ne peut pas être condamné en tant que tel. On dirait presque que Stiegler déplore la sortie du monde de la tragédie, la fin des blessures sanglantes qui font l’histoire de chacun et des peuples, comme s’il adhérait sans le dire ou sans le savoir aux thèses de Fukuyama sur la fin de l’histoire et que ça contrariait son attachement adolescent pour Nietzsche. Pour moi l’essence de l’homme n’est pas touchée par la marchandisation, du simple fait qu’elle ne peut pas le combler : elle suscite d’elle-même une réaction non marchande. Le nivellement des valeurs n’enraye pas la complexification croissante du monde, et le progrès indéterminé de Condorcet me semble toujours en marche.
Pour conclure, on peut certes s’interroger sur le caractère majoritaire de la bêtise humaine, mais la prétendre hégémonique ou même simplement en voie d’extension ne me semble pas conforme à la réalité, et imputer cet abêtissement supposé à la technologie ou à un complot capitaliste me semble relever de l’aveuglement idéologique.
Pour commencer, un petit extrait représentatif : « L’indétermination absolue de l’avenir, c’est-à-dire ce qu’un processus d’individuation peut projeter comme protention, c’est ce que ce processus rencontre comme sa propre singularité, qui, la plupart du temps, ne se concrétise que comme expérience de la singularité que ce processus rencontre comme n’étant pas la sienne, mais celle de l’autre avec lequel il se co-individue (et forme un nous), y compris l’autre chose par laquelle, le plus souvent, il rencontre l’autre avec lequel il peut former un nous. »
Tout l’ouvrage, à une ou deux pages près, est du même acabit. Il n’en fait heureusement que 210 mais on ne peut pas dire que ce soit une publicité pour leurs consoeurs des tomes suivants, encore à paraître. Ce bavardage philosophique jargonnant au-delà de la caricature est le plus souvent totalement hermétique, pour les ignares dans mon genre à tout le moins.
Stiegler se branle en réécrivant le dictionnaire pour cerner au plus près les mécanismes d’élaboration de la personnalité, dénommée « individuation psychique et collective ». Il invente ce faisant une novlangue d’une opacité rédhibitoire mêlant grec ancien (eris, ariston), latin (otium, negotium) et neo-charabia (double redoublement epokhal, catastrophé, rétention, projection, devenir-monde, hypomnemata, hypostase, etc…, etc…), héritée en partie de Derrida dont Stiegler reçut l’enseignement. Pour un philosophe qui dénonce les dangers de la grammatisation (entendue comme l’acceptation, que toute technologie tend à renforcer, de certaines normes prétendues neutres au prétexte que ce sont des acquis techniques, à commencer par les mots et la grammaire), c’est finalement une brillante démonstration par l’exemple. Il définit des concepts à partir de présupposés plus ou moins contestables, et les met ensuite œuvre dans des démonstrations hardies, qui ne reposent finalement que sur le présupposé initial, considéré comme acquis et indiscutable… Lesdites démonstrations convoquent et revisitent les penseurs les plus illustres (Nietzsche, Marx, Kant, Hegel, Platon, Aristote, Baudrillard, Lyotard, etc…) en permettant à Stiegler de se poser dès que l’occasion se présente en égal (ce que Weber n’a pas vu…, ce que Marx n’a pas compris…), mais leur portée pratique est mince à mes yeux néophytes, s’agissant d’assertions ayant évincé toute réalité charnue.
Reste une thèse générale assez puissante, ressassée tout au long du livre et inspirée, presque déduite, de la phrase de Patrick Le Lay sur le « temps de cerveau disponible » : la révolution numérique est une étape supplémentaire de la grammatisation (i.e. de la normalisation induite par la technologie). Cette grammatisation répond à un impératif de formatage toujours croissant de l’audience, qu’exige l’optimisation du système capitaliste. Le marché, à l’heure du capitalisme culturel, s’empare désormais du temps de cerveau, et sa commercialisation passe par son formatage, ce que la technologie permet et encourage. Les consommateurs sont ainsi les nouveaux prolétaires : là où le premier capitalisme appauvrissait le savoir-faire du travailleur et l’uniformisait en le rationalisant, le capitalisme hyperindustriel (pour reprendre un des néologismes ronflants de Stiegler) appauvrit l’environnement culturel du public pour l’uniformiser et le transformer en parts de marché commercialisables. Ce faisant le temps de loisir du travailleur est ramené dans le marché et l’existence est ramenée à la subsistance (disparition de l’otium). Dans ce perfectionnement, le capitalisme court cependant à sa perte : gommer les différences entre les individus qui composent le public tue le moteur du désir, mu par l’altérité. La désagrégation du désir ne connaît qu’un ersatz à même de maintenir le niveau de consommation : la frustration provoquée, une recette de perpétuelle surenchère qui n’aura qu’un temps et implique un asservissement croissant des individus. C’est donc au pouvoir politique d’encourager l’individuation, en menant une politique culturelle préservant une place pour l’otium (typiquement : la télé non marchande) et encourageant chacun à trouver sa propre voie. Le livre ne contient pas réellement de recommandations pratiques cependant.
Si l’on ne peut qu’adhérer à la dénonciation du parfait nihilisme d’un Le Lay clamant cyniquement que son objectif est l’abêtissement des masses, le propos de Stiegler ne résiste pas longtemps selon moi à deux objections :
1. La construction paranoïaque du monde, caractéristiques des gauchistes de tous poils et en particulier du Monde diplomatique dont Stiegler est un collaborateur, occulte la joie de s’abêtir, une des choses au monde les mieux partagées. Nul besoin du grand Satan américain ni de la technologie numérique pour obtenir le grégarisme et la préférence pour le prêt-à-penser. La nature de l’homme me semble expliquer les déviances marchandes mieux qu’un grand complot ayant perverti le bon sauvage originel. Est-ce que la technologie ou le marketing de masse font changer d’échelle ce goût naturel pour l’abêtissement ? Ça ne me paraît pas aller de soi.
2. Considérer que l’existence moderne se résume à la subsistance, par opposition à un âge d’or où l’on savait flâner, est une marotte de nanti qui est particulièrement risible vu du Liban, où le progrès économique semble le seul mode envisageable de dépassement des conflits ethniques, religieux et raciaux qui divisent la population. Alors certes le nivellement des valeurs qu’emporte la marchandisation du monde peut apparaître excessif dans des sociétés qui en ont moins besoin à présent, mais il représente un progrès inestimable pour l’humanité, pas encore partagé par tous, et qui ne peut pas être condamné en tant que tel. On dirait presque que Stiegler déplore la sortie du monde de la tragédie, la fin des blessures sanglantes qui font l’histoire de chacun et des peuples, comme s’il adhérait sans le dire ou sans le savoir aux thèses de Fukuyama sur la fin de l’histoire et que ça contrariait son attachement adolescent pour Nietzsche. Pour moi l’essence de l’homme n’est pas touchée par la marchandisation, du simple fait qu’elle ne peut pas le combler : elle suscite d’elle-même une réaction non marchande. Le nivellement des valeurs n’enraye pas la complexification croissante du monde, et le progrès indéterminé de Condorcet me semble toujours en marche.
Pour conclure, on peut certes s’interroger sur le caractère majoritaire de la bêtise humaine, mais la prétendre hégémonique ou même simplement en voie d’extension ne me semble pas conforme à la réalité, et imputer cet abêtissement supposé à la technologie ou à un complot capitaliste me semble relever de l’aveuglement idéologique.
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