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La lecture de Michel Tournier frappe dès les premières lignes par la richesse du vocabulaire et la précision des descriptions. Le récit des 28 années d’errances psychologiques de Robinson Crusoé sur son île déserte, du naufrage de la Virginie le 30 septembre 1759 à l’accostage du Whitebird le 19 décembre 1787, est brillantissime.
Seul rescapé avec le chien Tenn alors même que le navire et sa cargaison ont eux aussi échoué sur l’île, Robinson sombre dans le désespoir après quelques vaines tentatives d’évasion (notamment l’échec de l’Evasion, construit pour reprendre la mer mais impossible à mettre à l’eau). Dans un second temps il se reprend en décidant de recréer un monde humain : l’île de la Désolation devient Speranza et Robinson son gouverneur. Le temps est rétabli et Robinson administre patiemment son territoire. Dans un troisième temps Vendredi, sauvé accidentellement par Robinson d’un sacrifice des indiens Araucanas qui accostent parfois l’île, fait son apparition et dérègle le bel ordonnancement de l’île jusqu’à provoquer l’explosion de la grotte où sont entreposés les stocks (de dynamite entre autres). Vendredi d’esclave devient alors l’égal et l’aiguillon de Robinson dans sa communion avec l’île. Lorsque accoste le Whitebird après 28 années de solitude, Robinson préfère rester dans son tête à tête avec l’île plutôt que retourner à la brutalité des hommes. Vendredi choisit en douce le Whitebird, tandis qu’un petit mousse maltraité fait le trajet inverse : Robinson le prénommera Jeudi.
Tournier fait le récit techniquement étayé des aléas de la survie sur une île déserte : Vendredi est d’abord un roman d’aventure entraînant et grand public, porté par un thème d’une force imparable et par une certaine fougue dans l’enchaînement des évènements, ainsi qu’une grande finesse psychologique. Mais c’est aussi et peut-être surtout le support d’une réflexion sur la solitude et l’isolement, ce dont témoignent les libertés de Tournier avec le cadre historique (décalage d’un siècle avec le récit originel de Defoe, écrit en 1719 et se déroulant de 1659 à 1687, remarques philosophiques volontiers anachroniques ou dignes de Houellebecq : « le sacrifice de l’individu à l’espèce, qui est toujours secrètement consommé dans l’acte de procréation ») ainsi que la postface jargonnante de Deleuze. Celle-ci m’avait été très favorablement vantée : c’est agréable de lire un livre dans l’impatience de la postface et en accordant au livre une attention redoublée en vue de la mystérieuse postface, ce d’autant que le thème de la solitude est au cœur de mes interrogations actuelles. La déception a naturellement été à la hauteur de l’attente : je n’ai rien compris, ou à peu près. Je préfère en rester à une interprétation simple : la solitude est un gouffre protéiforme et autoalimenté dont passé un certain stade on ne revient pas (« Il se pourrait qu’un jour je disparaisse sans trace, comme aspiré par le néant que j’aurais fait naître autour de moi. »). Il paraît d’ailleurs que les humains isolés perdent en quelques années l’usage de la parole. Robinson pose en règle d’exprimer toutes ses pensées à voix haute et tient un « log-book », ce qui l’aide peut-être à préserver son aptitude au langage.
D’un point de vue romanesque, le refus du retour à la civilisation de Robinson est dommageable, le choix du Robinson de Defoe est d’ailleurs différent, mais là n’est pas l’essentiel. La dernière phrase de Deleuze dans sa postface peut à elle seule alimenter des réflexions infinies : « Il faut imaginer Robinson pervers ; la seule Robinsonade est la perversion même. » Deleuze décrit la perversion comme un « altrucide », autrement dit un meurtre des possibles. Qu’est-ce qu’une « Robinsonade » ? Fantasme d’isolement, de vie morte ? Quoi de plus attirant et de plus douloureux que la solitude ?
samedi 4 août 2007
lundi 30 juillet 2007
La malédiction d’Edgar, Marc Dugain, train Bollène-Lyon, 30 juillet 2007
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Nouveau tour de force, plus impressionnant encore que la Chambre des officiers. Marc Dugain est décidément à son aise dans l’exercice de caméléon consistant à se glisser dans la psychologie d’un être et d’une époque, avec ici de surcroît une véritable maestria dans la restitution sans pesanteur des coups de billard à 18 bandes qui rythment les intrigues internes au pouvoir américain du milieu du 20ème siècle. Edgar est en effet Edgar Hoover, Directeur du FBI durant 48 ans, soit de 1924 à 1972, et la malédiction d’Edgar est le récit de l’intérieur de cette prodigieuse longévité par son bras droit et amant Clyde Tolson, qui aura gardé plus modestement son fauteuil de Sous-Directeur du FBI quarante années durant.
Le parti pris « insider » est totalement assumé, ce qui rend la lecture de ces « confessions » fascinante : Dugain a la subtilité de prétendre à la vérité définitive sans jamais distinguer ce qu’il invente de ce qui est solidement étayé. A aucun moment il ne relativise la portée de ses affirmations pour le lecteur, totalement happé de ce fait par les révélations qui lui sont faites. Cette confusion de la réalité historique et de la fiction pourrait être gênante mais le lecteur en question est bien assez intelligent pour introduire seul la prudence qui s’impose s’agissant de faits d’une complexité telle qu’à l’évidence ils ne sont pas connaissables par une seule personne. En outre en dépit de ce caractère de romanquête à la BHL dans Daniel Pearl, la reconstitution de Dugain est très convaincante : il réussit à désigner les responsabilités, et souvent les compromissions, de façon très crédible, sans éluder les noms propres et sans jamais tomber dans la simplification paranoïaque ou le coupable unique.
L’autre grande réussite du livre est le pétage de plomb progressif mais total de nos deux héros, Edgar et Clyde, persuadés d’être les seuls garants de l’ordre moral des Etats-Unis d’Amérique, et assumant en vue de son maintien, et du leur à la tête du FBI, ces deux objectifs étant indissociables, les pires turpitudes et notamment un certain nombre de meurtres, dont ceux des frères Kennedy.
Hoover a en fait acquis une position indélogeable lors de la 2nde guerre mondiale, où l’effort de guerre a justifié de systématiser les écoutes téléphoniques, avec la bénédiction de Roosevelt. Hoover a ensuite eu l’habileté de surfer sur l’anticommunisme pour accroître et amplifier le système de surveillance mis en place et généraliser les enquêtes sur la vie personnelle, l’objectif réel étant de tenir tout le monde par une affaire suffisamment compromettante. De fait aucun président n’osera destituer Hoover, qui mourra à son poste sous Nixon. Hoover lui-même était tenu par des photos de la mafia sur lesquelles il embrasse Clyde Tolson, si bien qu’il a toujours contesté la réalité du crime organisé, ou à tout le moins a toujours donné une large prééminence à la lutte contre les idéologies subversives, et au premier chef le communisme. Dans cette optique, une hilarante digression sur Camus trouve une place inattendue : évoqué par Bob Kennedy lors d’une conversation écoutée, la philosophie de Camus, « nouveau testament du communisme », fait l’objet d’une enquête approfondie du consciencieux Clyde Tolson, qui révèle surtout son stupéfiant degré d’endoctrinement et sa brutale étroitesse d’esprit.
Le portrait historique est instructif et l’exposé des dérapages du pouvoir lumineux, d’une noirceur sans excès et d’une logique imparable : personne n’est tout blanc même si la responsabilité de certains (dont Hoover en sa qualité de pion accélérateur) est aggravée. Il n’y a pas de Grand Cerveau des méchants et pourtant l’empilement de petits intérêts aboutit à un enfer qu’aurait pu créer le pire Satan des James Bond. La palme des méchants revient peut-être aux industriels texans, dont la brutalité et le peu de scrupules ont trouvé à s’incarner en Lyndon Johnson, leur marionnette complaisante. Ça fait froid dans le dos quand on pense à son successeur Dick Cheney.
Le titre enfin reste un peu mystérieux : pour ma mère d’après ses propres résumés de lecture, il ne fait pas de doute que la malédiction en question est d’être homosexuel. Ça me paraît un peu abrupt et sans doute éloigné de ce que veut exprimer Marc Dugain. Par malédiction, j’entendrais plutôt l’impasse schizophrénique dans laquelle se retrouve Hoover, contraint pour dépasser ses contradictions de se maintenir à la tête du FBI pour poursuivre la lutte contre la subversion morale, la sienne et celle du pays, confondues.
Nouveau tour de force, plus impressionnant encore que la Chambre des officiers. Marc Dugain est décidément à son aise dans l’exercice de caméléon consistant à se glisser dans la psychologie d’un être et d’une époque, avec ici de surcroît une véritable maestria dans la restitution sans pesanteur des coups de billard à 18 bandes qui rythment les intrigues internes au pouvoir américain du milieu du 20ème siècle. Edgar est en effet Edgar Hoover, Directeur du FBI durant 48 ans, soit de 1924 à 1972, et la malédiction d’Edgar est le récit de l’intérieur de cette prodigieuse longévité par son bras droit et amant Clyde Tolson, qui aura gardé plus modestement son fauteuil de Sous-Directeur du FBI quarante années durant.
Le parti pris « insider » est totalement assumé, ce qui rend la lecture de ces « confessions » fascinante : Dugain a la subtilité de prétendre à la vérité définitive sans jamais distinguer ce qu’il invente de ce qui est solidement étayé. A aucun moment il ne relativise la portée de ses affirmations pour le lecteur, totalement happé de ce fait par les révélations qui lui sont faites. Cette confusion de la réalité historique et de la fiction pourrait être gênante mais le lecteur en question est bien assez intelligent pour introduire seul la prudence qui s’impose s’agissant de faits d’une complexité telle qu’à l’évidence ils ne sont pas connaissables par une seule personne. En outre en dépit de ce caractère de romanquête à la BHL dans Daniel Pearl, la reconstitution de Dugain est très convaincante : il réussit à désigner les responsabilités, et souvent les compromissions, de façon très crédible, sans éluder les noms propres et sans jamais tomber dans la simplification paranoïaque ou le coupable unique.
L’autre grande réussite du livre est le pétage de plomb progressif mais total de nos deux héros, Edgar et Clyde, persuadés d’être les seuls garants de l’ordre moral des Etats-Unis d’Amérique, et assumant en vue de son maintien, et du leur à la tête du FBI, ces deux objectifs étant indissociables, les pires turpitudes et notamment un certain nombre de meurtres, dont ceux des frères Kennedy.
Hoover a en fait acquis une position indélogeable lors de la 2nde guerre mondiale, où l’effort de guerre a justifié de systématiser les écoutes téléphoniques, avec la bénédiction de Roosevelt. Hoover a ensuite eu l’habileté de surfer sur l’anticommunisme pour accroître et amplifier le système de surveillance mis en place et généraliser les enquêtes sur la vie personnelle, l’objectif réel étant de tenir tout le monde par une affaire suffisamment compromettante. De fait aucun président n’osera destituer Hoover, qui mourra à son poste sous Nixon. Hoover lui-même était tenu par des photos de la mafia sur lesquelles il embrasse Clyde Tolson, si bien qu’il a toujours contesté la réalité du crime organisé, ou à tout le moins a toujours donné une large prééminence à la lutte contre les idéologies subversives, et au premier chef le communisme. Dans cette optique, une hilarante digression sur Camus trouve une place inattendue : évoqué par Bob Kennedy lors d’une conversation écoutée, la philosophie de Camus, « nouveau testament du communisme », fait l’objet d’une enquête approfondie du consciencieux Clyde Tolson, qui révèle surtout son stupéfiant degré d’endoctrinement et sa brutale étroitesse d’esprit.
Le portrait historique est instructif et l’exposé des dérapages du pouvoir lumineux, d’une noirceur sans excès et d’une logique imparable : personne n’est tout blanc même si la responsabilité de certains (dont Hoover en sa qualité de pion accélérateur) est aggravée. Il n’y a pas de Grand Cerveau des méchants et pourtant l’empilement de petits intérêts aboutit à un enfer qu’aurait pu créer le pire Satan des James Bond. La palme des méchants revient peut-être aux industriels texans, dont la brutalité et le peu de scrupules ont trouvé à s’incarner en Lyndon Johnson, leur marionnette complaisante. Ça fait froid dans le dos quand on pense à son successeur Dick Cheney.
Le titre enfin reste un peu mystérieux : pour ma mère d’après ses propres résumés de lecture, il ne fait pas de doute que la malédiction en question est d’être homosexuel. Ça me paraît un peu abrupt et sans doute éloigné de ce que veut exprimer Marc Dugain. Par malédiction, j’entendrais plutôt l’impasse schizophrénique dans laquelle se retrouve Hoover, contraint pour dépasser ses contradictions de se maintenir à la tête du FBI pour poursuivre la lutte contre la subversion morale, la sienne et celle du pays, confondues.
mercredi 20 juin 2007
La femme fatale, Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué, Train Montpellier-Paris, 20 juin 2007
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Ce soi-disant livre n’est rien d’autre qu’une vingtuple double page Horizons du Monde (soit 200 pages à gros caractère) nécessitant 4 heures de lecture. Vendu 18 € à je ne sais combien de centaines de milliers d’exemplaires, c’est vraiment la fortune facile pour des journalistes ne faisant après tout guère plus que leur travail salarié, quelques heures supplémentaires fort bien rémunérées, disons… Tout est très factuel et 97% de ce qui est rapporté est archiconnu ou aisément devinable. Seul le début du récit qui relate la genèse de la séparation de Royal et Hollande croustille plaisamment, en partie grâce à « Juju » Dray, qui endosse avec talent le rôle du faux-derche et du bouffon angoissé.
Aucune dimension littéraire, pas vraiment de dimension politique, le simple récit bien documenté d’un échec lié à l’impréparation et aux limites de la candidate Ségolène Royal, pas aidée par sa volonté farouche de se débrouiller à l’écart du Parti Socialiste, c’est-à-dire de François Hollande. Même si je suis fier de ne pas avoir voté pour Sarko et son ministère vichyste (alors qu’il avait plutôt mes sympathies jusqu’à ce dérapage parfaitement maîtrisé), avoir voté Ségo me fait plus mal au cul chaque jour qui passe, presque autant que d’avoir voté Chirac en 2002. Décidément la vie démocratique n’est pas un lit de roses diaphanes délicatement parfumées.
Ce soi-disant livre n’est rien d’autre qu’une vingtuple double page Horizons du Monde (soit 200 pages à gros caractère) nécessitant 4 heures de lecture. Vendu 18 € à je ne sais combien de centaines de milliers d’exemplaires, c’est vraiment la fortune facile pour des journalistes ne faisant après tout guère plus que leur travail salarié, quelques heures supplémentaires fort bien rémunérées, disons… Tout est très factuel et 97% de ce qui est rapporté est archiconnu ou aisément devinable. Seul le début du récit qui relate la genèse de la séparation de Royal et Hollande croustille plaisamment, en partie grâce à « Juju » Dray, qui endosse avec talent le rôle du faux-derche et du bouffon angoissé.
Aucune dimension littéraire, pas vraiment de dimension politique, le simple récit bien documenté d’un échec lié à l’impréparation et aux limites de la candidate Ségolène Royal, pas aidée par sa volonté farouche de se débrouiller à l’écart du Parti Socialiste, c’est-à-dire de François Hollande. Même si je suis fier de ne pas avoir voté pour Sarko et son ministère vichyste (alors qu’il avait plutôt mes sympathies jusqu’à ce dérapage parfaitement maîtrisé), avoir voté Ségo me fait plus mal au cul chaque jour qui passe, presque autant que d’avoir voté Chirac en 2002. Décidément la vie démocratique n’est pas un lit de roses diaphanes délicatement parfumées.
dimanche 27 mai 2007
La faim, Knut Hamsun, Paris, 27 mai 2007
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Un type dont on ignore le nom nous raconte ses pérégrinations dans la ville de Christiana qu’il traverse en tout sens à la recherche d’une personne à même de le dépanner de quelques subsides, d’un directeur de journal susceptible de publier son dernier article, d’un lieu assez calme et éclairé pour pouvoir écrire, d’un endroit pour passer la nuit, d’un miracle permettant de se mettre quelque chose sous la dent quand on n’a pas un öre en poche et rien mangé depuis quatre jours… et invariablement le miracle se produit : au bout du désespoir un article est finalement publié, un commerçant se trompe sur la monnaie, une amoureuse fait porter une enveloppe contenant 10 couronnes… mais notre héros n’a qu’une hâte : dilapider sa bonne fortune et retourner se morfondre. Sans en avoir une claire conscience, il se repaît des humiliations qu’il subit, des privations qu’il endure et pour une part s’inflige. Son sacerdoce d’écrivain exige une disponibilité totale pour attendre et faire fructifier ses « bons moments », sortes de fulgurances créatives dont la survenue n’est peut-être pas déconnectée des délires provoqués par la faim. Pour autant le jeûne n’est ni volontaire, ni fonctionnel ; tout juste résulte t-il parfois d’ « oublis ». Sans être vraiment fou, le héros est fantasque, adepte avant l’heure de l’acte gratuit ou du happening surréaliste, s’inventant des personnages ou en construisant dans ses interlocuteurs, comme Ylajali, qu’il élabore à partir d’une jeune fille qu’il intrigue et effraie à la fois.
Le principal mérite de ce livre très étrange, glauque mais léger, obsessionnel mais détaché, est d’avoir été écrit en 1890. Il a connu immédiatement un grand succès tant il était novateur et choquant, ce qui vaudra à Knut Hamsun le prix Nobel en 1920. Il contient une radicalité qui pourrait encore choquer aujourd’hui et pourtant le texte n’est pas dense. Quelques heures suffisent à sa lecture, qui ne recèle pas de difficulté et ne provoque aucun dégoût en dépit des aventures tragiques de l’affamé. Son comportement est pourtant révoltant d’atermoiements, d’incohérence, de masochisme, de bêtise en un mot. Et pourtant on l’accepte, et même on l’encourage, comme s’il servait d’exutoire ou explorait à la place du lecteur des contrées nécessaires, faisant don au passage de son corps et de ses cheveux en particulier, premières victimes du jeûne. Cette part nécessaire, c’est le rôle de l’artiste, celui de s’en remettre à Dieu comme les petits oiseaux, sans se soucier de ce dont demain sera fait, sans rien thésauriser. Arrivée d’une planète inconnue en l’an 1890, cette exploration anti-bourgeoise de la déraison a fait bien des petits depuis.
Un type dont on ignore le nom nous raconte ses pérégrinations dans la ville de Christiana qu’il traverse en tout sens à la recherche d’une personne à même de le dépanner de quelques subsides, d’un directeur de journal susceptible de publier son dernier article, d’un lieu assez calme et éclairé pour pouvoir écrire, d’un endroit pour passer la nuit, d’un miracle permettant de se mettre quelque chose sous la dent quand on n’a pas un öre en poche et rien mangé depuis quatre jours… et invariablement le miracle se produit : au bout du désespoir un article est finalement publié, un commerçant se trompe sur la monnaie, une amoureuse fait porter une enveloppe contenant 10 couronnes… mais notre héros n’a qu’une hâte : dilapider sa bonne fortune et retourner se morfondre. Sans en avoir une claire conscience, il se repaît des humiliations qu’il subit, des privations qu’il endure et pour une part s’inflige. Son sacerdoce d’écrivain exige une disponibilité totale pour attendre et faire fructifier ses « bons moments », sortes de fulgurances créatives dont la survenue n’est peut-être pas déconnectée des délires provoqués par la faim. Pour autant le jeûne n’est ni volontaire, ni fonctionnel ; tout juste résulte t-il parfois d’ « oublis ». Sans être vraiment fou, le héros est fantasque, adepte avant l’heure de l’acte gratuit ou du happening surréaliste, s’inventant des personnages ou en construisant dans ses interlocuteurs, comme Ylajali, qu’il élabore à partir d’une jeune fille qu’il intrigue et effraie à la fois.
Le principal mérite de ce livre très étrange, glauque mais léger, obsessionnel mais détaché, est d’avoir été écrit en 1890. Il a connu immédiatement un grand succès tant il était novateur et choquant, ce qui vaudra à Knut Hamsun le prix Nobel en 1920. Il contient une radicalité qui pourrait encore choquer aujourd’hui et pourtant le texte n’est pas dense. Quelques heures suffisent à sa lecture, qui ne recèle pas de difficulté et ne provoque aucun dégoût en dépit des aventures tragiques de l’affamé. Son comportement est pourtant révoltant d’atermoiements, d’incohérence, de masochisme, de bêtise en un mot. Et pourtant on l’accepte, et même on l’encourage, comme s’il servait d’exutoire ou explorait à la place du lecteur des contrées nécessaires, faisant don au passage de son corps et de ses cheveux en particulier, premières victimes du jeûne. Cette part nécessaire, c’est le rôle de l’artiste, celui de s’en remettre à Dieu comme les petits oiseaux, sans se soucier de ce dont demain sera fait, sans rien thésauriser. Arrivée d’une planète inconnue en l’an 1890, cette exploration anti-bourgeoise de la déraison a fait bien des petits depuis.
mardi 8 mai 2007
En cas de bonheur, David Foenkinos, Paris, 8 mai 2007
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Foekninos est soi-disant le chantre d’une nouvelle génération prometteuse de romanciers français, en compagnie de types comme Vincent Degarde et Olivier Rohe, et peut-être peut-on le situer dans le cadre d’un mouvement qui dépasse nos frontières en raison de sa grande proximité avec un Adam Thirlwell par exemple, dans le ton désabusé-réenchanté ou l’adresse au lecteur inopinée et un peu agressive. C’est peu de dire que ce n’est pas ma came. Je trouve les livres de ces types médiocres et leur style inélégant.
Ici Claire et Jean-Jacques ronronnent après huit ans de vie commune et une fille adorable. Alors Jean-Jacques prend une maîtresse, Claire embauche un détective et comme c'est l'usage quitte son mari pour le détective. Finalement chacun quitte son amant respectif et le détective rejeté pousse la vertu amoureuse jusqu’à provoquer à l’insu de Claire et Jean-Jacques un concours de circonstances qui leur fait croire qu’ils sont définitivement faits l’un pour l’autre (inutile de s’attarder sur les détails c’est digne de Joséphine ange gardien). Alors ils repartent ensemble et vivent une vie heureuse.
Pouah ! Quelle daube infâme ! Les petites remarques ironiques qui ponctuent le texte (surtout au début) sont parfois saillantes et l’effort de construction du texte permet à quelques moments de tenir le lecteur en haleine, mais c’est loin de compenser l’absence de corps de ces personnages flasques et insipides, limités tant en nombre qu’en épaisseur, vivant de petites choses d’une petite façon, au grand contentement de Foenkinos, chantre d’une nouvelle médiocrité s’il est chantre de quelque chose.
Foekninos est soi-disant le chantre d’une nouvelle génération prometteuse de romanciers français, en compagnie de types comme Vincent Degarde et Olivier Rohe, et peut-être peut-on le situer dans le cadre d’un mouvement qui dépasse nos frontières en raison de sa grande proximité avec un Adam Thirlwell par exemple, dans le ton désabusé-réenchanté ou l’adresse au lecteur inopinée et un peu agressive. C’est peu de dire que ce n’est pas ma came. Je trouve les livres de ces types médiocres et leur style inélégant.
Ici Claire et Jean-Jacques ronronnent après huit ans de vie commune et une fille adorable. Alors Jean-Jacques prend une maîtresse, Claire embauche un détective et comme c'est l'usage quitte son mari pour le détective. Finalement chacun quitte son amant respectif et le détective rejeté pousse la vertu amoureuse jusqu’à provoquer à l’insu de Claire et Jean-Jacques un concours de circonstances qui leur fait croire qu’ils sont définitivement faits l’un pour l’autre (inutile de s’attarder sur les détails c’est digne de Joséphine ange gardien). Alors ils repartent ensemble et vivent une vie heureuse.
Pouah ! Quelle daube infâme ! Les petites remarques ironiques qui ponctuent le texte (surtout au début) sont parfois saillantes et l’effort de construction du texte permet à quelques moments de tenir le lecteur en haleine, mais c’est loin de compenser l’absence de corps de ces personnages flasques et insipides, limités tant en nombre qu’en épaisseur, vivant de petites choses d’une petite façon, au grand contentement de Foenkinos, chantre d’une nouvelle médiocrité s’il est chantre de quelque chose.
mardi 1 mai 2007
Un peu de science pour tout le monde, Claude Allègre, New York, 1er mai 2007
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On dirait que Claude Allègre recommence le même livre tous les deux ans pour expliquer et re-expliquer les mêmes principes généraux de l’état de la science aux mêmes ignares et c’est très bien comme ça car mon cerveau rétif à ce type d’abstractions nécessitera au moins dix piqûres de rappel avant d’intégrer la structure de l’atome. L’ajout de nombreux schémas en couleur (même dans l’édition de poche) constitue la principale innovation. On se demande comment on s’en était passé dans les livres précédents. La méthode géniale mise en œuvre par Erathostène à Alexandrie un peu avant Jésus-Christ pour calculer le rayon de la terre fait par exemple l’objet d’un schéma lumineux : avec un puit et une obélisque ainsi que la mesure précise de la distance les séparant, il calcula que le rayon de la terre était de 4600 kms (contre 6400 en vrai), rien qu’avec le cosinus ! De même le schéma représentant un bateau vu de la côte projetant un rayon lumineux depuis la base du mat vers le haut où est attaché un miroir (ça y est, j’ai plus qu’à faire un schéma) est tout bête mais donne instantanément accès à la relativité du temps, si du moins on accepte l’étonnante hypothèse que la vitesse de la lumière, vitesse indépassable de l’univers, est une constante… Whaouuu ! C’est exactement le livre qu’il me fallait pour accompagner la randonnée en ski d’avril, histoire de disserter entre promeneurs de la chute comparée du plomb et des plumes, de scotcher pendant les longues marches hypnotiques et de rêver en contemplant les prodiges de la nature.
Finalement comme toujours j’ai cru en lisant découvrir deux ou trois choses fondamentales mais je ne retiens que des anecdotes triviales comme le fait qu’un boulet projeté à l’horizontal depuis une forteresse touchera toujours le sol au même moment, quelle que soit la puissance avec laquelle il est projeté… Bien peu de choses en définitive ou en apparence, mais reste le plaisir de lecture et de découverte, et en prime dans mon cas de redécouverte étant donné que j’en zappe 90% d’une fois sur l’autre. A propos de plaisir, Allègre s’en donne un peu trop en distribuant bons et mauvais points à tous les types ayant contribué de prés ou de loin à une découverte. C’est un peu pathétique parce que ça le renvoie de façon trop évidente à sa frustration (pourquoi eux et pas moi qui suis pourtant au moins aussi génial ? semble t-il geindre), tout en compliquant inutilement la tâche du lecteur qui essaie tout aussi pathétiquement de suivre et qui voudrait surtout savoir où on en est aujourd’hui (dans le but prioritaire de briller en société ?).
On dirait que Claude Allègre recommence le même livre tous les deux ans pour expliquer et re-expliquer les mêmes principes généraux de l’état de la science aux mêmes ignares et c’est très bien comme ça car mon cerveau rétif à ce type d’abstractions nécessitera au moins dix piqûres de rappel avant d’intégrer la structure de l’atome. L’ajout de nombreux schémas en couleur (même dans l’édition de poche) constitue la principale innovation. On se demande comment on s’en était passé dans les livres précédents. La méthode géniale mise en œuvre par Erathostène à Alexandrie un peu avant Jésus-Christ pour calculer le rayon de la terre fait par exemple l’objet d’un schéma lumineux : avec un puit et une obélisque ainsi que la mesure précise de la distance les séparant, il calcula que le rayon de la terre était de 4600 kms (contre 6400 en vrai), rien qu’avec le cosinus ! De même le schéma représentant un bateau vu de la côte projetant un rayon lumineux depuis la base du mat vers le haut où est attaché un miroir (ça y est, j’ai plus qu’à faire un schéma) est tout bête mais donne instantanément accès à la relativité du temps, si du moins on accepte l’étonnante hypothèse que la vitesse de la lumière, vitesse indépassable de l’univers, est une constante… Whaouuu ! C’est exactement le livre qu’il me fallait pour accompagner la randonnée en ski d’avril, histoire de disserter entre promeneurs de la chute comparée du plomb et des plumes, de scotcher pendant les longues marches hypnotiques et de rêver en contemplant les prodiges de la nature.
Finalement comme toujours j’ai cru en lisant découvrir deux ou trois choses fondamentales mais je ne retiens que des anecdotes triviales comme le fait qu’un boulet projeté à l’horizontal depuis une forteresse touchera toujours le sol au même moment, quelle que soit la puissance avec laquelle il est projeté… Bien peu de choses en définitive ou en apparence, mais reste le plaisir de lecture et de découverte, et en prime dans mon cas de redécouverte étant donné que j’en zappe 90% d’une fois sur l’autre. A propos de plaisir, Allègre s’en donne un peu trop en distribuant bons et mauvais points à tous les types ayant contribué de prés ou de loin à une découverte. C’est un peu pathétique parce que ça le renvoie de façon trop évidente à sa frustration (pourquoi eux et pas moi qui suis pourtant au moins aussi génial ? semble t-il geindre), tout en compliquant inutilement la tâche du lecteur qui essaie tout aussi pathétiquement de suivre et qui voudrait surtout savoir où on en est aujourd’hui (dans le but prioritaire de briller en société ?).
dimanche 8 avril 2007
Crime et châtiment, Fédor Dostoïevski, Verbier, 8 avril 2007
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Rodion Romanovitch Raskolnikov, jeune étudiant désespérément fauché, réussit le crime parfait en assassinant à la hache une vieille usurière, ainsi que son innocente sœur mongolienne apparue de manière impromptue sur la scène du crime. Il faut dire que Raskolnikov est un criminel débutant, et même un vrai manche : il avait oublié de refermer la porte donnant sur le palier avant de porter les coups de hache. Par un concours de circonstances des plus heureux, il ne laisse aucune trace ni aucun indice. C’est de lui-même, tantôt par faiblesse (il s’évanouit au commissariat alors qu’il est y convoqué pour toute autre chose), tantôt de façon presque délibérée (il retourne sur les lieux du crime pour entendre à nouveau la sonnette), qu’il met le juge Porphyre sur sa piste et quand bien même celui-ci ne détient aucune preuve concrète contre lui, Raskolnikov passe finalement aux aveux pour que cesse le déchirement qui le ronge. Il n’éprouve pourtant pas de repentir, mais de la honte car il a péché par orgueil : il croyait faire partie des hommes supérieurs capables de vivre au-dessus de la morale commune, et réalise dés son crime qu’il n’est pas à la hauteur et qu’il ne saura pas l’assumer sans états d’âme. Finalement il est condamné au bagne et y ressuscite par amour.
C’est à la fois un roman psychologique (dont le bras de fer Porphyre / Raskolnikov constitue le morceau de choix, mais le décryptage très fin des réactions des autres personnages est également brillant), un roman social (avec les figures de l’alcoolique Marmeladov, du cupide Loujine, du socialiste idiot Lebeziatnikov) et un roman policier (alternant scènes haletantes et suspense parfois un peu longuet). C’est également une œuvre commerciale destinée à être publiée en feuilleton, et les héros positifs ne manquent pas (Dounia, la sœur de Raskolnikov à la beauté fatale, Sonia la sainte prostituée, Razoumikhine le fidèle ami bourru), donnant au travers de leurs confrontations avec les méchants (Loujine en particulier) les scènes les plus faciles mais peut-être les plus réussies, avec des accents balzaciens.
L’ensemble est à la fois dense et relativement léger, même parfois drôle, avec une grande diversité de thèmes et de personnages, mais suffisamment bien conduit et maîtrisé pour que le lecteur ne se perde pas, comme cela arrive souvent dans les romans russes. Il y a quand même quelques longueurs et aussi certaines facilités étonnantes, en particulier sur la localisation du logement des personnages dans Petersbourg : Loujine atterrit comme par hasard dans l’appartement mitoyen de celui des Marmeladov, tandis que Svidrigaïlov (amoureux transi et vil débauché qui se suicide quand il comprend que Dounia ne veut de lui à aucun prix) prend la chambre collée à celle de Sonia (alors qu’il est très riche, que c’est une prostituée miséreuse, et qu’il n’existe aucun lien entre eux), ce qui lui permettra de surprendre les aveux de Raskolnikov à Sonia
Donc pas mal du tout, mais pas de quoi fonder un nouveau culte.
Rodion Romanovitch Raskolnikov, jeune étudiant désespérément fauché, réussit le crime parfait en assassinant à la hache une vieille usurière, ainsi que son innocente sœur mongolienne apparue de manière impromptue sur la scène du crime. Il faut dire que Raskolnikov est un criminel débutant, et même un vrai manche : il avait oublié de refermer la porte donnant sur le palier avant de porter les coups de hache. Par un concours de circonstances des plus heureux, il ne laisse aucune trace ni aucun indice. C’est de lui-même, tantôt par faiblesse (il s’évanouit au commissariat alors qu’il est y convoqué pour toute autre chose), tantôt de façon presque délibérée (il retourne sur les lieux du crime pour entendre à nouveau la sonnette), qu’il met le juge Porphyre sur sa piste et quand bien même celui-ci ne détient aucune preuve concrète contre lui, Raskolnikov passe finalement aux aveux pour que cesse le déchirement qui le ronge. Il n’éprouve pourtant pas de repentir, mais de la honte car il a péché par orgueil : il croyait faire partie des hommes supérieurs capables de vivre au-dessus de la morale commune, et réalise dés son crime qu’il n’est pas à la hauteur et qu’il ne saura pas l’assumer sans états d’âme. Finalement il est condamné au bagne et y ressuscite par amour.
C’est à la fois un roman psychologique (dont le bras de fer Porphyre / Raskolnikov constitue le morceau de choix, mais le décryptage très fin des réactions des autres personnages est également brillant), un roman social (avec les figures de l’alcoolique Marmeladov, du cupide Loujine, du socialiste idiot Lebeziatnikov) et un roman policier (alternant scènes haletantes et suspense parfois un peu longuet). C’est également une œuvre commerciale destinée à être publiée en feuilleton, et les héros positifs ne manquent pas (Dounia, la sœur de Raskolnikov à la beauté fatale, Sonia la sainte prostituée, Razoumikhine le fidèle ami bourru), donnant au travers de leurs confrontations avec les méchants (Loujine en particulier) les scènes les plus faciles mais peut-être les plus réussies, avec des accents balzaciens.
L’ensemble est à la fois dense et relativement léger, même parfois drôle, avec une grande diversité de thèmes et de personnages, mais suffisamment bien conduit et maîtrisé pour que le lecteur ne se perde pas, comme cela arrive souvent dans les romans russes. Il y a quand même quelques longueurs et aussi certaines facilités étonnantes, en particulier sur la localisation du logement des personnages dans Petersbourg : Loujine atterrit comme par hasard dans l’appartement mitoyen de celui des Marmeladov, tandis que Svidrigaïlov (amoureux transi et vil débauché qui se suicide quand il comprend que Dounia ne veut de lui à aucun prix) prend la chambre collée à celle de Sonia (alors qu’il est très riche, que c’est une prostituée miséreuse, et qu’il n’existe aucun lien entre eux), ce qui lui permettra de surprendre les aveux de Raskolnikov à Sonia
Donc pas mal du tout, mais pas de quoi fonder un nouveau culte.
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