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Parcourue rapidement, cette brochure d’une cinquantaine de pages résulte de conférences données en 1997, qui avaient fait scandale à cause de trois phrases sur l’exploitation future des technologies, assimilées à l’époque à une défense de l’eugénisme.
Sous des dehors et notamment un vocabulaire plus accessibles, le propos de Sloterdijk est encore bien plus opaque que celui de Stiegler. Tout ce que j’en retiens est qu’il fait sien l’anti-humanisme de Heidegger (qui semble tenir tout entier dans une mystérieuse histoire de clairière qu’il faudra approfondir), l’humanisme ayant pour fin nécessaire le totalitarisme.
Je voulais lire ce livre pour en discuter au coin du feu avec T., qui me l’avait mis dans les mains, et j’ai dû constaté, mi-amusé, mi-déçu, qu’il n’y comprenait rien non plus mais que ça ne le gênait pas pour en tirer des discours ésotériques et vagues en dépit d’un name dropping outrancier. D’après lui l’existentialisme est la forme française de l’anti-humanisme heideggerien, si c’est le cas je lui présenterai des excuses pour mon éternel scepticisme*.
Enfin dernier mystère et non des moindres : pas la plus petite règle dans ce livre dont le titre reste inexplicable, sauf à ce que l’auteur l’ait simplement trouvé joli et suffisamment provocateur.
*Après enquête je lui en dois.
jeudi 9 février 2006
vendredi 3 février 2006
Mécréance et discrédit, 1. La décadence des démocraties industrielles, Bernard Stiegler, Beyrouth, 3 février 2006
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Pour commencer, un petit extrait représentatif : « L’indétermination absolue de l’avenir, c’est-à-dire ce qu’un processus d’individuation peut projeter comme protention, c’est ce que ce processus rencontre comme sa propre singularité, qui, la plupart du temps, ne se concrétise que comme expérience de la singularité que ce processus rencontre comme n’étant pas la sienne, mais celle de l’autre avec lequel il se co-individue (et forme un nous), y compris l’autre chose par laquelle, le plus souvent, il rencontre l’autre avec lequel il peut former un nous. »
Tout l’ouvrage, à une ou deux pages près, est du même acabit. Il n’en fait heureusement que 210 mais on ne peut pas dire que ce soit une publicité pour leurs consoeurs des tomes suivants, encore à paraître. Ce bavardage philosophique jargonnant au-delà de la caricature est le plus souvent totalement hermétique, pour les ignares dans mon genre à tout le moins.
Stiegler se branle en réécrivant le dictionnaire pour cerner au plus près les mécanismes d’élaboration de la personnalité, dénommée « individuation psychique et collective ». Il invente ce faisant une novlangue d’une opacité rédhibitoire mêlant grec ancien (eris, ariston), latin (otium, negotium) et neo-charabia (double redoublement epokhal, catastrophé, rétention, projection, devenir-monde, hypomnemata, hypostase, etc…, etc…), héritée en partie de Derrida dont Stiegler reçut l’enseignement. Pour un philosophe qui dénonce les dangers de la grammatisation (entendue comme l’acceptation, que toute technologie tend à renforcer, de certaines normes prétendues neutres au prétexte que ce sont des acquis techniques, à commencer par les mots et la grammaire), c’est finalement une brillante démonstration par l’exemple. Il définit des concepts à partir de présupposés plus ou moins contestables, et les met ensuite œuvre dans des démonstrations hardies, qui ne reposent finalement que sur le présupposé initial, considéré comme acquis et indiscutable… Lesdites démonstrations convoquent et revisitent les penseurs les plus illustres (Nietzsche, Marx, Kant, Hegel, Platon, Aristote, Baudrillard, Lyotard, etc…) en permettant à Stiegler de se poser dès que l’occasion se présente en égal (ce que Weber n’a pas vu…, ce que Marx n’a pas compris…), mais leur portée pratique est mince à mes yeux néophytes, s’agissant d’assertions ayant évincé toute réalité charnue.
Reste une thèse générale assez puissante, ressassée tout au long du livre et inspirée, presque déduite, de la phrase de Patrick Le Lay sur le « temps de cerveau disponible » : la révolution numérique est une étape supplémentaire de la grammatisation (i.e. de la normalisation induite par la technologie). Cette grammatisation répond à un impératif de formatage toujours croissant de l’audience, qu’exige l’optimisation du système capitaliste. Le marché, à l’heure du capitalisme culturel, s’empare désormais du temps de cerveau, et sa commercialisation passe par son formatage, ce que la technologie permet et encourage. Les consommateurs sont ainsi les nouveaux prolétaires : là où le premier capitalisme appauvrissait le savoir-faire du travailleur et l’uniformisait en le rationalisant, le capitalisme hyperindustriel (pour reprendre un des néologismes ronflants de Stiegler) appauvrit l’environnement culturel du public pour l’uniformiser et le transformer en parts de marché commercialisables. Ce faisant le temps de loisir du travailleur est ramené dans le marché et l’existence est ramenée à la subsistance (disparition de l’otium). Dans ce perfectionnement, le capitalisme court cependant à sa perte : gommer les différences entre les individus qui composent le public tue le moteur du désir, mu par l’altérité. La désagrégation du désir ne connaît qu’un ersatz à même de maintenir le niveau de consommation : la frustration provoquée, une recette de perpétuelle surenchère qui n’aura qu’un temps et implique un asservissement croissant des individus. C’est donc au pouvoir politique d’encourager l’individuation, en menant une politique culturelle préservant une place pour l’otium (typiquement : la télé non marchande) et encourageant chacun à trouver sa propre voie. Le livre ne contient pas réellement de recommandations pratiques cependant.
Si l’on ne peut qu’adhérer à la dénonciation du parfait nihilisme d’un Le Lay clamant cyniquement que son objectif est l’abêtissement des masses, le propos de Stiegler ne résiste pas longtemps selon moi à deux objections :
1. La construction paranoïaque du monde, caractéristiques des gauchistes de tous poils et en particulier du Monde diplomatique dont Stiegler est un collaborateur, occulte la joie de s’abêtir, une des choses au monde les mieux partagées. Nul besoin du grand Satan américain ni de la technologie numérique pour obtenir le grégarisme et la préférence pour le prêt-à-penser. La nature de l’homme me semble expliquer les déviances marchandes mieux qu’un grand complot ayant perverti le bon sauvage originel. Est-ce que la technologie ou le marketing de masse font changer d’échelle ce goût naturel pour l’abêtissement ? Ça ne me paraît pas aller de soi.
2. Considérer que l’existence moderne se résume à la subsistance, par opposition à un âge d’or où l’on savait flâner, est une marotte de nanti qui est particulièrement risible vu du Liban, où le progrès économique semble le seul mode envisageable de dépassement des conflits ethniques, religieux et raciaux qui divisent la population. Alors certes le nivellement des valeurs qu’emporte la marchandisation du monde peut apparaître excessif dans des sociétés qui en ont moins besoin à présent, mais il représente un progrès inestimable pour l’humanité, pas encore partagé par tous, et qui ne peut pas être condamné en tant que tel. On dirait presque que Stiegler déplore la sortie du monde de la tragédie, la fin des blessures sanglantes qui font l’histoire de chacun et des peuples, comme s’il adhérait sans le dire ou sans le savoir aux thèses de Fukuyama sur la fin de l’histoire et que ça contrariait son attachement adolescent pour Nietzsche. Pour moi l’essence de l’homme n’est pas touchée par la marchandisation, du simple fait qu’elle ne peut pas le combler : elle suscite d’elle-même une réaction non marchande. Le nivellement des valeurs n’enraye pas la complexification croissante du monde, et le progrès indéterminé de Condorcet me semble toujours en marche.
Pour conclure, on peut certes s’interroger sur le caractère majoritaire de la bêtise humaine, mais la prétendre hégémonique ou même simplement en voie d’extension ne me semble pas conforme à la réalité, et imputer cet abêtissement supposé à la technologie ou à un complot capitaliste me semble relever de l’aveuglement idéologique.
Pour commencer, un petit extrait représentatif : « L’indétermination absolue de l’avenir, c’est-à-dire ce qu’un processus d’individuation peut projeter comme protention, c’est ce que ce processus rencontre comme sa propre singularité, qui, la plupart du temps, ne se concrétise que comme expérience de la singularité que ce processus rencontre comme n’étant pas la sienne, mais celle de l’autre avec lequel il se co-individue (et forme un nous), y compris l’autre chose par laquelle, le plus souvent, il rencontre l’autre avec lequel il peut former un nous. »
Tout l’ouvrage, à une ou deux pages près, est du même acabit. Il n’en fait heureusement que 210 mais on ne peut pas dire que ce soit une publicité pour leurs consoeurs des tomes suivants, encore à paraître. Ce bavardage philosophique jargonnant au-delà de la caricature est le plus souvent totalement hermétique, pour les ignares dans mon genre à tout le moins.
Stiegler se branle en réécrivant le dictionnaire pour cerner au plus près les mécanismes d’élaboration de la personnalité, dénommée « individuation psychique et collective ». Il invente ce faisant une novlangue d’une opacité rédhibitoire mêlant grec ancien (eris, ariston), latin (otium, negotium) et neo-charabia (double redoublement epokhal, catastrophé, rétention, projection, devenir-monde, hypomnemata, hypostase, etc…, etc…), héritée en partie de Derrida dont Stiegler reçut l’enseignement. Pour un philosophe qui dénonce les dangers de la grammatisation (entendue comme l’acceptation, que toute technologie tend à renforcer, de certaines normes prétendues neutres au prétexte que ce sont des acquis techniques, à commencer par les mots et la grammaire), c’est finalement une brillante démonstration par l’exemple. Il définit des concepts à partir de présupposés plus ou moins contestables, et les met ensuite œuvre dans des démonstrations hardies, qui ne reposent finalement que sur le présupposé initial, considéré comme acquis et indiscutable… Lesdites démonstrations convoquent et revisitent les penseurs les plus illustres (Nietzsche, Marx, Kant, Hegel, Platon, Aristote, Baudrillard, Lyotard, etc…) en permettant à Stiegler de se poser dès que l’occasion se présente en égal (ce que Weber n’a pas vu…, ce que Marx n’a pas compris…), mais leur portée pratique est mince à mes yeux néophytes, s’agissant d’assertions ayant évincé toute réalité charnue.
Reste une thèse générale assez puissante, ressassée tout au long du livre et inspirée, presque déduite, de la phrase de Patrick Le Lay sur le « temps de cerveau disponible » : la révolution numérique est une étape supplémentaire de la grammatisation (i.e. de la normalisation induite par la technologie). Cette grammatisation répond à un impératif de formatage toujours croissant de l’audience, qu’exige l’optimisation du système capitaliste. Le marché, à l’heure du capitalisme culturel, s’empare désormais du temps de cerveau, et sa commercialisation passe par son formatage, ce que la technologie permet et encourage. Les consommateurs sont ainsi les nouveaux prolétaires : là où le premier capitalisme appauvrissait le savoir-faire du travailleur et l’uniformisait en le rationalisant, le capitalisme hyperindustriel (pour reprendre un des néologismes ronflants de Stiegler) appauvrit l’environnement culturel du public pour l’uniformiser et le transformer en parts de marché commercialisables. Ce faisant le temps de loisir du travailleur est ramené dans le marché et l’existence est ramenée à la subsistance (disparition de l’otium). Dans ce perfectionnement, le capitalisme court cependant à sa perte : gommer les différences entre les individus qui composent le public tue le moteur du désir, mu par l’altérité. La désagrégation du désir ne connaît qu’un ersatz à même de maintenir le niveau de consommation : la frustration provoquée, une recette de perpétuelle surenchère qui n’aura qu’un temps et implique un asservissement croissant des individus. C’est donc au pouvoir politique d’encourager l’individuation, en menant une politique culturelle préservant une place pour l’otium (typiquement : la télé non marchande) et encourageant chacun à trouver sa propre voie. Le livre ne contient pas réellement de recommandations pratiques cependant.
Si l’on ne peut qu’adhérer à la dénonciation du parfait nihilisme d’un Le Lay clamant cyniquement que son objectif est l’abêtissement des masses, le propos de Stiegler ne résiste pas longtemps selon moi à deux objections :
1. La construction paranoïaque du monde, caractéristiques des gauchistes de tous poils et en particulier du Monde diplomatique dont Stiegler est un collaborateur, occulte la joie de s’abêtir, une des choses au monde les mieux partagées. Nul besoin du grand Satan américain ni de la technologie numérique pour obtenir le grégarisme et la préférence pour le prêt-à-penser. La nature de l’homme me semble expliquer les déviances marchandes mieux qu’un grand complot ayant perverti le bon sauvage originel. Est-ce que la technologie ou le marketing de masse font changer d’échelle ce goût naturel pour l’abêtissement ? Ça ne me paraît pas aller de soi.
2. Considérer que l’existence moderne se résume à la subsistance, par opposition à un âge d’or où l’on savait flâner, est une marotte de nanti qui est particulièrement risible vu du Liban, où le progrès économique semble le seul mode envisageable de dépassement des conflits ethniques, religieux et raciaux qui divisent la population. Alors certes le nivellement des valeurs qu’emporte la marchandisation du monde peut apparaître excessif dans des sociétés qui en ont moins besoin à présent, mais il représente un progrès inestimable pour l’humanité, pas encore partagé par tous, et qui ne peut pas être condamné en tant que tel. On dirait presque que Stiegler déplore la sortie du monde de la tragédie, la fin des blessures sanglantes qui font l’histoire de chacun et des peuples, comme s’il adhérait sans le dire ou sans le savoir aux thèses de Fukuyama sur la fin de l’histoire et que ça contrariait son attachement adolescent pour Nietzsche. Pour moi l’essence de l’homme n’est pas touchée par la marchandisation, du simple fait qu’elle ne peut pas le combler : elle suscite d’elle-même une réaction non marchande. Le nivellement des valeurs n’enraye pas la complexification croissante du monde, et le progrès indéterminé de Condorcet me semble toujours en marche.
Pour conclure, on peut certes s’interroger sur le caractère majoritaire de la bêtise humaine, mais la prétendre hégémonique ou même simplement en voie d’extension ne me semble pas conforme à la réalité, et imputer cet abêtissement supposé à la technologie ou à un complot capitaliste me semble relever de l’aveuglement idéologique.
dimanche 22 janvier 2006
Saint-Just et la force des choses, Albert Ollivier, Paris, 22 janvier 2006
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Ce Saint-Just en deux tomes fait partie des « douze meilleures œuvres historiques », élues dans les années 60 par un jury illustre où figurait André Maurois. Je l'ai récupéré dans la bibliothèque de mon grand-père avec l'essentiel de cette collection visiblement commandée par correspondance à des fins décoratives et jamais ouverte. Et décorative elle risque de le rester à en juger par cette première incursion sur un sujet pourtant appétissant : le récit ennuyeux et désordonné proposé par Albert Ollivier traite au moins autant des intrigues durant la Révolution que de Saint-Just lui-même, en étalant une partialité très surprenante.
L’objectif de ce livre à thèse est manifestement de récupérer Saint-Just, de le « justifier » en invoquant la « force des choses », comme le montre les dernières lignes de l’ouvrage : « Il est peut-être excessif de dire : Il n’y a pas de grands hommes, il n’y a que de grands conflits. Mais il est vrai que la valeur d’un homme tient à sa manière d’éprouver, d’exprimer un grand conflit et d’y répondre. Et cela, Saint-Just, en dépit de quelques erreurs, de quelques faiblesses, a su le faire avec courage et lucidité ». Mais paradoxalement, en dépit de tous les dénis, de toutes les excuses que trouve l’auteur à sa conduite, Saint-Just apparaît quand même dans toute sa cruauté, son intransigeance et son totalitarisme.
Extrêmement jeune, il n’a pu prendre part à la Révolution qu’à partir de 1791 car il fallait avoir 21 ans pour être éligible. Il ronge donc son frein lors des premiers évènements en écrivant des lettres enflammées à Robespierre, un poème orgiaque (Organt) et un ouvrage politique (L’esprit de la Révolution et la Constitution de France) qui eût du succès à Paris. Féru d’histoire romaine, Saint-Just privilégie les questions institutionnelles, dans lesquelles il place la clé des comportements vertueux et s’intéresse aussi à l’économie et aux finances. S’il n’a jamais été grand orateur et manquait de répartie, il s’est rapidement imposé à l’Assemblée par ses discours, à la fois idéaliste et ne reculant pas devant le passage à l’acte. Il semble ainsi avoir grandement contribué à la rédaction de la Constitution de 1793. Envoyé à Strasbourg auprès des armées comme représentant du Comité de salut public, il se distingue par son énergie, sa bravoure, et remporte de grandes victoires notamment à Fleurus. À partir de 1795, il se démarque de Robespierre et tente de se poser en recours dans le conflit opposant Robespierre à la Montagne. Il sera finalement emporté avec lui le 9 thermidor et se laissera guillotiner sans combattre, usé et dépressif, à 25 ans.
Albert Ollivier, résistant, gaulliste, fondateur de Combat et historien de la Révolution, excuse grossièrement et à tout propos les outrances et les pétages de câbles de son héros, qui invente de toutes pièces des complots royalistes pour liquider ses opposants, voit dans la terreur et l’épuration les seuls moyens d’imposer le bien commun et dont l’esprit de système n’est jamais ébranlé par le doute. On comprend mal qu’un fervent gaulliste, moins d’une dizaine d’années après la disparition d’Hitler, se lance dans une telle entreprise de réhabilitation, manifestement idéologique. Peut-être cherche t-il à taper sur Robespierre, l’incarnation du peuple contre les élites bourgeoises, en montrant que celui qu’on a surnommé « l’archange de la terreur » était finalement plutôt plus mesuré que son maître. Quoi qu’il en soit l’anticommunisme, même primaire, ne peut suffire à excuser les dérives fascisantes de Saint-Just, personnage romanesque au possible qui aurait lui-même tout à gagner à un biographe plus objectif. On s’ennuie beaucoup, on apprend fort peu, ce qui est tout de même extraordinaire s'agissant du récit de la vie d’un type aussi hors du commun à une époque pareille. Peut-être est-ce cette performance que le jury des « douze meilleures œuvres historiques » a voulu saluer.
Ce Saint-Just en deux tomes fait partie des « douze meilleures œuvres historiques », élues dans les années 60 par un jury illustre où figurait André Maurois. Je l'ai récupéré dans la bibliothèque de mon grand-père avec l'essentiel de cette collection visiblement commandée par correspondance à des fins décoratives et jamais ouverte. Et décorative elle risque de le rester à en juger par cette première incursion sur un sujet pourtant appétissant : le récit ennuyeux et désordonné proposé par Albert Ollivier traite au moins autant des intrigues durant la Révolution que de Saint-Just lui-même, en étalant une partialité très surprenante.
L’objectif de ce livre à thèse est manifestement de récupérer Saint-Just, de le « justifier » en invoquant la « force des choses », comme le montre les dernières lignes de l’ouvrage : « Il est peut-être excessif de dire : Il n’y a pas de grands hommes, il n’y a que de grands conflits. Mais il est vrai que la valeur d’un homme tient à sa manière d’éprouver, d’exprimer un grand conflit et d’y répondre. Et cela, Saint-Just, en dépit de quelques erreurs, de quelques faiblesses, a su le faire avec courage et lucidité ». Mais paradoxalement, en dépit de tous les dénis, de toutes les excuses que trouve l’auteur à sa conduite, Saint-Just apparaît quand même dans toute sa cruauté, son intransigeance et son totalitarisme.
Extrêmement jeune, il n’a pu prendre part à la Révolution qu’à partir de 1791 car il fallait avoir 21 ans pour être éligible. Il ronge donc son frein lors des premiers évènements en écrivant des lettres enflammées à Robespierre, un poème orgiaque (Organt) et un ouvrage politique (L’esprit de la Révolution et la Constitution de France) qui eût du succès à Paris. Féru d’histoire romaine, Saint-Just privilégie les questions institutionnelles, dans lesquelles il place la clé des comportements vertueux et s’intéresse aussi à l’économie et aux finances. S’il n’a jamais été grand orateur et manquait de répartie, il s’est rapidement imposé à l’Assemblée par ses discours, à la fois idéaliste et ne reculant pas devant le passage à l’acte. Il semble ainsi avoir grandement contribué à la rédaction de la Constitution de 1793. Envoyé à Strasbourg auprès des armées comme représentant du Comité de salut public, il se distingue par son énergie, sa bravoure, et remporte de grandes victoires notamment à Fleurus. À partir de 1795, il se démarque de Robespierre et tente de se poser en recours dans le conflit opposant Robespierre à la Montagne. Il sera finalement emporté avec lui le 9 thermidor et se laissera guillotiner sans combattre, usé et dépressif, à 25 ans.
Albert Ollivier, résistant, gaulliste, fondateur de Combat et historien de la Révolution, excuse grossièrement et à tout propos les outrances et les pétages de câbles de son héros, qui invente de toutes pièces des complots royalistes pour liquider ses opposants, voit dans la terreur et l’épuration les seuls moyens d’imposer le bien commun et dont l’esprit de système n’est jamais ébranlé par le doute. On comprend mal qu’un fervent gaulliste, moins d’une dizaine d’années après la disparition d’Hitler, se lance dans une telle entreprise de réhabilitation, manifestement idéologique. Peut-être cherche t-il à taper sur Robespierre, l’incarnation du peuple contre les élites bourgeoises, en montrant que celui qu’on a surnommé « l’archange de la terreur » était finalement plutôt plus mesuré que son maître. Quoi qu’il en soit l’anticommunisme, même primaire, ne peut suffire à excuser les dérives fascisantes de Saint-Just, personnage romanesque au possible qui aurait lui-même tout à gagner à un biographe plus objectif. On s’ennuie beaucoup, on apprend fort peu, ce qui est tout de même extraordinaire s'agissant du récit de la vie d’un type aussi hors du commun à une époque pareille. Peut-être est-ce cette performance que le jury des « douze meilleures œuvres historiques » a voulu saluer.
mardi 3 janvier 2006
Vacances dans le coma, Fréderic Beigbeder, Ile de Ré, 3 janvier 2006
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Expérience intéressante : relire directement un livre de Beigbeder (peu épais) parce qu’on l’a finit trop vite et que l’on n’a rien d’autre à se mettre sous les yeux. Le charme opère à la première lecture, l’irritation monte à la seconde.
Ce deuxième roman met en scène Marc Marronnier, alias FB, et narre l’inauguration d’une boite de nuit méga hype de 7 heures du soir à 7 heures du mat. C’est évidemment et comme il se doit du grand n’importe quoi, à base de name dropping (y compris… Virginie M. !) et de personnages à clé dans une suite plus ou moins réussies de conversations mondaines et d’excès variés (pilules, alcools, SM, défonçage de vitrines, ken, …), avec notamment de beaux discours politiques d’un certain Jean-Georges. Foirade finale, parce qu’il fallait une chute, Marc Marronnier trouve l’amour en cours de soirée (après quelques autres déboires) mais se rend compte au petit matin que sa conquête nocturne n’est autre que sa femme, qu’il a épousé deux ans avant et avec qui il file le parfait amour (qui ne durera malheureusement que trois ans mais il ne le sait pas encore). Ça finit donc par une belle morale bien merdique, digne d’Alexandre Jardin, mais ça permet à l’auteur cette belle dédicace : « Pour Diane B., je suis tombé, la bouche bée. »
Beigbeder est le genre de type à qui on pardonne tout, parce qu’il fait tout pour, notamment ici une « autocritique en guise d’avant-propos », sorte d’excuse liminaire : « Qu’un roman pareil puisse trouver un éditeur en poche de nos jours est inquiétant pour notre société. (…) Non franchement, fuyez ce roman ». Charmant et horripilant, comme toujours.
Expérience intéressante : relire directement un livre de Beigbeder (peu épais) parce qu’on l’a finit trop vite et que l’on n’a rien d’autre à se mettre sous les yeux. Le charme opère à la première lecture, l’irritation monte à la seconde.
Ce deuxième roman met en scène Marc Marronnier, alias FB, et narre l’inauguration d’une boite de nuit méga hype de 7 heures du soir à 7 heures du mat. C’est évidemment et comme il se doit du grand n’importe quoi, à base de name dropping (y compris… Virginie M. !) et de personnages à clé dans une suite plus ou moins réussies de conversations mondaines et d’excès variés (pilules, alcools, SM, défonçage de vitrines, ken, …), avec notamment de beaux discours politiques d’un certain Jean-Georges. Foirade finale, parce qu’il fallait une chute, Marc Marronnier trouve l’amour en cours de soirée (après quelques autres déboires) mais se rend compte au petit matin que sa conquête nocturne n’est autre que sa femme, qu’il a épousé deux ans avant et avec qui il file le parfait amour (qui ne durera malheureusement que trois ans mais il ne le sait pas encore). Ça finit donc par une belle morale bien merdique, digne d’Alexandre Jardin, mais ça permet à l’auteur cette belle dédicace : « Pour Diane B., je suis tombé, la bouche bée. »
Beigbeder est le genre de type à qui on pardonne tout, parce qu’il fait tout pour, notamment ici une « autocritique en guise d’avant-propos », sorte d’excuse liminaire : « Qu’un roman pareil puisse trouver un éditeur en poche de nos jours est inquiétant pour notre société. (…) Non franchement, fuyez ce roman ». Charmant et horripilant, comme toujours.
Nouvelles sous exctasy, Fréderic Beigbeder, Ile de Ré, 3 janvier 2006
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Cette récréation beigbederienne est pour le coup vraiment insignifiante. Les quelques nouvelles publiées ici et là qui forment ce mini recueil se veulent expérimentales et légères, mais c’est d’un intérêt à peu près nul. La plus réussie est celle où un type déprimé décide de se crasher en caisse et on ne comprend qu’à la dernière ligne qu’il s’agit de Monsieur Paul et du tunnel de l’Alma. A part ça, les deux nouvelles où la ponctuation se résume à « : » entre chaque phrase ont pour seul intérêt que l’on ne s’en rend compte, dans les deux cas, qu’au bout d’une quinzaine de phrases. Tout juste divertissant.
Cette récréation beigbederienne est pour le coup vraiment insignifiante. Les quelques nouvelles publiées ici et là qui forment ce mini recueil se veulent expérimentales et légères, mais c’est d’un intérêt à peu près nul. La plus réussie est celle où un type déprimé décide de se crasher en caisse et on ne comprend qu’à la dernière ligne qu’il s’agit de Monsieur Paul et du tunnel de l’Alma. A part ça, les deux nouvelles où la ponctuation se résume à « : » entre chaque phrase ont pour seul intérêt que l’on ne s’en rend compte, dans les deux cas, qu’au bout d’une quinzaine de phrases. Tout juste divertissant.
La petite bijou, Patrick Modiano, Ile de Ré, 3 janvier 2006
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Première approche de Modiano, peut-être pas avec son meilleur livre mais je suppose qu’ils doivent tous se ressembler assez fortement. Comme son aura l’indique, Modiano c’est avant tout un style. Puriste, maniaque de la simplicité, il construit des phrases courtes à partir d’un vocabulaire limité excluant toute sophistication. La sobriété de l’expression vise une esthétique de la retenue dont on sent qu’elle est obtenue par apurements successifs au fil d’un labeur obsessionnel. Cette intransigeance admirable a dû mieux fonctionner dans d’autres livres, ici elle est surtout pesante.
La petite bijou, 19 ans environ, raconte quelques semaines de sa vie, celles où elle a doublement revécu le traumatisme de son abandon, en gardant une petite fille de Neuilly négligée par ses parents, et en reconnaissant dans le métro, sans l’aborder mais en la suivant jusqu’à son appartement de Vincennes, sa mère qu’elle croyait morte au Maroc. Depuis ses dix ans et son exil à Fossombronne au départ de sa mère, elle avait cessé de vivre, et cette conjonction d’évènements déclenche un vertige dans lequel elle se noie. C’est à ce moment qu’elle pénètre dans une pharmacie, guidée par l’enseigne verte comme un phare, dans une rue noire un dimanche soir. La pharmacienne, sorte d’ange gardien déplacé dans ce roman sombre parce qu’elle n’a aucune réalité, la raccompagne dans sa chambre d’hôtel miteuse vers la place de Clichy (celle-là même que sa mère a occupé une dizaine d’années plus tôt), dort avec elle et revient la voir plus tard, en lui donnant des antidépresseurs. À la dernière page du livre, elle se fait la boîte avec du chocolat et se réveille à l’hosto (sans doute grâce à une nouvelle intervention de la pharmacienne), dans le service des nouveaux-nés prématurés car il n’y a plus de place ailleurs : sa vie peut (re)commencer…
Cette parabole de la deuxième naissance qu’est la sortie de l’enfance est également une bonne illustration du halo hagard de la dépression, la narratrice mêlant une précision de détails (auxquels elle se raccroche), un discours très factuel (comme si elle était incapable de toute analyse) et un flou général. Ce n’est pas très plaisant à lire, parce que l’extrême correction de Modiano doit surtout faire se pâmer les grands-mères et parce que la passivité déprimée de la narratrice est un peu lourde. Et puis la crise est terrible mais sa résolution décevante : cette pharmacienne miraculeuse sort vraiment de nulle part...
Première approche de Modiano, peut-être pas avec son meilleur livre mais je suppose qu’ils doivent tous se ressembler assez fortement. Comme son aura l’indique, Modiano c’est avant tout un style. Puriste, maniaque de la simplicité, il construit des phrases courtes à partir d’un vocabulaire limité excluant toute sophistication. La sobriété de l’expression vise une esthétique de la retenue dont on sent qu’elle est obtenue par apurements successifs au fil d’un labeur obsessionnel. Cette intransigeance admirable a dû mieux fonctionner dans d’autres livres, ici elle est surtout pesante.
La petite bijou, 19 ans environ, raconte quelques semaines de sa vie, celles où elle a doublement revécu le traumatisme de son abandon, en gardant une petite fille de Neuilly négligée par ses parents, et en reconnaissant dans le métro, sans l’aborder mais en la suivant jusqu’à son appartement de Vincennes, sa mère qu’elle croyait morte au Maroc. Depuis ses dix ans et son exil à Fossombronne au départ de sa mère, elle avait cessé de vivre, et cette conjonction d’évènements déclenche un vertige dans lequel elle se noie. C’est à ce moment qu’elle pénètre dans une pharmacie, guidée par l’enseigne verte comme un phare, dans une rue noire un dimanche soir. La pharmacienne, sorte d’ange gardien déplacé dans ce roman sombre parce qu’elle n’a aucune réalité, la raccompagne dans sa chambre d’hôtel miteuse vers la place de Clichy (celle-là même que sa mère a occupé une dizaine d’années plus tôt), dort avec elle et revient la voir plus tard, en lui donnant des antidépresseurs. À la dernière page du livre, elle se fait la boîte avec du chocolat et se réveille à l’hosto (sans doute grâce à une nouvelle intervention de la pharmacienne), dans le service des nouveaux-nés prématurés car il n’y a plus de place ailleurs : sa vie peut (re)commencer…
Cette parabole de la deuxième naissance qu’est la sortie de l’enfance est également une bonne illustration du halo hagard de la dépression, la narratrice mêlant une précision de détails (auxquels elle se raccroche), un discours très factuel (comme si elle était incapable de toute analyse) et un flou général. Ce n’est pas très plaisant à lire, parce que l’extrême correction de Modiano doit surtout faire se pâmer les grands-mères et parce que la passivité déprimée de la narratrice est un peu lourde. Et puis la crise est terrible mais sa résolution décevante : cette pharmacienne miraculeuse sort vraiment de nulle part...
dimanche 25 décembre 2005
Du rire, Stendhal, Paris, 25 décembre 2005
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Compilation des textes sur le rire de Stendhal, qui avait pour première ambition d’être un auteur de théâtre comique. Il pensait que s’il arrivait à définir le rire et les ressorts du comique, il pourrait par la suite enchaîner les pièces tordantes. La naïveté stendhalienne atteint ici des sommets.
Evidemment, rien de plus anticomique qu’une analyse du rire, et Stendhal s’avère un théoricien particulièrement médiocre : il ressasse trois idées à partir d’une définition du rire de Hobbes, à savoir que le rire est un effet de l’amour propre, l'expression du contentement de soi lors d'une situation de supériorité. C'est la raison pour laquelle l'effet comique est plus efficace s'il est brusque, l’impression de supériorité du rieur ne résistant pas longtemps à l’analyse. Cette même définition conduit encore Stendhal à affirmer que le rire est mort avec la Révolution car les républicains ont des préoccupations trop rationnelles... Seul le dernier texte sur les lettre d’un certain De Brosses sont dignes du goût et du talent de conversation de Stendhal : il y exprime sa nostalgie de la légèreté et déplore l’hypocrisie de son temps en s’abstenant de l’emphase philosophique qui gâte les autres textes.
Quoi qu'il en soit, la collection Rivages poche, dont l’essai sur le goût de Montesquieu faisait également partie, est à proscrire.
Compilation des textes sur le rire de Stendhal, qui avait pour première ambition d’être un auteur de théâtre comique. Il pensait que s’il arrivait à définir le rire et les ressorts du comique, il pourrait par la suite enchaîner les pièces tordantes. La naïveté stendhalienne atteint ici des sommets.
Evidemment, rien de plus anticomique qu’une analyse du rire, et Stendhal s’avère un théoricien particulièrement médiocre : il ressasse trois idées à partir d’une définition du rire de Hobbes, à savoir que le rire est un effet de l’amour propre, l'expression du contentement de soi lors d'une situation de supériorité. C'est la raison pour laquelle l'effet comique est plus efficace s'il est brusque, l’impression de supériorité du rieur ne résistant pas longtemps à l’analyse. Cette même définition conduit encore Stendhal à affirmer que le rire est mort avec la Révolution car les républicains ont des préoccupations trop rationnelles... Seul le dernier texte sur les lettre d’un certain De Brosses sont dignes du goût et du talent de conversation de Stendhal : il y exprime sa nostalgie de la légèreté et déplore l’hypocrisie de son temps en s’abstenant de l’emphase philosophique qui gâte les autres textes.
Quoi qu'il en soit, la collection Rivages poche, dont l’essai sur le goût de Montesquieu faisait également partie, est à proscrire.
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